CHAPITRE
Les textes. — « L'île Saint-Barthélémy, à peu près grande aujourd'hui comme ce qu'on appelle à Paris le quartier de l'ile Notre-Dame, n'est pas d'ancienne date; elle n'est au monde que depuis vingt-deux ou vingt-trois siècles, ayant, comme vous le savez, commencé à se forruer par l'amas des gerbes pro venues de la récolte des terres appartenant au roi Tarquin le Superbe, que le peuple jeta dans la rivière en cet endroit, où elles s'arrêtèrent sur un bas-fond ^ » C'est en ces termes que le président de Brosses racontait, d'après les écrivains anciens, la naissance de l'ile tibérine. La légende qu'il rapporte, non sans quelque scepticisme, semble avoir eu grand crédit dans l'antiquité. Tite-Live, Denys d'Halicarnasse, Plutarque, qui nous l'ont fait connaître, la tiennent pour véridique. Il est intéressant de comparer leurs narrations ; s'ils se font tous les trois les dociles interprètes de l'opinion populaire, s'ils paraissent croire également à la formation artificielle et tardive de l'île tibérine, les détails plus ou moins abondants qu'ils ajoutent au fonds commun de la tradition diffèrent de l'un à l'autre ; chacun d'entre eux, à son insu, laisse percer son caractère môme et trahit ses goûts et sa méthode.
Tite-Live. — Tite-Live est le plus bref, et le seul aussi qui prenne des précautions oratoires pour faire accepter la légende. Après l'expulsion de Tarquin le Superbe, le Sénat livra les
1. De Bkossks, Lettres familières écrites d'Italie (1739-1140), éd. H. Badun, Paris, 18:i8, t. 11, p. 131.
biens du roi déchu au peuple, qui les pilla. Le champ de Tarquin, situé entre la ^dlle et le Tibre, fut consacré à Mars : il s'appela désormais le Champ de Mars. On dit que les récoltes étaient alors mûres, prêtes à être moissonnées. Les Romains se faisaient scrupule d'en profiter; ils coupèrent les épis avec la paille et les mirent dans des corbeilles qu'ils jetèrent au Tibre. C'était au moment des fortes chaleurs ; le lleuve n'avait que très peu d'eau; les corbeilles s'arrêtèrent sur les. basfonds et se couvrirent de limon; tout ce que le Tibre charriait s'y déposa, retenu par cet obstacle ; une île se forma peu à peu. Dans la suite, sans doute, on rapporta à cet endroit des terres et des matériaux ; la main des hommes contribua à rendre le sol assez ferme et assez élevé pour qu'il pût soutenir des temples et des portiques ' .
On a souvent remarqué que Tite-Live, lorsqu'il résume l'histoire traditionnelle des premiers temps de Rome, évite d'en prendre la responsabilité et de s'en porter garant. 11 rappelle avec respect toutes les fables chères à ses concitoyens, ayant l'air lui-même d'y ajouter foi. Mais il passe vite sur les événements suspects ; sans jamais s'inscrire formellement en faux contre leur réalité, il laisse deviner cependant qu'il fait ses réserves ; çà et là quelques mots significatifs mettent en garde le lecteur averti ''. La page qu'il consacre à la formation de l'île tibérine permet de le constater une fois de plus. Il nous prévient qu'il est simplement l'écho de la croyance générale : « on dit que les moissons du champ des Tarquins étaient alors mûres, dicitur. » Il prend soin, en
1. Liv., II, 5 : De bonis regiis, quœ reddi ante censiierant, res intef/ra referiur ad patres. H victi ira veluere reddi, vetuere in publicum redigi. Diripienda plebi sunt data, ut, contacta regia prœda, spem in pe>-petiium pacis cum eis amitteret. Ager Tarquiniorum, qui inter urbem ac Tiberim fuit, consecratus Marti, Marlius deinde campus fuit. Forte ibi lum seges farris dicitur fuisse matura messi. Quem campi fructum quia religiosum erat consumere, desectam cum stramento segelem magna vis hominum simul immissa corbibus fiidere in Tiberim, tenui fluenlem aqua, ut mediis caloribus solel. lia in vadis hsesitantes frumenti acervos sedisse illitos limo; insulam inde paulatim, et aliis quœ fert temere fluinen eodem invectis, f'aclam; poslea credo additas moles, manuque adjulum ut tam eminens area firmaque templis quoque ac porticibus sustinendis essel.
