Pais. op. cit., t. I. 1, 231-40't
que le Champ de Mars avait été enlevé à Tarquin le Superbe, et tantôt que la vestale Tarquinia l'avait offert au peuple, c'est que les divinités protectrices du Capitule étaient au nombre de deux, l'une bonne, Tarquinia — et son caractère de déesse du feu la fit transformer plus tard en vestale ; l'autre mauvaise, Tarquinius — et son caractère odieux et méchant justifie le surnom de Superbtis qu'on lui décerna. Ainsi la même idée fondamentale a pu revêtir ces deux formes légendaires distinctes, mais voisines^.
Appréciation. — L'interprétation mythologique des fables relatives aux origines de l'ile tibérine )ie soulève pas les mêmes difficultés que l'interprétation géologique ; elle nous rapproche davantage de la solution véritable. Il est certain que les légendes des Romains, comme de tous les peuples, sont nées des déformations spontanées de leurs vieilles croyances, plutôt que de l'observation des phénomènes naturels, qui demande beaucoup de temps, d'expérience et de sagacité. Les Anciens attachaient à certains endroits le culte de certaines divinités ; chaque point de la ville de Rome, par exemple, évoquait le souvenir d'un personnage mythologique. Le couple divin de Tarquinius et de Tarquinia fut certainement adoré au sommet de la colline tarpéienne, avant d'être détrôné par la triade capitoline. Du haut du Capitole le culte de ces deux divinités aura rayonné sur la plaine et l'île situées à son pied. Si l'on admet le système séduisant et les ingénieuses déductions de M. Pais, on ne s'étonne plus que les Romains aient associé inséparablement le nom des Tarquins au Champ de Mars et à l'ile tibérine.
L'interprétation mythologique est loin, d'ailleurs, d'exclure absolument l'interprétation géologique ; elle se concilie avec ce qu'il y a en celle-ci de juste et de sensé. Les remarques de Minutoli et de Nardini conservent en grande partie leur valeur. Les alluvions du Tibre ont joué un rôle considérable, non pas sans doute dans la formation première de l'île, mais dans ses transformations et accroissement ultérieurs. Les Romains n'auront pas manqué d'en faire de bonne heure la remarque. Si l'idée que l'île devait sa naissance aux moissons du Champ de Mars
1. Pais, op. cit., t. I, 1, p. 275, 369-374, 412, 466; 1. 1, 2, p. 745.
fut suggérée par le culte de Tarquinius et de Tarquinia au Capitule et dans les environs, l'observation quotidienne des changements qui survenaient incessamment dans sa forme et son aspect dut contribuer pour beaucoup à faire admettre et à perpétuer la tradition. C'est i)ar la mythologie qu'il faut expliquer, avec M. Pais, le rapport établi très anciennement entre les Tarquins, le Champ de Mars et l'ile tibérine. C'est par la géologie, ou plus simplement par les réflexions que provoquait le spectacle même du fleuve, qu'il faut expliquer, sinon la forme particulière et très précise qu'a prise la légende, tout au moins le crédit qu'elle a rencontré si longtemps auprès des Anciens.
Signification historique. — Mais ces traditions merveilleuses sont si complexes qu'on ne saurait se flatter encore d'avoir analysé celle-ci en tous ses éléments ni d'avoir énuméré toutes les circonstances qui ont aidé à la faire naître et à la répandre. Un dernier fait — et peut-être le plus important — doit être mis en lumière ; si nous le négligions, le sens véritable de la légende nous échapperait. Des considérations mythologiques et des observations géologiques ne suffisent pas à tout élucider. Une remarque proprement historique s'impose. Les textes qui concernent les origines de l'ile tibérine et sa première apparition dans l'histoire nomment tous à ce propos, on l'a vu, les Tarquins, et se réfèrent à des événements survenus depuis leur chute. Sous le règne d'aucun des sept rois l'île n'est mentionnée. N'en pourrait-on plus conclure qu'elle était extérieure à la première cité romaine et qu'elle dut rester longtemps sans relation avec elle^?
Cette hypothèse, que suscite l'examen des documents intéressant l'île tibérine, est confirmée par l'étude de Rome même et de son développement progressif. A la fin de la période royale la ville s'étendait jusqu'au mur d'enceinte appelé, à tort ou à raison, mur de Servius. On connaît assez bien l'emplacement de ce mur et son tracé -. Il s'arrêtait au Tibre devant le Capitole, au-dessous de l'île et en face de sa pointe méri-
1. 0. RiciiTER, Topogv. d. SI. Rom, 2» éd., p. 282 : Wie so ganz aiisserhalb des Gesichts/;reises der Stadt die Insel laç/, splegell sich in der eiqenlilmlichen Sage ivieder dass sie erst nac/i Vertreihting der Tarquinier... enfstanden sei.
2. Les textes anciens et les travaux modernes relatifs au mur de Servius sont indiqués ou résumés dans : Kiepeut-Huelsen, Nomenvl. topogr., Berlin,
30 l'île tii!ék1lNE dans l'amiquité
dionale. L'ile tibérine restait donc en dehors des fortifications, limite militaire de la cité. Elle était, à plus forte raison, en dehors du immerium, qui en marquait la limite rehgieuse. La répartition des sanctuaires des Argées nous renseigne sur l'étendue des quatre régions entre lesquelles ce même Servius TuUius, d'après la tradition, aurait divisé le territoire intrapomérial ; elles n'occupaient pas tout l'espace qu'embrassait en son pourtour le mur d'enceinte; pour construire celui-ci on avait utilisé les accidents naturels du sol les phis favorables à la défense, et l'on avait été amené par cela même à le reculer quelquefois un peu loin^. L'île, comme le Champ de Mars sur la rive gauche du Tibre et le Janicule sur la rive droite, était extérieure à la cité primitive. On comprend que Varron ait pu dire en propres termes : le Tibre contourne le Champ de Mars et la ville 2; Denys d'Halicarnasse : il coule devant Rome 3; et Festus : il forme la limite du territoire vraiment romain^. Au-delà du Tibre commençait le sol étranger; à l'origine l'île tibérine, qui n'était comprise ni à l'intérieur de la ligne sacrée du pomerium, ni même à l'intérieur de la ligne plus étendue des fortifications militaires, était étrangère à Rome.
Elle ne fut associée enfin à la vie commune de la cité et ne rentra dans sa sphère d'action et d'influence qu'au moment oîi l'enceinte de Servius, devenue insuffisante et trop étroite, fut fut partout dépassée. L'agrandissement de leur ville obhgea les Romains à entrer en rapports réguliers et constants avec la rive opposée du Tibre. L'ile, située au milieu du fleuve, à mi-chemin des deux bords, en profita. Son annexion morale à Rome n'eut lieu probablement qu'aux premiers temps de l'ère républicaine, après l'expulsion des rois. La légende qui la fait naître à cette époque et qui lui donne précisément pour origine les moissons des Tarquins répond donc à une réahté historique. 11 n'est pas prouvé qu'elle n'ait commencé d'exister
1896, p. 2; — U. La.ngiam, llie Ruinsand excavations of ancien l Rome, Londres,
1897, p. 61-68; — Homo, Lex. de topogr. rom., Paris, 1900, p. 333-363.