‹ L'Ile viergeChapitre 12 sur 50 · LES DIEUX D EOLIE · texte numérisé non relu

LES DIEUX D EOLIE

oreilles sur son épaule. Des brebis aussi ont quitté le pré voisin, et ces bêtes amies ne sont plus parties, l'entourant comme un saint des vieilles images, innocentes et charmées. Barba caresse ses ondes d'argent et songe : « Celui-là certes a souffert. Il porte en soi des siècles d'affliction. Pourtant la pitié et le pardon sont sur sa bouche comme le miel et les abeilles. » Ensuite il le loue ainsi : « O notre hôte respecté ! une grande paix vous est venue et rachète vos maux cuisants- Aussi ne vous parlerai-je plus de ceux-ci, mais sachez que nous honorons en vous une destinée malheureuse et accomplie. » Or : « Les vieillards, pense Sylvan, sont enclins à longuement discourir. Les gonds de leur âme sont usés, ils ne savent plus enfermer en eux la vie. Moi, j'ai scellé dans la mienne un secret terrible. Cette table verrait se lever, comme des ombres éperdues, ses convives en fuite si seulement je desserrais les lèvres. »

Les flammes occidentales glissent obliques d'entre les arbres et les toits ; d'un vent de soies au clair s'abat et remonte en éventail le vol des pigeons. Ils entourent Florie, se posent sur son épaule, le long de ses bras tendus; toute duvetée de leurs plumes, dans un bruissement d'ailes, elle a l'air d'un pommier fleuri. Elle se di-

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rige vers la maison et les deux faons gambadent aux plis de sa tunique. Ensuite elle plonge les mains dans le coffre aux avoines et les grains blonds grêlent sur l'aire. Puis la nue ailée repart, décrit de larges orbes très haut dans la lumière. A la crête des toits rouent les paons vermeils aux longs cris aigres. Et par la charrière se rapproche le mugissement des troupeaux.

Le soir tombe comme une pluie de roses sur la table et les vieillards. Mais les jeunes hommes et les servantes nouent des danses en alternant des chants. Alors Eumée, le fidèle serviteur, s'en vient vers le chef des moissonneurs et lui remet une pleine manne de pains dorés. Et les étoiles l'une après l'autre s'allument ; la lune, de sa faucille d'argent, après les moissons terrestres, à son tour moissonne les champs de la nuit. Soudain, pardessus les bois, sonne le cor héroïque.

SYLVAN LABOUREUR

Maintenant les grands bœufs sont sortis du dormoir. Par paires égales, ils supportent le joug et raient l'aire, traçant des parallèles harmonieuses.

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Le laboureur les suit en forçant les enjambées. Le soc en long, en large fouille le champ, lui fait la blessure féconde.

Barba a dit à Sylvan :

— Tu choisiras une paire déjà expérimentée et à ton tour tu creuseras les sillons. Ce faisant, tu tâcheras de t'égaler aux maîtres en cet art sacré.

Et la première journée de labour a commencé pour le fils d'Éolie. Il a attelé deux boeufs parmi les plus âgés. Le bras déjà sûr, il les mène droit à travers la plaine, d'un coup brusque incline la charrue en virant aux courbes, puis pèse plus fortement sur le mancheron et marche devant lui. Les bœufs d'un pas rythmé s'enfoncent aux horizons et reviennent, longeant les crêtes, prudents, soumis. Leurs cornes, quand ils remontent des fonds, découpent un croissant où semble s'attarder la lune. Et ensuite ils se rapprochent, le champ diminue à mesure qu'ils grandissent ; et de nouveau ils s'éloignent.

Sylvan jouit d'entendre leur souffle fort, le déchirement sourd de la terre au fil de l'acier. Comme une écume, comme le flot des mers, le sillon se creuse et remonte, s'ourle de volutes. Et quelquefois le jeune laboureur se penche, ramasse une motte dure qu'il jette aux bœufs

devenus languissants. Sa force, en ce labeur viril, se décomprime et le grise. Elle s'unit à la peine des aumailles amies, au poitrail bandé dont ils entraînent à leurs jarrets le champ. Sa chair s'effume au soleil, il hume la chaleur et la poussière, il aspire l'arôme des humus, le suint musqué qui s'évapore des râbles. Et en chaque pas il possède le champ, il conquiert l'espace et la vie. L'âme de la terre à présent gonfle sa poitrine et pacifie son sang. Il a oublié le meurtre, les secrets d'Eolie. Il marche derrière ses bœufs, joyeux et fort. Ensemble ils vont comme des frères.

L'aire ainsi s'accourcit sous leurs arpentées. A midi il a ramené les bêtes suantes, il a pris un court repos, couché parmi les lorandiers, sous les pommiers du verger, et ensuite il est reparti avec une paire fraîche. Maintenant il achève l'ouvrée, pousse la charrue d'une force nouvelle. La rouge après-midi flambe aux horizons; toute la campagne est sillonnée de bœufs blancs, s'allume d'éclairs de socs ; et les caverneux mugissements alternent, se répondent dans les silences sonores. En tous sens la glèbe ondule et bouge sous les charrues. Elle déferle en billons, en longues vagues mouvantes ; des bandes jumelles la lignent comme d'un gril immense, d'une herse profonde.