2. Voir les observations de Beaufoht, Dissertation sur Vincertitude des cinq premiers siècles de Rome, éd. Blot, Paris, 186G, p. 9 ; — de Taine, Essai sur Tite-Live, Paris, 1850, p. 45; — de Pais, Storia di Roma, Rome, 1898, t. 1, 1, p. 85-86, ainsi que la préface môme de Tite-Live et ses. aveux aux livres V, 21; VI, 1;VII, 6; VIII, 40, etc.
outre, diiidiquer les raisons qui rendent adiiiissiljle à la rigueur la version populaire, et comment on la doit comprendre : les corbeilles cliarf^ées d'épis ont bien pu s'immobiliser dans le fleuve, car le Tibre, en élt', roide très peu d'eau, frnni fluentem aqua, iil ))i('(/iis calov'ihus solet ; l'île n'est pas ii(''(; tout d'un COU}), (Ml un jour de l'année 2i-5/509, mais peu ;i peu, quand d'autres débris entraînés sont venus s'ajoutcu- aux bottes de paille et aux i^erl)os de blé des Tarquins, i/tstt/d/it i/tdr paulatini fachuti ; (railleurs les hommes ont dû compléter l'œuvre de la nature, posù-a credo additas moles maiiuque adjututiiK Tite-Live est trop bon citoyen pour révoquer en doute les épisodes légendaires de l'histoire nationale, mais il est trop sensé pour ne pas s'efforcer, quand il les raconte, d'atténuer leur étrangeté.
Denys d'Halicarnasse. — Denjs d'Ilalicarnasse raconte l'aventure de l'aimée 21-5/509 à i)eu près dans les mômes termes que Ïite-Live -'. 11 explique autrement qu'on ait cru devoir jeter dans le Tibre les moissons de Tarquin : si les Romains se faisaient scrupule de les utiliser pour leur consommation, ce n'est pas seulement parce qu'elles venaient du champ des rois expulsés, c'est que ce champ même, avant que les Tarquins l'usurpassent, avait été consacré à Mars ; il y aurait eu sacrilège il s'approprier les récoltes. Comme Tite-Live, Denys
1. On a retrouvé en 1854, entre ré<rlise Saiut-Jean-Calybite et le Tibre, à une gran(ie profondeur, les traces d'un dallage artificiel en larges pierres, construit dans l'antiquité pour affermir le sol et le sous- sol de l'île tibérine; c'est à ce travail que fait allusion Tive-Live; les fouilles de 1854 ont permis de vérifier l'exactitude de son assertion. Canina, ^ul teinpio di Giove ne.lV isola tiberina, dans le liidlr//. deirinsHI. (irclipn/., 1854, p. xxxix : >'/ osserva che nelle sufl'evilc i-irerc/ic //rafic/ilc sullo le fuhbriche annesse a/ùi chiesa d'i S. tihiramii di IHu ('(ddiidi. si sriioprirono verso il faune trucce d'un auolii i-tiiii/iii.slo cou ;/fiindc jiicln- rin' si dovete successivamente costruire per consolidare l'i/reu funiKila. dalle malerie poco slnbile che composero in origine la stessa isola, onde /lotervi con solidila coslruirc f/li anzidelli edifizi.
