CHAPITRE I
Esculape et Asklépios. — Esculapo est un dieu grec, et le nom qu'il porte en latin, Aïlscii lapins, n'est que la transcription du nom grec 'Atjy.Ài^-toç. On ne doit point s'étonner que les Romains aient adopté purement et simplement son culte et son nom môme. Il n'y avait dans leur religion primitive aucune divinité qui lui correspondît et à laquelle il pût être assimilé. Lorsque Rome entra en contact avec le monde hellénique et qu'elle subit l'influenco de sa civilisation supérieure, elle se plut à mettre en parallèle les croj^ances nationales des populations de l'Italie et la mythologie des Grecs ; on proclama que Jupiter n'était que le Zeus des Latins, Junon leur Héra, Minerve leur Athéna, Mercure leur Hermès. Mais de pareils rapprochements n'étaient pas toujours possibles. Si les deux religions présentaient de nombreux points de ressemblance, qui tenaient à la communauté d'origine des deux races, de profondes différences cependant les séparaient. Certains dieux itahques n'avaient pas d'équivalent en Grèce ; inversement certains dieux du Panthéon hellénique n'avaient pas d'équivalent en Italie. Le prestige de la Grèce l'emportant, les premiers furent peu à peu négligés et tombèrent dans l'oubH; les seconds, transportés finalement chez les Romains, y conservèrent les caractères originaux qu'ils avaient chez les Grecs, et jusqu'à leurs appellations anciennes. C'est à cette dernière catégorie qu'appartient Esculape.
La médecine et le culte d' Asklépios en Grèce. — Les Grecs adoraient Asklépios comme le dieu de la médecine, l'inventeur et le protecteur de l'art de guérir*. La médecine paraît avoir
1. Sur le culte d'Asklépios en Grèce, consulter : Preller, Griech. MythoL,
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été connue et pratiquée avec succès on Grèce de très bonne heure. Quand vint Hippocrate, elle avait déjà des siècles d'existence. Depuis longtemps Tesprit ingénieux et avisé des Grecs s'était appliqué à l'observation des maladies et à la recherche des remèdes ^. Le culte d'Asklépios est né de l'exercice même de la médecine. La religion grecque reposait sur l'adoration des puissances de la nature divinisées et personnifiées. Chaque dieu était un symbole : il représentait un aspect ou un élément des choses. Chaque dieu était conçu à l'image des hommes : on lui attribuait une physionomie propre, des traits individuels fortement marqués; on lui prêtait des passions et des aventures ; de poétiques légendes racontaient ses exploits. Asklépios est la force mystérieuse qui entretient et renouvelle la vie, qui combat et guérit les maladies. Il est en même temps le fils d'Apollon, dieu de la lumière, et de la nymphe Coronis ; il a vécu sur la terre et fut héros avant d'être dieu; initié à la médecine par le centaure Chiron, il a prodigué ses soins et ses bienfaits aux hommes et leur a communiqué à son tour le secret de son art salutaire. La reconnaissance et l'intérêt ont poussé les fidèles à lui élever des temples, à lui adresser des prières. Les malades passaient la nuit dans ses sanctuaires, auprès de ses autels. Le dieu leur apparaissait en songe et leur faisait connaître les remèdes qui devait les rappeler à la santé. Le récit des guérisons était déposé dans les archives des Asklépieia, pieusement gravé sur le bronze ou la pierre des ex-voto. Il est certain que les prêtres intervenaient activement dans les consultations d'Asklépios. Ils expliquaient aux malades le sens de leurs rêves, qu'ils contribuaient peut-être à leur sug-
4* éd. revue par Robert, 1. 1, 2, Berlin, 1894, p. 314 ; — article Asklépios dans le Lexicon de Roscher, par Thr,4-:mer, et dans la Reai Encyclopndie de Pauly- WissowA, par le même; — article Msculapius par Robiou dans le Dict. des Anliq. de Dabemberg et Saglio. — La monographie de Panofka, Asklépios und die Asklepiaden, dans les Abh. d. Berlin. Akad., 1845, p. 271, bien qu'ancienne, rend encore des services. Celle de Miss Alice Walton, Ifie CuU of Asklépios, dans les Cornell Studies in classical philology (University of Ithaca, New- York, 1894, 80 pages), contient, outre quelques chapitres de considérations générales, de copieux tableaux de références ; les inexactitudes y sont malheureusement assez fréquentes.
1. Sur les origines de la médecine en Grèce, consulter : Sprexgel, Hist. de la médecine, trad. franc., Paris, 181.5. t. I, p. 8o; — Daremberg, la Médecine dans Homère, liev. archéol., 1895, t. Il, p. 93, 249, 337; — Daremberg, lîisl. des sciences médicales, Paris, 1870, t. I, p. 80; — Haser, Gescldchle der Medicin, 3° éd., léna, 1875, t. I, p. 68.
LES ORIGINES DE CULTE d'eSCELAI'E 139
gérer. C'est eux qui rédigeaieiit les i)rescriptions du dieu. Ils devaient avoir acquis à la longue certaines connaissances médicales, qu'ils se transmettaient de génération en génération. On savait par les inscriptions votives que telle recette avait eu raison souvent de telle affection ; quand le même cas se représentait, on faisait en sorte de lui appliquer le même traitement'.
