‹ L'île tibérine dans l'antiquitéChapitre 212 sur 237 · TOPOGRAPHIE DE L'ILE TIBÉRINE · texte numérisé non relu

TOPOGRAPHIE DE L'ILE TIBÉRINE

COiNCLUSION

L'île tibérine au siècle des Antonins. — L'île tibérine avait dans l'antiquité un tout autre aspect que de nos jours. Plus grande qu'elle n'est maintenant et toute baignée par les eaux du Tibre, elle ressemblait à un navire voguant sur le fleuve; des revêtements de pierre, sculptés à l'imitation d'une proue et d'une poupe de bois, décoraient ses deux extrémités; un petit obélisque se dressait au milieu comme un mât. Elle était, aux yeux des Romains pieux, le vaisseau d'Esculape, l'image agrandie de la trirème qui avait ramené d'Epidaure le serpent sacré. On y venait en pèlerinage consulter ou remercier l'oracle du dieu médecin. On y invoquait aussi les autres divinités qui possédaient sur son territoire des temples, des autels ou des statues, Jupiter Jurarius, Vejovis et Semo Sancus, Faunus et ïiberinus. Le siècle des Antonins marque, semble-t-il, le moment de sa plus grande prospérité. Ces empereurs remirent en lionneur les vieux cultes dont elle était le centre unique ou principal, et tout particulièrement celui d'Esculape ; ils firent restaurer ou reconstruire ses édifices et ils ajoutèrent de nouvelles œuvres d'art h celles qui les ornaient déjà. Les fidèles, imitant l'exemple que donnaient les princes, se pressèrent en foule aux portes des sanctuaires ; les ex-voto s'accumulèrent devant les autels et dans les favissœ. Jamais encore File n'avait été si fréquentée ni enrichie de si nombreuses offrandes. Si l'on veut se la représenter telle qu'elle était au moment le plus brillant de son histoire, c'est à cette époque qu'il faut se reporter en imagination.

Les ruines. — Pour lui rendre son antique physionomie, on a peu de secours à attendre des rares vestiges qui subsistent de ses monuments d'autrefois. Sans doute le pont Fabricius la rattache encore à la rive gauche du Tibre, sous le nom de ponte Quattro Capi, qu'il doit aux Hermès quadnfrontes encastrés dans son parapet ; il est resté à peu près intact depuis sa première fondation. Mais le pont Cestius, ou plutôt le pont de Gratien qui l'avait remplacé au iv" siècle, a été démoli récemment. Dans l'île même les ruines sont peu nombreuses et peu remarquables'. La forme extérieure qu'elle affectait jadis, ses dimensions et sa superficie ont été modifiées à travers les âges par l'action destructive des eaux et par la main des hommes. Dès le xvi" siècle tous les édifices antiques, sauf les ponts, avaient disparu; un mur en grand appareil, dernière trace du temple de Faunus à la pointe nord, vers l'amont, ne fut détruit par les crues du Tibre qu'à la fin du xvin" siècle, mais depuis longtemps le petit coin de terre qui le supportait avait été détaché du reste de l'île tibérine et constituait un îlot séparé, Visoletta. Les seuls objets antiques conservés en place qui méritent d'être cités sont le fragment du revêtement en travertin de la pointe méridionale, les colonnes et les bases utilisées dans la construction de l'église actuelle de Saint-Barthélémy, le puits situé devant le maître-autel de cette même église, qui était peut-être la source sacrée du sanctuaire d'Esculape. Les fouilles qu'on a pratiquées dans l'île ne paraissent pas avoir été conduites avec beaucoup de méthode 2. Elles furent entreprises sans suite, le plus souvent par des architectes et des ingénieurs peu soucieux d'archéologie, quand on a bâti ou réparé les éghses et les couvents modernes ou quand on a procédé à des travaux nécessaires d'édilité, tels que la réfection du pont de Gratien et des berges. Elles ont ramené à la lumière un certain nombre d'inscriptions ; elles ont peu ajouté à ce que l'on savait par ailleurs de la topographie de ce petit quartier. On a recueilli dans le lit du Tibre une très grande quantité d'ex-voto en terre cuite, que le zèle des fidèles et des malades avait consacrés à Esculape ; on ne s'est pas préoccupé de retrouver sur le terrain la place

1. Voir, en appendice, la IJsle des ruines et objets antiques encore en place dans Vile.

2. Voir, en appendice, la Liste des principales fouilles e/f'ecinées dans Vile.

TOPOGRAPHIE DE l'iLE TIRÉRINE DANS l'aNTIQUITÉ 319

exacte et les fondations des diverses parties de l'Asklépieion. Une chance heureuse a fait découvrir en 1854 le pavement en mosaïque du temple de Jupiter Jurarius ; il ne reste rien des autres sanctuaires, sauf quelques colonnes, et ce pavement lui-même, k peine retrouvé, a été aussitôt caché de nouveau à tous les regards.

Les textes et les monuments figurés. — Les textes littéraires, les documents épigrapliiques, les monuments figurés nous donnent, d'autre part, des indications et des renseignements qui suppléent en partie à l'in suffisance des ruines. Les écrivains grecs et latins ont eu Toccasion assez souvent de s'occuper de l'Ile tibérine ; ils ont mentionné les épisodes les plus notables de son histoire ^ Tite-Live et Denys d'Halicarnasse nous disent comment, d'après la tradition, elle aurait pris naissance. Ovide et Valère Maxime racontent l'arrivée du serpent d'Epidaure. Tite-Live encore rapporte à quelle date et dans quelles circonstances furent construits les temples de Jupiter et de Faunus. On relève dans les ouvrages de Varron et de Yitruve, de Pline l'Ancien et des lexicographes, d'intéressants détails sur les cultes célébrés in instda. Les fêtes qui avaient lieu chaque année en ce lieu sont citées par Ovide dans ses Fastes et par les vieux calendriers. Au tome VI du Corpus Inscriptionwn Latinarmn^ consacré à la ville de Rome, une soixantaine d'inscriptions sont indiquées comme provenant de l'île ; les unes, apposées sur les ponts, rappellent les noms des grands personnages qui les ont bâtis ; les autres ont été écrites sur des bases de marbre ou de pierre ; d'autres encore sont des épitaphes; il faut y ajouter la grande inscription grecque qui relate les quatre cures miraculeuses opérées par le dieu guérisseur, et les tablettes votives retirées pendant ces dernières années du fond du Tibre-. Une statue d'Esculape, trouvée clans l'île, est déposée au musée de Naples ; selon toute apparence, les bas-reliefs du palais Rondinini, sur le Corso de Rome, ont la même origine. Le musée de Naples et le musée de Munich se sont partagé les débris du petit obélisque. Un médaillon d'Antonin le Pieux représente le serpent d'Epidaure débarquant de la trirème d'Ogulnius et se dirigeant vers l'endroit où s'élèvera son temple.

Page 1