SYLVAX I.ABOrUEfR.

Et l'ornière en ses rais semble suivre l'orbe solaire, décrire de l'est à l'ouest une trajectoire accordée au cours du jour enflammé. Ils sont pareils aux jantes d'une roue dont le soleil est le moyeu. Un vieux laboureur apprit à Sylvan à orienter la marche de la charrue selon le cycle solaire.

Sylvan, d'un dernier élan, presse ses bœufs. L'alouette au-dessus de lui grisolle, chante la chanson d'espoir. Mais les maîtres seuls excellent au secret de mesurer sans lassitude la distance entre les sillons. Sylvan embrouille ses rais; de dépit il injurie ses boeufs aux grands visages tranquilles. Et puis il s'assied et conjecture comment il se fût égalé aux ouvriers renommés. Le soir d'or et d'améthyste est tombé sur le champ ; les nuées effilent une charpie légère sur ses plaies maternelles, jjrétes pour la genèse. La terre au loin rosit, comme pour un baiser d'amour, pour un hymen qui plus tard fructifiera. Alors une grande douceur entre en Sylvan : il se sent l'âme apaisée du laboureur après la tâche accomplie. Il est pareil à un jeune homme des âges qui regarderait se lever Dieu. Et tout à coup ses sœurs apparaissent, tourbillonnent sur la lande, comme les Heures déjà nocturnes.

— Oh! leur dit-il religieusement, entendez-

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VOUS comme moi quelqu'un pai'ler dans la nuit ?

Mais elles se moquent, leur âme ne s'est pas exaltée dans un sévère travail. Là-bas les lorandiers s'en sont allés, les derniers bœufs cornent au fond des avenues. Et elles regrettent le temps où il sonnait du cor dans les soirs, où le cor, comme une vie héroïque, palpitait, se mourait dans les bois. « Ah ! Sylvan, tout est bien changé. Que n'es-tu encore le héros dont les yeux nous faisaient peur ! » Ainsi s'afflige Hylette aux yeux couleur d'abeille. Elée, dans un rire, lui coule à l'oreille : « Ne les écoute pas, Sylvan, puisque à deux nous avons vu la mort. » Ensemble ils ramènent l'attelage. Le soc reste plongé aux noires matrices. Et toutes trois dansent sur le chemin en se tenant par les mains, comme les jeunes prêtresses d'un mystère.

Pendant six jours Sylvan, dès l'aube, visite les bœufs laboureurs et leur passe le joug. Ensuite il les pousse vers les champs roses et trace ses sillons, fier, joyeux. Il lui semble qu'il ne connaissait pas encore la Terre, que l'initiation seulement commence ; et il l'appelle mère en lui, filiaiement. Barba lui révéla les Mythes, les Symboles ; il perçoit qu'il la portait dans son sang comme la forme même de la vie.

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D'instinct il revit les âges pélasgiques, l'éternité des serviteurs de la terre, et il soupçonne le sens profond d'Anthée. Maintenant il sait diriger les bœufs sans dévier ; il pousse ferme et droit sa charrue, comme un marinier sa nef. Cet art le passionne ainsi qu'un jeu viril, un exercice de orce et d'adresse. Le souffle égal et sonore, il arpente l'aire immense, très grand sur le ciel, tandis que le fer, comme une proue, fend et rejette les terreaux lourds. Les autres laboureurs admirent sa décision, ses reins fermes et bandés quand, d'une large impulsion, il fait virer aux tournants le soc massif et rebelle. Au-dessus de lui la petite alouette vole et chante comme son âme vaillante, comme sa joie. Et le soleil crépite à sa peau, sa chevelure d'or s'annèle d'or léger, onduleux, il marche caressé de l'amour du splendide Eté, parfumé des muscs chauds de la glèbe. Ensuite la vesprée étanche sa sueur.

D'autres jours suivent. C'est à présent au tour de la herse à planir les sillons que creusa le labour. Sylvan soupçonne un art nouveau. Il attelle ses bœufs au lourd appareil qu'un moellon rend plus pesant encore. La herse soumise mord la terre et sinue en molles ellipses. Elles ondulent comme les parallèles d'une sphère, comme les

profonds courants des eaux. Elles se déroulent par l'étendue brune ainsi que des banderoles, les plis symétriques d'un kiton. Selon le rite, il a commencé par ceinturer le champ d'un large vallonnement, et les autres travaux ensuite furent contenus en celui-là comme en un réseau ; à mesure a décru l'ellipse de la herse, tournant en des circuits plus brefs. Et l'artisan plein d'orgueil espère qu'il saura garder la symétrie jusqu'au bout.

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