La médecine grecque fut donc à ses origines religieuse et sacerdotale 2. Sans doute, une autre médecine ne tarda pas à se développer à côté de celle des temples ; le même nom d'Asklépiades servit à désigner à la fois les prêtres du dieu guérisseur, interprètes de ses pensées, ministres de ses cures miraculeuses, et les médecins laïques qui s'efforçaient de remédier aux maladies humaines par des moyens naturels, en s'aidant simplement de l'étude et du raisonnement-^; des écoles scientifiques se fondèrent, une tradition s'établit, dont Hippocrate devait être, au v" siècle, l'héritier illustre'*. Mais la faveur et la prospérité du culte d'Esculape n'en furent pas diminués. Les dévots continuèrent à fréquenter ses sanctuaires d'Epidaure, de Tricca, de Cos, d'Athènes. On recourait plus volontiers aux révélations merveilleuses du dieu qu'à l'expérience et aux conseils des hommes qui prétendaient l'imiter. La réputation d'Asklépios avait dépassé les limites de la Grèce. L'appel que les Romains lui adressèrent en 463/291 montre de quel
1. D'après la tradition, Hippocrate lui-même aurait commencé létude de la médecine dans le temple d'Asklépios à Cos et il devrait beaucoup aux récits des guérisons inscrites sur les ex-voto : Strabo, XIV, p. 657 : '^aai S"l7nTopirr,v [jiiXi(TTa èx Ttîiv âv:aC6a àvaxenJ-Évojv ôspaTTcKiiv yjfxvâo-acrôat Ta ivcpl Ta; ScaÎTa;; — Pux.. Hist. 7ial., XXIX, 1 (2) : Is ciiin fidsset mos liberalos movbis scribere in lemplo ejus, dei qidd auxilialum esset, lit posfea s'nnililvdo proficeret, exscripsisse ea tradilur alque {ut Varro apud nos crédit), lemplo cremnto, instituisse medicinam hanc qnse clinice oocatur.
2. AuG. Gauthier, Recherches historiques sur l'exercice de la médecine dans les temples citez les peuples de l'antiquité', Paris, 1844 ; — D' Vercoutre, la Médecine sacerdotale dans l'antiquité grecque, Rev. archéol., 1885, t. II, p. 273 ; 1868, t. I, p. 22 ; — D' Gourtois-Suffit, les Temples d'Esculape, la médecine r-eligieuse dans la Grèce ancienne. Archives générales de médecine, 1891, p. 576.
3. Les Asklépiades la'iques formaient une corporation fermée, une véritable caste, et prétendaient descendre des deux fils d'Asklépios, Machaon et Podalire.
4. HoLDARD, Histoire de la médecine grecque depuis Esculape jusqu'à Hippocrate exclusivement, Paris, 1856: — Dare.mberg, de l'État de la médecine entre Homère et Hippocrate, Rev. archéol., 1868, t. II, p. 343; 1869, t. I, p. 63, 119, 239.
crédit il jouissait encore à cette époque et quelle confiance il inspirait.
La médecine à Rome. — L'art médical n'avait pas eu à Rome la même fortune qu'en Grèce ; aucun de leurs dieux ne rendait aux Romains les services que prodiguait Asklépios à ses fidèles.
Pline l'Ancien prétend que ses concitoyens vécurent pendant six siècles sinon sans médecine, du moins sans médecins^. Ils auraient reçu de la Grèce leurs médecins, comme le culte même d'Asklépios, et plus tard encore. Le premier qui se soit établi dans leur ville serait le péloponésien Archagatos, fils de Lysanias, en 535/219, soixante-douze ans après la construction du temple de l'île tibérine-. Il n'y eut d'école médicale scientifique à Rome qu'au temps de Sylla, avec Asklépiade de Bithynie ^. Au siècle précédent Caton interdisait encore à son fils de se servir des médecins : interdixi de medicis''\ il tenait ces hommes pour des charlatans dangereux, et leur art pour un tissu d'impostures. Il ne semble pas cependant qu'on puisse admettre avec Pline que pendant six cents ans les Romains se soient passés de leurs services. Pline reconnaît luimême qu'un certain art médical existait anciennement à Rome. C'était inévitable. Il y a chez tous les peuples une médecine populaire, qui naît spontanément, dès l'origine, du spectacle de la vie et de l'expérience quotidienne. Mais chez tous les peuples aussi, et de toute antiquité, le soin de recueillir, de conserver, de mettre en pratique ces notions primitives est confié à quelques hommes choisis, dont c'est désormais la
1. Plin., Ilist. nat., XXIX, l (5) : Ceu veto non millia çjenlium sine medicis défiant, nec tamen sine medicina : sicut populus romanus ultra sexceni esimum annum, nec ipse in accipiendis arlibus lentus, medecinse vero etiam avidus, donec expertam damnavit. — Sur les origines de la médecine à Rome, consulter les histoires générales de la médecine citées plus haut : celle de Sprex- GEL, t. 1, p. 176; — celle de Daremberg, t. I, p. 174; — celle de Haser, t. I, p. 254.