NAFtDiM, loc. cit
3. E. Bhaun, die Ruinen und Mufteen Boms, Brunswick, 1<S.")4, p. 4o : 1 île est une île d'alluvions; c'est avec raison que les Anciens la prétendaient formée par les bottes de paille et les sables qu'entraînait le courant du Ueuve.
— à vrai (lire, ils n'ont pas encore cessé d'en modifier l'aspect — serait-il sage cependant d'expliquer par eux sa première formation même et les traditions qui s'y rattachent? Des faits d'ordre géologique ne suffisent pas à renire compte des légendes. L'imagination populaire est moins vivement frappée de ces lentes modifications physiques que des événements politiques et sociaux, et moins portée à les transfigurer. Une autre île du Tibre, l'île sacrée d'Ostie, est incontestablement d'origine alluviale, issue tout entière des atterrissoments du fleuve 1; sa naissance et ses progrès n'avaient provoqué dans l'antiquité l'éclosion d'aucune légende.
D'ailleurs, il ne paraît pas qu'au point de vue géologique môme l'île tibérine romaine soit constituée exclusivement, comme l'île d'Ostie, par des dépôts fluviaux quaternaires. Les observations faites sur place, ces dernières années, par les ingénieurs chargés de réparer le pont San Bartolomeo et les quais voisins ont confirmé les hypothèses émises antérieurement parles géologues-. Sous l'épaisse couche de sables et de limon, de tourbe et de graviers, que le travail séculaire du fleuve a entassée sans trêve, apparaissent des lambeaux de tuf volcanique. Les étages inférieurs de l'île appartiennent, par la nature de leurs roches, et sans doute aussi par la direction de leurs lignes principales, au même système que le Capitole, le Quirinal, toutes les collines de la rive gauche. L'île n'est en
\. Eh\. Desjardins, Essai sur la topographie du Latium^ Paris, 1834, p. .'H : « Le Tibre n'avait primitivement qu'une seule embouchure... L'île sacrée, telle qu'elle existe aujourd'iiui, et dont l'étendue est de près de quatre milles de long sur deux milles de large, serait l'œuvre continue de vingt-quatre siècles. »
— Sur l'île du Tibre à Ostie, consulter : Nibhy, Analisi délia caria dei dinloriii di Roma, Rome, 1837, t. il, p. 056; — Pkeller, Rom tmd der Tiher, dans les lier. d. silchs. Ges. d. Wiss., Leipzig, lSi9, p. 21. — Les premiers auteurs qui la mentionnent sont /Ethic.us (dans l'édition de Pomponius Mêla par Gronovius, p. 116 ; il l'appelle île de Vénus : Ut prae nimielale sui odoris el floris insula ipsa Lihanus abuse Veneris nuncupetur), et Procop. (de Bell. Golh., I, 20 : xy^v Upàv xaXoufiévrjv vr,Tov âvTa-jOa tîoïci). Elle est beaucoup plus récente que l'île tibérine romaine. Elle ne devint sans doute une île véritable que sous le règne de Trajan, quand fut ouvert le canal entre Porto et Ostie qui forme le bras droit du Tibre, ou Fiumicino.
2. Renseignement communiqué par l'Office du génie civil à Rome. — Voir les études déjà anciennes de Brocchi, dello Slalo fisico del suolo di Roma, Rome, 1820; — PoiN/i, Constituzione geologica del suolo romano. Rome, 1818;
— Betocchi, del Fiume Tevere, dans la Monogr. délia cilla di Roma, Rome, 1878, p 197. — RoNXA, les Egouts de Rome, dans le Dali, de la Soc. d'encour. pour Vind. nation., 1897, p. 3 du tirage à part, résume à grands traits, d'après ces travaux, la géologie du sol romain.
26 l'île TIliÉRINE DANS l'aNTIQUITÉ
quelque sorte que leur prolongement atténué à l'ouest. On a tout lieu de croire, par conséquent, qu'elle date de l'époque où le lit du fleuve s'est régularisé ^ Quand le Tibre a tracé définitivement son cours, il s'est heurté à cette colline de tuf qui ressemblait au Capitole, en plus petites proportions, et le continuait; devant la résistance qu'elle lui offrait, ses eaux se sont divisées en deux canaux ; plus tard les sables et les limons que roulait le fleuve sont venus se déposer sur les blocs de tuf qu'il n'avait pu niveler. Toute l'histoire géologique de l'île s'explique par l'action simultanée de ces forces adverses : l'effort destructeur du courant, l'effort constructeur des alluvions, travaillant l'une et l'autre sur le noyau primitif de tuf volcanique. On ne peut, avec Minutoli et Nardini, interpréter la légende des moissons du Champ de Mars à l'aide de la seule géologie ; à supposer même, par improbable, que les premiers auteurs de la fable traditionnelle y aient attaché un sens si précis et pour ainsi dire si technique, elle traduirait bien mal la réalité des faits et laisserait échapper l'élément le plus ancien et le plus important de l'histoire vraie.
