Cato Maj., op. cit., 70 et KiO
pénétration de riiellcnisme, aucune ne ressemblait à Asklé])ios. Les Romains n'avaient pas le môme tour d'esprit et d'imagination que les Grecs. Leur religion reposait, tout aussi bien que le polythéisme hellénique, sur le culte des forces de la nature ; mais elle n'était nullement anthropomorphique. Leurs dieux n'avaient ni personnalité distincte, ni légende; ils ne vivaient pas de la vie des hommes, ne partageaient pas leurs passions, ne se mêlaient pas activement de leurs affaires et de leurs intérêts. C'étaient des êtres vagues et indéterminés, des génies occultes; ils étaient innombrables et se ressemblaient tous, créés tous par le même procédé élémentaire qui consiste à supposer derrière chaque phénomène naturel une puissance mystérieuse et redoutable qui le produit, et à donner à cette puissance un nom. Auprès de la riante mythologie des Grecs ces tristes fantômes de divinités devaient paraître bien pâles et ternes. Cependant, quand on voulut rapprocher et fondre ensemble les deux religions grecque et romaine, il fut en somme facile d'assimiler aux grands dieux de la Grèce les dieux latins les plus importants. Les uns et les autres représentaient également, quoique sous des couleurs très différentes, les mêmes forces principales de la nature. Zeus fut donc accueilli à Rome sous le nom de Jupiter. Mais à qui pouvait-on comparer Asklépios? La conception môme d'un dieu médecin et guérisseur, qui intervient directement dans le traitement des maladies humaines, était tout à fait étrangère à l'esprit des Romains. A la place de ce dieu unique et actif ils avaient multiplié les divinités secondaires. Ils personnifiaient la fièvre, Fehris. Ils rendaient un culte à Ossipago, qui consolide les os, à Carna, qui fortifie les chairs. Une foule de génies, ayant chacun un nom distinct et des attributions spéciales, présidaient aux destinées de la vie humaine, au développement du corps, au jeu des organes ^ Les Indigitamenta, antiques recueils de formules religieuses et de prières, les énuméraient-.
Toutes les branches de l'activité humaine avaient leurs dieux, ou, pour parler plus exactement, elles étaient ellesmêmes divinisées. Les Romains connaissaient la médecine ;
1. Voir la liste des divinités primitives du cycle romano-sabin, d'après les indications données par saint Augustin, TcrtuUien, Arnobe, dans Mauquarot- MoMMSEX, Mail, des Anllq. 7'om., trad. franc., t. Xll, le Culte, I, p. 14.
2. Sur les hidif/itamenta, consulter l'article de Peteh, dans le Lexicon de RoscHKii, t. H, 1, p. 129.
elle eut donc à Rome une divinité spéciale. Il semblerait au premier abord que ce dût être la déesse Sahis, honorée chez les Sabins et de bonne heure adoptée dans le Latium. Sains en effet fut identifiée plus tard à '\\'U'.oi, Hjgie, qui était en Grèce la protectrice de la santé, et qu'à ce titre on associait à Asklépios. Mais Salus n'était d'abord à Rome que la protectrice du salut de l'Etat; les augures et les consuls lui adressaient chaque année des prières pour la prospérité du peuple romain 1 ; elle n'avait primitivement aucun caractère médical. Les anciens calendriers et quelques mots de Varron et de Feslus nous ont conservé le véritable nom de la première divinité de la médecine qu'aient adorée les Romains. Elle s'appelait Meditrina; ce vocable se rattache évidemment à la même racine que les mots medeoi\ medicus, medicina''-. La fête des MeditrinaUa avait lieu le 11 octobre'^. Ce jour-là on faisait une libation, et l'on goûtait le vin nouveau de la vendange qui s'achevait et le vin ancien de l'année précédente'*. Cette cérémonie avait pour but d'apprécier la valeur du breuvage comme remède, medicamenti causa^ nous dit Varron. On prononçait, en l'accompUssant, une formule consacrée, un Carmen antique : vêtus noviim vinum bibo, veteri novo morbo mcdeor'\ Meditrina était donc la déesse de la guérison; c'était la guérison personnifiée, pure abstraction elle aussi, comme Vabris et Ossipago ^. Quels rapports établir entre cette froide entité et le bienfaisant Asklépios ?