2. DioNYS., V, 13 : "Ott ok y.al TrpÔTcpov tîpbv r,v to-I/OS toj Oîoy, Tapy.-jvio; ôè T^sxzpirjiiJ.svoi £(7Trstp£v a-j-ô, iJiiyta-TCiv r,vo-j[xat zzy.\).r,pi'i'j siva; -h Tvpay^Oàv irKO tmv CiTrittov -zà-z Tvept to-j: èv ol-j-m y.apTro-j;. "Aitavra yxo ÈTZ'.TpS'l/avTS: toi Sr,;j,(i) rà Tfiiv Tupâvvfov ayeiv tî y.ai slps'.v, tov âv to'jto) yivo[j.îvov to) 7:;ôi(i) t'.'tov | tov ij.£v] ÈTtl ■raïî a),(i)iTov ïzi y£;;A=vov, tbv t'èttI -raî'c y.aAaaa.'.; v.al tÔv Y,or, y.arî'.pvaTaivov. o-JV. iizézçivbxv rj'jov/l cf£p£iv . àA),'(i); iii^fifj-O'/ zz y.al o-joa;j.'o; ï~'.-ifiv.vi £Î: oi/.t'a; £la£V£y^Of|Vac £tç tÔv Tîotaaôv y,atar3a),£rv bliTi-^irtxv'.'). Ka; iiTi vCiv \xvr^\}.iwi ètipavk; TO-j TÔTî È'pYo-j, vr^rjoç liiiJ.iyibr,; 'Airy.ATjTîtoC ispà. r.içjivj.-j'y-o; iy. to-j 7;oTa[jio-j, r,w çafftv àx TO-J <Twpo-j T-r,; -/.aAitj.r|; (jxnzinriÇ, -/.ai n v.xl to-v T:cj-y.[i.'j~j TrpoTXtTrat'vovTOî ctiii-i) t),-jv y£V£aOat.
18 L^LE TIBÉRINE DANS l'aKTIQLITÉ
d'HalicarnasHe s'abrite derrière l'opinion d'autrui, les on-dit de la foule anonyme : « il existe encore niîuntenant un monument visible de ce qui s'est passé alors; c'est une île assez grande, consacrée à Esculape, entourée de tous côtés par le fleuve ; on dit, 9a(7iv, qu'elle a été formée par les monceaux de chaume décomposé, et ensuite par ce que le fleuve y a plus tard apporté. » Mais Uenys ne s'est point donné la peine, pour qu'il paraisse naturel que les épis et le chaume se soient déposés au fond du Tibre, d'indiquer, comme Tite-Live, qu'il y avait en ce moment peu d'eau dans le lit du fleuve. Et s'il reconnaît que les alluvions ont eu part, comme le chaume décomposé, à la constitution de l'ile tibérine, il ne dit rien des travaux exécutés ensuite de main d'homme pour exhausser et affermir le sol. Denys d'Halicarnasse et Tite-Live sont contemporains; ils puisent probablement aux mômes sources et s'inspirent tous deux des mômes récits légendaires transmis par les anciens annalistes. Mais Denys n'a pas l'intelligence aussi perspicace ni l'esprit aussi avisé que Tite-Live ; il est plus crédule, il prôte à ses devanciers une oreille plus docile, et ne se préoccupe pas, comme lui, de donner à tout ce qu'il avance une couleur de vérité ou tout au moins de vraisemblance qui rende plausible les vieilles fables.
Plutarque. — Plutarque s'est moins soucié encore de ménager les susceptibilités des lecteurs. Sa narration est la plus longue ; elle est, pour mieux (hre, diffuse et prolixe ; elle n'ajoute, en somme, à celles de Tite-Live et de Denys que des développements oiseux et superflus. Plutarque s'attarde à décrire les premiers paquets de gerbes s'eufonçant sous leur propre poids et se déposant dans le Tibre, les suivants arrêtés par cette barrière, le sable s'accumulant dans les interstices, toute la masse peu à peu se consohdantet profitant des apports nouveaux du fleuve ^ Il n'y a rien lii que Tite-Live n'ait indiqué déjà, plus discrètement.
