‹ L'île tibérine dans l'antiquitéChapitre 93 sur 237 · Voir plus loin, p · texte numérisé non relu

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l'arrivée du serpent d'épidalre 161

fixer, il aperçoit enfin cet abri an milieu des eaux. On admire la souplesse ingénieuse du talent d'Ovide. Il se joue des légendes; comme la plupart des esprits cultivés de Rome au temps d'Auguste, il se plaît à les répéter, sans y croire luimême; il prend prétexte des vieilles traditions religieuses pour donner libre carrière à sa verve facile. Mais qu'on n'attende pas de lui des renseignements très précis sur les faits historiques qu'il interprète ! 11 ne se pique pas de rester scrupuleusement fidèle à ses sources. Il transforme les données traditionnelles au gré de son imagination. Ses brillantes amplifications n'ajoutent nullement à nos connaissances.

C'est grâce à Valère Maxime et à Aurelius Victor que- le nom d'un des ambassadeurs nous est parvenu. Ovide ne le cite pas. Valère Maxime assure que les habitants d'Epidaure firent bon accueil aux envoyés romains et s'empressèrent d'accéder à leurs demandes ; l'attitude qu'il leur prête est naturelle et plausible ; les Grecs ne devaient-ils pas être flattés de voir les étrangers recourir à leurs divinités nationales? Ovide, au contraire, les montre hésitants, divisés, n'osant rejeter la prière des ambassadeurs, se refusant néanmoins à laisser partir le dieu protecteur de la cité : pur artifice du poète afin d'aviver l'intérêt et de donner au dieu l'occasion de se prononcer lui-même avec éclat pour les Romains. Ovide et Valère Maxime rapportent également que le navire, au retour, s'arrêta devant Antium et que le serpent sacré descendit quelque temps sur le rivage ; le temple où il passa plusieurs jours serait d'après le premier celui d'Apollon, d'après le second celui d'Esculape. Aurelius Victor partage ce dernier avis. Le témoignage de ce tardif compilateur n'est pas sans valeur; il tient de Tite-Live, et non de Valère Maxime, l'indication du nombre des ambassadeurs romains, que ne donne pas celui-ci. L'accord de Valère Maxime et d'Aurelius Victor nous est une preuve que, d'après la tradition priuiitive, c'est bien dans un temple d'Esculape à Antium qu'aurait séjourné le serpent. Ovide a substitué le nom d'Apollon à celui d'Esculape. On devine la raison de ce changement. Ovide est un raisonneur; il ne lui semble pas que le culte d'Esculape ait pu s'établir à Antium avant d'être apporté à Rome; d'ailleurs, si le dieu de la médecine avait eu déjà un temple à Antium, les Romains seraient-ils allés jusqu'à Epidaure implorer son intercession? Pour rendre son récit moins invraisemblable, le poète n'a pas hésité à rempla-

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cer Esculape par un dieu qui avait avec lui d'étroits rapports, mais qui s'était introduit plus anciennement en Italie, Apollon. Ce n'est pas seulement à ce propos qu'Ovide s'écarte des textes historiques. Il leur fait une autre infidélité, et plus grave. Il ne parle pas des Livres Sibyllins. Tite-Live, Valère Maxime, Orose* soutiennent que les Romains allèrent consulter Asklépios à Epidaure pour se conformer aux injonctions de cet antique oracle. Ovide, sans rien dire des Livres, prétend qu'ils envoyèrent à Delphes interroger Apollon et que le dieu leur conseilla lui-même de recourir à Asklépios. Ce sont les historiens qu'il faut croire de préférence. Il n'est pas admissible que les Romains, pendant cette épidémie de peste, aient négligé d'ouvrir les Livres Sibyllins auxquels ils ne manquaient jamais de s'adresser en pareil cas-, ni qu'ils aient envoyé successivement pour le même objet deux ambassades en Grèce. Ovide aura fait quelque confusion. Il s'est inspiré des annalistes de l'époque antérieure et leur doit la substance des faits qu'il expose; dans l'ouvrage dont il s'est servi, il était dit sans doute, sous une forme concise et ambiguë, que les Romains, obéissant aux ordres d'Apollon, se rendirent à Epidaure pour implorer Asklépios ; l'auteur entendait faire allusion par là aux Livres Sibyllins ; les Sibylles passaient pour les prêtresses d'Apollon et leurs livres pour un présent du dieu-\ Ovide comprit, au contraire, qu'on avait été chercher jusqu'à Delphes l'avis d'Apollon. Il convient d'ajouter que le souvenir des événements de 550/204 a pu contribuer encore à le tromper ; l'ambassade qui fut envoyée à Pessinonte pour en ramener la Mère des dieux fit halte d'abord à Delphes '^ Mais la situation était toute autre alors qu'elle aurait été d'après Ovide en 463/291 : on avait eu recours aux Livres Sibyllins ; on savait par eux que la Grande Déesse de Pessinonte apporterait à Rome le salut : les mêmes ambassadeurs allèrent de Rome à Delphes et de Delphes à Pessi-

1. AuHEL. ViCT. {loc. cil.) dit simplement qu'on envoj'a des ambassadeuis à Epidaure, responso monente ; ces mots pourraient s'appliquer aussi bien à un oracle delphique qu'aux Livres Sibyllins. Mais l'accord des autres témoignages historiques suffit à prouver que la seconde interprétation est seule légitime.

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