1. PuELLKU-JoiuiAN, Rœm. MythoL, lierlin, 1881-1883, t. H, p. ■235 ; Mahquaudt- MoMMSE.N, op. cit., t. XIII, le Culte, 11, p. 77.
2. Article Meditrina clans le Lexicon de Roscheh, par Petkh, t. II, 1, p. 00.
3. C. I. L., t. I, 2» éd., p. 220, 226, 245, 252 ; — Cf., ihid, p. 331.
4. Vakko, (le IJnr/. lai., VI, 21 : Octobri mense MeditrinaUa dies dictus a medendo, quod Flaccus flamen Marlialis dicebat hoc die solitum vinum novum el velus libari el dequslari medicamenli causa; quod facere soient etiainnunc niulli, cuin dicunt : novuin velus vinum bibo, novn veterl vino nwrbo medeor. — P'estcs, p. 123 : MeditrinaUa dicta de hac causa : mos eral Lalinis pupulis, quo die quis primuni (justaret muslum dicere oniinis gratia : velus novum vinum bibo, veleri nova morbo medeor. A quibus verbis etiam Medilrinae deae nomen conceplum ejusque sacra MeditrinaUa dicta sunl.
5. La formule n'est pas donnée tout à fait dans les mêmes termes par Varron et par Festus. Dans le second membre de phrase Varron ou un copiste a introduit à tort le mot vino, qu'il faut effacer (Petek, toc. cit.).
6. Pkellkr-Jokiun [Hœm. Mi/lhvl., t. I, p. liH), et Fowler [the Roman festivals, Londres, 1900, [). 237) voient dans les MeditrinaUa une fête des vendanges et se refusent à considérer Meditrina comme une divinité médicale. Peteh {loc. cit.) au contraire croit que le vin n'intervient dans les Medilrinalia qu'en raison de son caractère bienfaisant et à titre de remède ; Meditrina serait essentiellement la déesse de la guérison. Cette dernière interprétation est pré-
Attributions médicales des grands dieux. — Les Romains éprouvèrent le besoin de se créer d'autres divinités médicales, plus accessibles, plus efficaces. Ils attribuèrent à la plupart de leurs grands dieux le pouvoir d'écarter les maladies. Ils honorèrent en Jupiter, en Junon, en Minerve, en Mars, en Bona Dea les gardiens de la vie et de la santé humaines ; ils leur décernèrent même en cette qualité des épithètes déterminées qui précisaient leur rôle : Juno Liicina, Minerva Medica^. Un certain nombre de ces génies secondaires que la rehgion romaine primitive multipliait à l'excès ne furent plus considérés désormais que comme des aspects particuliers des grands dieux; ainsi, par exemple, les noms de ceux qui présidaient à la grossesse et à l'accouchement devinrent autant de surnoms de Junon [Postversa^ Prorsa, Fluonia, Febriia^ Statina, Levana^ etc.)'^. Ces transformations, qui paraissent de date relativement récente, sont dues très probablement à l'influence et à l'imitation de la Grèce, oii les dieux étaient à la fois moins nombreux, mieux définis, plus rapprochés des hommes.
Apollon. — C'est de Grèce aussi que vint l'usage de s'adresser en temps d'épidémie à un dieu guérisseur dont l'intercession mettra fin au fléau. La religion grecque fut introduite à Rome par l'intermédiaire des Livres Sibyllins, ces recueils d'oracles mystérieux, d'origine certainement hellénique, apportés de Cumes, d'après la légende, dès l'époque royale^. Ils étaient confiés à la garde de duumviri remplacés en 387/367 par le collège des decemmri^ sacris faciundis''^. Le collège des Pontifes avait la direction et la surveillance de la
férable. 11 faut remarquer que plus tard encore, au témoignage (I'Arnob. (VII, 32), Esculape était mêlé aux fêtes des vendanges : Aisculapii gerilur celebrnturque vindemia. En Grèce une cérémonie analogue à celle que signalent Yarron et Festus avait lieu le premier jour des Antesthéries; c'était la fête du jour Pithœgla, ou de louverlure des tonneaux; ceux qui goûtaient le vin nouveau faisaient des prières et des vœux pour que son usage fût inoû'ensif et salutaire (Plut., Sympos. quœst., III, 7).
1. Sur Juno Lucina, consulter l'article Juno dans le Lexicon de RosciiEit, t. H, 1, p. 579; — sur Minerva Medica, l'article Minerva du même recueil, t. II, 2, p. 2989 et p. 2991.