1. Plu't., l'upl., 8 : 'Kx xo-jxoy xà [xàv yjjr,|AaTa Toiv i^adt/Éwv StapTrxTat Tot; 'PwiAat'oi; é'Swxav, tt^v 5è olxtavy.aTÉcr/.a'l/av xat xr^w sTrauAtv • xoû S"Ap£iccj TtsSi'o-j -0 r,6taiov iy.év.xr^xo Tapx-jvioç, xat toCxo tw biiït xaôiipwirav. "Etuj(£ SÈTEÔepuTjxévov apxt, xal x£t[jiva)v ëxt xwv ôpayfAXTwv o-jx (oovto Seïv àSoâv o-jSk y^p-r,(T6at ôià Tf|V xaOïéptoiTiv, àA),à »3-jv5pa(xôvT£; èçdpoyv xàç àfxdtXXaç s!; tôv TroTajAÔv. 'O? 5'auTw; xai ta SÉvSpa xotitovtî; èvéSa/Xov , àpybv TtavTiTraat xô y^taç/iov àvtévxeçxM Ôew xal. axapTTOv. 'Q6o-j[i.éva)v 6à ttoaXwv £7c'àÀ).r|Xcii; xal à6poMv -JTrriYayEv 6 poûç où t;oX-jv TOTtov, àX), oTio'j "à TTpdixa (Tyv£V£5^6£vxa xal 7r£pnT£a(5vxa xoïç axeps.rAi iTrÉarr,, xtiiv
Deux variantes de la tradition. — Pliitarquo a le mérite, en tout cas, d'aimer les légendes et de se plaire à les répandre ; à défaut du sens critique, qui permet de discerner, avec plus ou moins d'audace et de bonheur, le vrai du faux, il est doué d'une loual)le curiosité; il s'efforce d'être bien informé et de ne pas laisser échapper un seul détail des faits. Nous lui devons de savoir qu'on ne racontait pas toujours, dans l'antiquité, la formation de l'ile tibérine comme le faisaient Tite-Live et Denys d'Halicarnasse ; une autre version avait cours : « quelques-uns disent, bnoi laTopoiTiv, que cela n'eut pas lieu quand le chani}) des Tarquins fut consacré à Mars, mais plus tard, lorsque Tarquinia donna au peuple un autre champ, voisin du précédent ; cette Tarquinia était une des vestales; elle acquit ainsi de grands honneurs, entre autre le droit de témoigner en justice, qui ne fut pas accordé à d'autres femmes, et le droit de se marier, dont elle ne profita pas ^ » ■
Un passage du Chronographe de 354 nous fait connaître une seconde variante de la tradition. D'après Tite-Live, Denys, Plutarque, l'ile tibérine n'aurait commencé d'exister qu'après la chute des rois, à la suite soit de la confiscation de leurs biens, soit du don fait au peuple romain par Tarquinia. D'après le Chronographe de 354 , Tarquin le Superbe aurait été tué inte?' duos pontes, et son corps exposé au cirque Maxime sous les dauphins ~ ; l'ile existait donc dès avant 245/509 : ce n'est pas pendant les quelques années qui séparèrent la chute de Tarquin de sa mort qu'elle eût pu se former, s'agrandir, devenir assez considérable pour qu'on jugeât utile delà relier par des ponts aux deux rives du fleuve. Ce nouveau témoignage sur l'histoire primitive de Vinstda tiberina diffère sensiblement des
£7ri^£po[j.svMv ôtÉ^oSov oOxÈyôvTwv, à),)/ îvtd/'^Ojxévwv xat irspcTtAEzofiÉvwv, èÀà!i.oav£v r, <T-j[j.7ir,Et; layy^t xac pt^wircv a-jSavo[jiÉvr|V -JTvo xoû pe-jjAaTo;. 'I),-jv te yàp £7rr|Yay£ y.ÔA/Yiatv, ai' te 7t),r|yal aâ/ov o-jy. Èiroi'oyv, à/.Xà |xaXax(>j; ■Kii^Q-jiyct.i (ruvr|),auvov eî; tx-jtô Ttâvta xal duvïTiXaTTOv. 'l^Ttô Sk (xsyéôo'j; xal <rrâT£wî ËTcpov aCcrb [AÉysOoç âxTXTo xal ywpav àva5£;(0(xévy|v xà 7t)-£ÏaTa xwv ûtco to-j 7roTa[xoij xaTaç£po(jL£V())v. TûOto vjv vf,iT6î èaxiv Upà xaxà vr^^ TtôXiv, ï'/ti Se vaoù; Oeôjv xal TrEptTrixoyç, xaXEÏTat Ô£ çwvyj t-^ Aan'vwv ^léav) S-jotv yEcpupwv.
