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LES DIEUX D'EOLIE

Le dernier char par les champs ras tangue et roule comme une carène d'or. Il ramène aux granges ce qui reste de la dépouille de l'été, la glorieuse toison enflammée de soleil. Et deux paires de chevaux, aux crinières tressées d'épis, la traînent royalement, car il faut honorer la 'terre en ses biens. Le chef des moissonneurs est en haut du char ; il a la barbe des patriarches ; il ressemble à un saule noueux, chevelu d'argent ; et les deux plus âgées des servantes sont assises auprès de lui, brunes et crevassées à l'égal des sillons Ainsi va le vermeil quadrige, balancé par-dessus les campagnes, haut comme les tours. Près des essieux grinçants marchent en files les gars roux et les blondes varlettes, tout fumants de leur

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labeur, et chacun porte à son épaule ses outils, les faucilles, les fourches et les râteaux. Ils ont connu les chiens enflammés de la canicule; ils ont vu s'éteindre et se rallumer sur les glèbes roses la luciole des galaxies, Vesper ami des fils de la terre. Et voici que l'août s'achève, clôt le cycle d'or dans les airs rutilants. C'est la coutume à Eolie que la fin de la moisson soit célébrée comme les noces accomplies de la Genèse et de l'Homme, et la terre infiniment est nuptiale en ses œuvres. Parfois l'énorme char s'arrête. Les filles et les jeunes hommes, d'un rythme pesant, nouent une danse. Quelques-uns lèvent en cadence leurs orteils nus, les autres heurtent au sol les sabots sonores. Et tous en dansant chantent une chanson de joie et d'amour. Puis de nouveau le char roule comme une meule d'or, la meule broyeuse des mûrs froments ; et un grand nuage blond s'élève du sillage des roues, pareil aux pailles du grain moulu.

Dans les cours, les serviteurs achèvent de dresser une table vaste. Ils ont vu arriver les moissonneurs, ils avertissent Barba. Et le maître d'Eolie à son tour appelle Sylvan et ses filles ; ensemble ils saluent le char, symbole des fructifications. Le chef des moissonneurs s'est laissé glisser jusqu'à la

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croupe des chevaux et ensuite il a pris pied sur le sol, et les aoùterons, les varlets autour ont fait un large cercle. Barba serre avec cordialité les mains du probe et ponctuel artisan versé aux semailles et aux récoltes.

— Ami, dit-il, voici deux fois vingt étés que toi et tes fils moissonnez en cette île, et toujours je me louai de vos offices. Un tel serviteur, je le déclare, honore celui qui l'emploie. Or maintenant écoute : afin que cette date soit commémorée, je te donne en propriété, à toi et à tes enfants, vingt arpents de terre dans cette ile et je ferai construire pour toi une demeure, et celle-ci et la terre t'appartiendront et tu ne travailleras plus que pour ta propre subsistance.

Le moissonneur, père d'une tribu de dix garçons, baisse la tète, savourant la récompense. Mais les ans et les labeurs ont rouillé son esprit : il demeure un assez long temps les lèvres tremblantes, pleines de choses qui remuent au dedans de lui et ne peuvent sortir. Et tout d'un coup il frappe fortement de son poing le creux de sa poitrine, ses larmes s egouttent. Il ne sait que balbutier : « O notre maître! » Alors l'aîné de ses fils, quadragénaire robuste et velu, le soutient sous les aisselles. Et celui-là dit à Barba avec respect :

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— Notre père aura donc une maison où il pourra attendre son jour de repos. Grâces vous soient rendues, ô maître d'Eolie. Alors ce sera mon tour de diriger les moissonneurs. Maintenant je veux vous adresser une prièi:e. Voilà six ans que moi et celle qui est là (et son geste désigne une des servantes descendues du char) avons échangé des promesses. Elle a vieilli à votre service, elle ne le quittera que si vous me la donnez pour femme. Ensuite nous ferons souche afin que le maître soit honoré dans la lignée de ses serviteurs.

— Qu'il en soit donc ainsi, décrète Barba en souriant.

Il appelle la fidèle ouvrière. Des hàles saurent son dur visage, étoile de couperose ; ses bras grumeux pèlent comme une vieille écorce ; et elle s'est avancée, gourde, rigide, les yeux humides et soumis. Il leur prend leurs mains à tous deux, et, en se joignant, leurs paumes râpeuses grincent d'un bruit de noix broyées. Et il leur dit : « Maintenant, allez. Vous êtes mari et femme. Et je veillerai aussi à ce qu'un toit vous abrite, vous et ceux qui sortiront de vous. » Un large rire heureux fend leurs faces terreuses et ne s'en va que lentement, comme les ors du couchant par la plaine.

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Ensuite Barba invite les moissonneurs à prendre place à la table. Celle-ci est faite d'ais aboutés et pose sur des tréteaux immenses : et une extrémité touche aux étables, l'autre s'allonge vers le fenil. Le vieux roi des faux s'assied au milieu, grave, la barbe secouée par les paroles, car à présent ses silences se sont déliés, il aime revivre à voix haute ses âges de jeune homme. Les autres moissonneurs se placent à ses côtés, et tous sont de son sang, car il y a là ses fils et les fils de ses fils, et ils forment ensemble la tribu fille du brillant été et sœur des cigales musiciennes. Aux deux bouts s'attablent les varlets et les varlettes. Alors Barba rompt le pain parfumé, pétri avec le jeune froment de l'année et il en distribue les morceaux. L'n grand silence plane. Toutes les tètes sont découvertes. Chacun adore le dieu qu'il apprit et tous les dieux en un seul, éternel... Ensuite les filles de Barba apparaissent au seuil des cuisines, vêtues de robes longues flottantes, de kitons aux plis harmonieux. Et Florie a pétri la pâte et le miel des gâteaux, Hylette et Elée en surveillèrent la cuisson au four. Toutes trois apportent les corbeilles combles, leurs mains passées dans l'anse. Sur la table, de copieux plats de riz au lait, comme des vasques d'or, oscillent et vola-

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tilisent un fleur de safran. Et les servantes aussi sortent des demeures, chargées de cruches pleines.