Interprétation mythologique. — M. Pais a proposé récemment une autre explication du récit légendaire. A l'interprétation géologique, incomplète et trop savante, il substitue une interprétation mythologique. Dans l'étude critique des vieilles traditions on doit faire une grande place aux croyances et aux cultes des temps anciens, que les hommes des âges ultérieurs ont pieusement recueillis sans les bien comprendre et en les transformant inconsciemment. Les différentes légendes que nous ont transmises Tite-Live et Denys d'Hahcarnasse, Plutarque et le Chronographe de 354, font toutes remonter au temps de la chute des rois la première apparition de l'île dans l'histoire. Qu'il s'agisse de la confiscation du Champ de Mars, ou du cadeau fait par la vestale Tarquinia au peuple romain, ou de la mort de Tarquin le Superbe entre les deux ponts, c'est toujours des Tarquins qu'il est question. Que représentent-ils?
Niebuhr et l'école allemande avaient raison : les sept rois de Rome n'ont jamais existé. Mais si les exploits qu'on leur attribue et tous les détails de leur gouvernement sont l'inven-
1. Voir les remarques de Jordan, Topogr. d. St. Bom, Berlin, 1871-1885, t. I, 1, p. 394 et p. 403.
LA r.ÉGENDE DES ORIGINES 27
lion dos annalistes et des historiens rcjniains ou gi'ecs, une parcelle de vérité se cache cependant sous cette végétation parasite de légendes. M. Pais affirme et déniontro que l'histoire traditionnelle des rois n'est en quelque sorte ([ue la transposition et le commentaire des croyances les plus anciennes du peuple romain. Cha(pio roi représente un type divin de l'époque primitive, dont le culte était localisé à l'origine en un point particulier du sol de Rome ou de ses alentours. Komulus, c'est la divinité éponvme de Ro?na,\3i ciiédu Unnion ou du fleuve, la ville fondée au bord du Tibre. Numa, l'organisateur du culte de Vesta, déesse du feu, et de toute la religion, tire son nom du fleuve Numicius ; c'est une divinité des eaux; l'eau et le feu, qui purifient les corps, sont le symbole de la religion, qui purifie les âmes. Une donnée religieuse et une donnée topographique, le souvenir d'un dien attaché au nom d'un lieu, voilii ce qu'on trouve, en dernière analyse, ou fond de chacune de ces fables ^ .
Tarquin est la divinité éponyme du Capitole. Le Capitole s'appelait d'abord nions Tarpeius. Tarpeius et Tarquiniiis ne sont que deux formes à peine différentes du môme mot ; nous avons de nombreux exemples de la permutation du q en p dans les dialectes italiques ; en ombrien quis se disait ^>fs. On adorait au sommet du Capitole, avant l'introduction des trois grands dieux Jupiter, Junon, Minerve, le couple divin de Tarpeius ou Tarquinius et de Tarpeia ou Tarquinia. Tarquinius était un dieu du feu, souterrain et malfaisant, proche parent de Vulcain, de Pluton, du Jupiter infernal; sous le nom de Summanus, son culte se perpétua au Capitole jusqu'à la fin de la République. Tarquinia était une déesse du feu, analogue à Vesta, favorable aux hommes et bienfaisante. Au pied du Capitole s'étendait la grande plaine que bordait le Tibre et qui devint plus tard le Champ de Mars. L'île tibérine est située à l'extrémité de cette plaine, en face du Capitole. On racontait que le Champ de Mars avait appartenu aux Tarquins, et que l'île était née des moissons de leur domaine jetées à l'eau. Cela voulait dire simplement qu'à l'origine la plaine et l'île étaient consacrées, elles aussi, au couple divin de Tarquinius et de Tarquinia. On comprend d'ailleurs sans peine cette subordination des lieux bas à la colline qui les domine. Si les Anciens ont prétendu tantôt