1. Plut., loc. cil. : "l']viot Se toOto (T"j [XTrECEÏv Eoropo-jo-tv oOy/oxt Tapxuvîou xaôtspœOr) xb TtcStov, àXXàxpôvoi; yTxEpov aXXo j^wpcov ôfxopo-jv exeivw Tapxuvta; àvEi'irr,;. 'II Se Tapxyvc'a TrapOÉvo; vjv cÉpsia, [xîa xoiv 'EcrrtiSwv, i(syj. Se xt|jiàç àvxl xo-jxoy (j-EY^Xaç, èv ai; r^-'i xal xô (Aapxupîav a-jxf,; SÉy/TÔat (i.6vr|î yj^atxfîiv • xb S'â^Etvat yatiEtaôat •J/TjçtaaixÉvwv où TrpoaESsIaxo. Kal xa-jxa [jlev o'iixw -/EvÉtrôat [A'jôoXoyovirt.
2. CnRo>oGR. ANN. 3o4, publié par Mommsen dans les Monum. Gehm., éd. in-4», Aiict. anliq., t. IX, 1. p. 14."i : (Tarquiniiis) inlev duos pontes a populo romano fusle maclatus \est\ et positus in circo maximo sub delfînos.
précédents. Les paroles du Clironographe de 354, comme les dernières lignes du chapitre de Plutarque, nous montrent que la légende qui fait naître l'île des moissons de Tarquin jetées à l'eau n'était pas la seule que les Romains eussent imaginée.
Que signifient et que valent la tradition généralement admise et les deux variantes moins répandues ?
La mort de Tarquin le Superbe. — L'une des deux variantes doit être écartée de prime abord et ne renferme certainement rien d'exact. Tarquin le Superbe n'a pu périr m/er duos pontes. Le Chronographe de 354 est seul à raconter ainsi la mort du dernier roi; on ne doit point s'arrêter à cette assertion isolée, tardive et suspecte ^ D'après toutes les autres sources, Tarquin le Superbe mourut hors de Rome, soit à Cunies, soit à Tusculum, plusieurs années après qu'on l'eut chassé 2, Sans doute le Chronographe de 354 est parfois précieux à consulter; il a eu à sa disposition des documents officiels et anciens maintenant perdus ; il s'en est servi pour rédiger ses extraits, ses résumés chronologiques. Mais il est lui-même dépourvu de critique ; sa compilation paraît souvent maladroite et inintelligente, les erreurs de fait y abondent''. Il a dû commettre ici quelque confusion. Tout ce qu'il faut retenir de ce texte, c'est qu'on y trouve le nom d'un Tarquin associé à la mention de l'île tibérine.
La vestale Tarquinia. — C'est encore un membre de la famille des Tarquins que la seconde variante fait intervenir. Pline l'Ancien et Aulu-Gelle nous parlent, comme Plutarque, d'une vestale qui combla le peuple romain de bienfaits après la révolution de 245/509, et des honneurs extraordinaires qu'on lui rendit en signe de reconnaissance^; mais il y a entre leurs
1. MoM.MSEN, op. cit., p. 145, en note : Usée de obilu Snperhi narratio alibi non reperilur.
2. D'après Cic. (Tusctil., III, 12, 27) et Liv. (II, 21) Tarquin, à la suite de la défaite de ses partisans au lac Régilie se serait retiré à Cumes auprès du tyran Aristodème, et y aurait achevé ses jours. Voir aussi Dionys., VI, 21. — D'après Eutkoi'. (I, 11, 2) et Augustin, (de Civ. Dei, VIII, 15), il aurait vécu encore quatorze ans à Tusculum.