La race de Triptolème sent s'éveiller sa gourmandise pour ces nourritures faites du suc des abeilles et du lait des vaches choisies. Une gaîté rit et bruit comme le vent de l'été, les mâchoires tournent d'un mouvement actif de meules. Et les ors célestes s'épandent, ruissellent sur les gâteaux blonds, les torses roux. L'âme de la terre est en ces hommes ; ils ont gardé à la peau recuite les feux de la fournaise céleste ; une odeur de froment mùr fume de leurs aisselles. Florie, Hylette et Élée vont de l'un à l'autre et entre leurs épaules leur passent les gâteaux en forme de palets. Une bière fraîche et amère coule des cruches et éteint leurs haleines ardentes. Le houblon en fut cueilli et brassé à Eolie, car Barba voulut que toutes choses fussent en Eolie afin qu'elle demeurât isolée du reste du monde. Et trois serviteurs constamment binent la houblonnière et veillent aux cuves.

Barba et Sylvan ont bu et mangé avec les moissonneurs. Le Père en soi les compare aux grands bœufs des enclos, puissants et doux, âmes élémentaires confondues au mystère. Et il songe : « Chair primordiale, printemps et jou-

vence des races 1 En toi est le secret des renaissances, la vertu des rédemptions. Je ferai de mon fils le héros laboureur, mes filles resteront vouées aux œuvres de la terre et de la maison. Et tout autre espoir de rachat est captieux. Une âme antique s'enferme en sa force et bannit la pitié, conseillère de mollesse. C'est pourquoi je n'écouterai pas Côme et le laisserai pleurer avec les femmes. » Il savoure ce penser orgueilleux. Il a fait Eolie semblable à lui ; il la tira de sa seule volonté, et à présent elle vit et se meut à son image, comme une part de son esprit, comme son idée vivifiée et debout. La douleur est demeurée en exil sur l'autre rive.

Cependant la courbe du soleil s'est abrégée. Apparaissent les six Pauvres, hôtes des soirs ; et l'un d'eux, resté droit sous les ans et les calamités, salue noblement Barba. Celui-ci les fait asseoir à sa table ; et Florie, Hylette et Elée reviennent avec les corbeilles. Un jardin de poires, de prunes, de pommes hâtives circule, mosaïque de tons ardents et onctueux. Les Pauvres ont fait le signe crucial ; et ensuite, d'une large faim, ils meuvent leurs mâchoires. Un repos mollit leurs visages pétrés ; ils goûtent ce relais réconfortant et s'éprouvent redevenir des hommes. Alors Barba est

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frappé du triste et majestueux visage du vieillard entré avec eux ; et celui-là ne ressemble pas aux misérables canapsas errant par les chemins. Il lui dit : « Vos traits, ô étranger! sont scellés, et pourtant on y lit une destinée. Dites-nous, si ce n'est un secret, quelle fortune vous poussa jusqu'à Éolie. »

— Je viens de très loin, des confins du monde et des âges, ô maître de ces demeures. Je marche depuis si longtemps que je ne sais plus quelles furent les contrées où, pour la première fois, je fus visité par le malheur. Les miens avant moi pareillement avaient pàti, ils traînaient le souvenir de maux sans nombre. Et' je fus enfanté au coin d'un bois, pendant une halte, comme une louve met bas son fils velu. Ensuite, la caravane a poursuivi sa marche ; elle traversait de longs déserts, des territoires arides et sans citernes, et tantôt l'un tantôt l'autre restait en chemin. Et un jour arriva où je me retrouvai seul, ayant laissé les ossements des miens le long des routes. Alors je tendis les mains vers les hommes, mes frères. Les villes devant moi se fermaient. J'étais le banni partout où je passais. Je n'avais commis d'autre crime pourtant que de naître. Je cherchai du travail, on cracha sur mes mains. Je fus jeté au

bagne pour avoir pénétré dans un jardin et y avoir cueilli trois pommes : elles étaient amères ; elles avaient le goût de la soif et ne désaltéraient pas. Et je demeurai là dix ans, personne ne se souvenait plus pourquoi j'y étais entré. J'en sortis éclairé et purifié. Je compris que les temps n'étaient pas venus : l'humanité ne sera régénérée que par l'amour. Et, reprenant mon bâton, je recommençai ma marche. Je redevins le marcheur des âges, l'éternel pèlerin que les miens avaient été avant moi. En même temps ma pitié s'éveillait pour les hommes : je les vis livrés aux furies, se déchirant d'amour et de haine, la chair ulcérée de maux infinis. Je les plaignis : ils inventèrent les dieux et ne surent devenir des dieux eux-mêmes. Maintenant, si vous me demandez qui je suis, je vous répondrai. J'appartiens à la race d'Abel, mes pères aspirèrent au pur et vierge Eden ; mais Caïn tua Abel et en Abel l'espoir sacré d'Éden. Et les fils de Caïn depuis ce temps régnent et n'ont plus cessé d'immoler les fils d'Abel. Pourtant on m'a dit qu'Éden était né à Éolie, et c'est pourquoi je suis venu. Et, en effet, je vois ici des visages heureux. »

Le Pauvre cesse de parler ; et un vieil âne est arrivé en boitant et a posé sa tète aux lourdes

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