LE DIEU INCONNU
Or, l'après-midi du huitième jour, le ciel se voila sur Éolie. Une fine cendre monta, fit pâlir l'août glorieux. Poudreuse, recuite aux fournaises depuis des semaines, la terre haletait, vibrait toute sèche, altérée.
Sylvan, las, découragé, partit remiser ses bœufs avant la fin du jour. Maintenant le champ, le labeur sacré s'attestait pour lui sans vertu. Couché sur la berge au bord des eaux, il ne savait plus s'il était le vaillant artisan des labours ou s'il était redevenu le faible enfant opprimé d'un mal inconnu. L'Ile, sous des souffles sans remous, fer-
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mentait comme une cuve. Même les rudes bœufs aux mains des lorandiers pantelaient en des orbes négligents. Seules, les âpres sauterelles grinçaient d'amour, de colère, stridentes comme des cistres, tandis que, remontée aux nuages, la musicale alouette se mourait d'un cri. Ensuite l'ombre sourde régna, un crépuscule déchiré de muets éclairs. Ce fut un soir des âges élémentaires, sous Saturne et Vulcain déchaînés, un soir aux lourds suspens électriques dans la fumée d'un ardent stymphale.
« Oh ! pensait Sylvan, quelle chose en moi se meurt et se réveille pour mon constant malheur? Et qui me délivrera de cet on ne sait quoi qui me tourmente et me fait regretter la vie ! Sans doute il est un dieu des larmes secrètes vers qui s'éplore l'appel des âmes solitaires. Mais ce dieu, lequel peut-il être ? Mon père ne m'enseigna que les dieux heureux... » Dans sa peine il sentit le besoin d'un recours. Sa foi soudaine jaillit, darda vers les miséricordes obscures. Il ou\'rit les bras et cria :
— Dieu ! ô Dieu inconnu !
Le ciel .se fendit. Au fond des espaces ouverts, il vit tournoyer d'autres espaces, fuir de vertigineux abîmes. Des volcans y éruptaient, des tor-
rents de lave et de sang. Et il retomba, gémit : — Celui-là est le dieu de colère... Ce n'est pas le triste et secourable dieu que j'évoque. Va à présent, triste Sylvan ! Retourne aux demeures, puisque aussi bien ce dieu n'existe pas.
Des ombres de l'autre rive, comme il disait, une plainte s'égala à la sienne. Là vivait une humanité douce et courageuse, la solidarité des humbles compagnons des semailles et des labours. Un adroit et mystérieux musicien pourtant, une àme plus fine sur la flûte pleurait son mal. Mais Sylvan ignorait l'artiste et quel était ce bois sonore ; il ne connaissait que le pipeau pastoral et le cor riche et dur. Alors il resta saisi, retenant son haleine. L'acide et persuasive mélodie le perforait, lui coulait un baume merveilleux. Elle aussi, en la crise du grand ciel, en ce soir voluptueux et angoissé, déchirait l'air léthargique d'un spasme gémissant et subitement furieux. Après des notes profondes et lentes, l'amas lourd des pleurs contenus se libéra, éclata en souffles rauques et rapides, pareils à l'éclair dont se délivraient les nues. Ainsi des sombres mystères d'Asie était née la flûte fiévreuse et saccadée comme un pouls d'agonie. L'invisible musique s'enflait, vibrait, expirait l'amour et la mort. Sous l'herbe brûlée, sa sœur,