3. Cf. MoM.MSEX, L'eher den Chronograplien vom Jalire 354, dans les Abli. d. siichs. Ges. d. Wiss.Phil.-Hist. Classe. Leipzig, t. Il, 1850, p. 347-668; — dk Rossi, Jnscr. christ, urbis Romsp, Rome, 1861-1888, t. I, l'roleg., p. lvi.
4. Plin., liist. nat., XXXIV, 6 (11) : Invenitur statua décréta et Tarncim Gaiie sive Fuf'etiae virr/ini Vestali, ut poneretur ubi vellet, rjuod adjectuni
récits et celui de Pliitarque quelques différences. La prêtresse est appelée par Plutarque Tapx;;vta, par Pline et par Aulu-Gelle Gaia Taracia ou Fufctia; du moins, ces noms divers ne s'appliquent qu'à un seul et même personnage, apparenté aux rois Tarquins, comme le prouve la racine Tavq, Tarac ou Tarrat. Pline et Aulu-Gelle citent les sources dont ils s'inspirent ; quelques-uns racontent, svioi laTopouaiv, disait simplement Plutarque ; Pline reproduit les termes du décret rendu en faveur de Tarqninia, et il le cite d'après les anciennes Annales, ipsis ponnm Annalium verbis ; c'est aussi des Annales que se réclame Aulu-Gelle, nomina in antiguis Annalibus celehria. D'après Plutarque le champ de Tarquinia aurait été situé à côté de celui des Tarquins ou Champ de Mars, aXXc -/wpiov 6[^-opoljv èy,£iv(o ; d'après Pline il s'appelait campus tiberinus , et ce campus tiberinus^ auquel le ileuve qui le longeait donnait son nom, n'était autre , au rapport d' Aulu-Gelle , que le Champ de Mars lui-même, campum tiberinum sive Martitim. Pline et Aulu-Gelle ne disent pas, comme Plutarque, qu'on attribuait quelquefois la formation de l'île aux gerbes de Tarquinia précipitées dans le fleuve ; ils n'avaient pas à le dire, si vraiment le champ de la vestale ne se distinguait point de celui dos Tarquins ; n'était-ce pas l'opinion de tous à Rome, que l'île devait sa naissance aux moissons du Champ de Mars ? Los mots d'Aulu-Gelle , campum tiberinum sivc Martium^ nous donnent la clef du problème. Les terrains du bord du Tibre, qui devinrent plus tard le Champ de Mars, appartenaient primitivement à la famille des Tarquins. On crut de bonne heure qu'il y avait un rapport de cause à effet entre les moissons récoltées en cet endroit et la formation de l'île tibérine.
non minus honoris hahef quam feminae esse decretam. Meritnm ejus ipsis ponam Annalium verbis : quod campum tiberinum graLificala esset ea populo. — Gell., VII (VF) ~l : Accae Larenlisp et Gaise Taraciœ, sive illa Fufetia est, nomina in anliquis Aiinalihus celehria stinl. Earum allerœ post mortem, Taraciœ autem vivse amplissimi honores a populo romano hubili. Et Taraciam quidem virginem Vestae fuisse lex Uoratia testis est, quae super ea ad populum lata. Qiia lege ei plurimi honores fîunf, inter quos jus quoque testimonii dicendi Iribuilur; testabilisque una omnium feminarum utsit dalur. Idverbum est leqis ipsius lloratise; confrariiim est in duodecim tabulis scriptum : « Improbus inteslabilisque esto ». Praeterea si quadraginla annos nata sacerdotio abire ac nubere voluisset, jus ei potestasque exaugurandi atque nubendi fada est munificentise et beneficii gralia, quod campum tiberinum sive Martium populo condonasset.
Mais pourquoi les récoltes avaient-elles été jetées dans le fleuve ?
