LE DIEU INCONNU
la sèche et électrique sauterelle, tâchait de s'égaler à ses cris livides. Quel remords de la vie pour un mal ignoré se lamentait en cette voix folle, emportée? Sylvan, les yeux en pleurs, s'interrogeait, interrogeait la nuit équivoque. Et ne connaissant pas l'amour par son nom, il se suggérait une destinée cruelle, un malheur immérité. Sa sympathie s'éveilla ; il eût voulu franchir la rivière, tendre les bras à l'être fraternel. C'était comme luimême se perdant, se retrouvant en cette musique blessée et lascive. Et il restait mi -évanoui, la chair froide, saisi d'un frisson inconnu, dans le large frisson des cieux, la brûlante palpitation de la terre.
O comme s'accordaient les effrois de cette nuit hallucinante et ces sanglots, ces appels de l'aigre flûte ! Comme il mourait et revivait dans ses fureurs et ses regrets ! Oh ! une poitrine à étreindre, une chair amie sous ses lèvres et se faire mal à vouloir entrer l'une dans l'autre ! O Florie, Hylette, Elée ! Si du moins il pouvait aimer celle qui n'est plus sa sœur ! Au contraire il la hait, celle-là, et il ne sait pas laquelle. Et il appelle Elée ; il s'étonne de la désirer en cet instant auprès de lui, elle en qui pourtant se reconnut sa race ! Ensemble ils ont bu la mort, goûté des soifs barbares
et délicieuses. Et la funèbre, la voluptueuse fliite aiguise ce souvenir, avive sa nostalgie d'un mal qui va jusqu'à la mort. Il se voit solitaire, voué à toujours errer sans une âme jumelle et qui cependant soit différente, et il rêve de mourir, il se pleure mort avec le plaisir d'être lui-même longtemps pleuré.
— O Sylvan, malheureux Sylvan ! Des vers aussi sortiront de toi... Tu n'auras donc vécu que pour en arriver à cette chose horrible. O mourir à deux du moins! Être avec Élée la petite chose périssable, ce ne serait déjà plus mourir !
Ainsi il défaille, et dans son regret, sa démence, il se laboure de ses ongles, il aspire à rouler aux seuils de la mort. Maintenant il sait le mystère, il n'a plus rien à apprendre : l'amour est sœur de la mort comme Sylvan est le frère d'Elée. Et il se complaît à cette idée ; d'une foi ardente il aspire à la loi accomplie, soupire : « Mourir ! ô mourir ensemble! » Mais la flûte soudain s'alanguit, s'éteint en notes lentes, résignées. Alors sa colère aussi tombe, il ne sent plus qu'un grand vide, les silences de ce soir étouffant. Des feux, de rouges herses sillonnent l'étendue. Le ciel comme lui se meurt, reste vide aux intervalles.
Et tout à coup la flûte a cessé.