Deux légendes prétendirent l'expliquer; d'après les uns, le peuple avait confisqué les biens des Tarquins; d'après les autres, la vestale Tarquinia avait offert bénévolement son patrimoine. M. Pais, l'auteur d'une récente et remarquable Histoire de Rome encore inachevée, conjecture avec quelque vraisemblance que la légende du champ de Tarquinia est antérieure à celle du champ des Tarquins : le fait que Pline et Aulu-Gelle citent les Annales lui paraît caractéristique ; l'omission du nom même de Tarquinia dans les ouvrages de Tite-Live et de Denvs d'Halicarnasse prouverait simplement que la version la plus récente l'emporta finalement, comme il est presque de règle en pareille occurrence ^ Les deux légendes, en tout cas, ne sont que deux interprétations différentes d'une seule donnée plus ancienne. Il n'y a là qu'un de ces phénomènes de répétition, de redoublement, si fréquents dans l'histoire des origines romaines 2.
Les moissons du Champ de Mars. — Reste à examiner cette donnée plus ancienne elle-même. Que faut-il entendre par le rapport de cause à effet qu'on a imaginé de bonne heure entre les moissons du Champ de Mars et la création de l'île? Est-il possible, est-il vrai que l'île tibérine soit née de ces monceaux de chaume et d'épis entassés au fond de l'eau?
Objections d'Ampère. — Ampère a jugé qu'il ne pouvait se dispenser de soumettre la fable à un examen sévère ; il donne par principe trois raisons pour en démontrer la fausseté : d'abord l'île est trop grande, elle ne peut devoir sa formation au hasard et à des gerbes de blé ; d'autre part, la profondeur du fleuve et la force du courant ne permettent pas de croire que les moissons du Champ de Mars se soient déposées au fond du Tibre, qu'elles aient comblé son lit et brisé l'effort des eaux ; enfin il y avait dans l'île un temple consacré au dieu latin Faunus, et une statue dédiée au dieu sabin Sancus : c'est la preuve que dès l'époque des Latins primitifs et des
\. Pais, Sloria di Roma, t. I, 1, p. 412. 2. Cf. Pais, op. cit., p. 11.5-116.
Sabiiis, antorieuremenl aux rognes dos Tarqiiins, l'îlo était occupée et habitée ^
De ces trois arguments, deux ne sont nullement probants. On sait quand a été fondé le temple de Faunus ; ce fut en 558/196, bien longtemps après la disparition des Latins primitifs ; la statue de Sancus date de l'époque impériale, ainsi que le prouve l'inscription qui l'accompagnait '-. En second lieu, le régime du Tibre est tout autre que no l'imagine Ampère : sans doute en hiver le fleuve apparaît impétueux et torrentiel; mais en été le niveau baisse considérablement, et le courant est très faible : or l'ile aurait pris naissance l'été. Des îlots pourraient très bien se former, en cette saison, au moment des fortes chaleurs et des basses eaux.
La seule des objections d'Ampère qui soit fondée est la première, que suggère le simple bon sens : l'île tibérine n'est pas im îlot ; elle mesure encore 270 mètres sur 70 ; elle était plus grande dans l'antiquité. Il y a disproportion évidente entre la cause qui l'aurait produite et l'effet obtenu. Les récits de Tite-Live, de Denys d'Halicarnasse, de Plutarque nous laissent donc froids, et nous partageons l'incrédulité d'Ampère et le scei)ticisme du président de Brosses.
ÎNIais cette constatation toute négative ne saurait suffire ; ce n'est pas assez de déclarer la légende invraisemblable, il faut montrer comment elle a pu cependant se développer et être acceptée comme vraie par les Anciens.
Interprétation géologique, — Plusieurs archéologues des siècles derniers l'avaient essayé ; sans prétendre établir que la légende fût une pure expression, à peine enjolivée, de la réalité même, Minutoli '^ et Nardini '' se sont efforcés de l'interpréter raisonnablement ; quelques-unes de leurs observations méritent d'être reprises et complétées. Il est certain que la fable traditionnelle n'est pas tout à fait dépourvue de sens, qu'elle tient compte de certains faits exacts et renferme même des détails très plausibles. On comprend sans peine que les Romains aient jeté dans le Tibre le blé récolté sur le champ des Tarquins, ou, si
1. J.-J. Ampère, l'Histoire romaine à Rome, Paris, 1863-1812, t. II, p. 264.