L'AME CAPTIVE
D'autres jours électriques suivirent. L'orage aux ciels plombés menaçait Eolie et n'éclatait pas. Une langueur consuma les belles génisses, comme un mal d'amour. Les bœufs, sous les haleines moites, restèrent flâtrés aux herbages. Ceux qui labouraient avaient perdu leur vigueur, rayaient l'aire d'un pas découragé. Et dans les demeures, l'attente d'un événement rendait les âmes anxieuses, l'espoir aussi d'une délivrance qui n'arrivait pas. Florie, Hylette et Elée à leur tour gagnèrent l'ombre du bois, mais la terre, même aux taillis profonds, restait brûlante^ toute fiévreuse ; et elles demeuraient là couchées, palpitantes, leur jeune sang tourmenté. Sylvan encore une fois avait fui ; le cor ne sonnait plus dans les bois. Elles l'appelaient, il ne répondait pas, et même Elée, pour le reconquérir, évoqua en vain les charmes de la mort.
« O Elée! » fit-il. Il la regardait avec des yeux brillants. Puis ses prunelles s'obscurcirent. Il essaya de parler, ses sanglots l'étoufFèrent. Elle ne reconnaissait plus le héros. Et tout à coup,
VjoWersItaa BIBUOTHECA
avec un cri plaintif, il disparut ; nulle des trois n'avait plus de goût au jeu. Hylette se roulait aux herbes d'un étirement malade. La sage Florie soupirait, molle du regret d'une chose qu'elle ne savait pas, et les faons amis ne la charmaient plus. Mais Élée, parmi leur silence, gardait une âme irritée. Un feu la brûlait, couvait en ses prunelles sombres comme l'éclair des soirs torpides. Elle vibrait à l'égal des furieuses sauterelles.aspirait l'ozone ardent, blessée, les nerfs tendus. Ce Sylvan qui la renie après avoir goûté ensemble l'horreur vertigineuse, elle s'accabla de l'espérer malgré lui, l'accabla auprès de ses sœurs. « O très chères, il se joue de notre amitié trop faible. S'il nous restait du cœur, nous n'aurions plus que haine pour ce frère méchant qui a cessé de nous appeler ses sœurs. » Mais Florie, hochant la tête : « Il n'en est pas moins notre frère... » Et Hylette, du fond d'un demi-sommeil : « Il est peut-être malheureux, Elée! » Aussitôt sa jalousie monta comme un flot. « Sylvan me chérissait encore quand déjà il ne vous aimait plus... Un secret nous lie! » Et ses mains au-dessus de leurs têtes échevelaient du vent .
— Un secret ! Dis, parle...
— Jamais !
LAME CAPTIVE. lOI
— Cependant, s'avisa Hylette dépitée, un secret ne se prouve que dès l'instant où il fut révélé !
— Viens donc me le prendre, cria l'enfant sauvage.
Et elle se sauva par les avenues en riant.
— Élée!
C'est Sylvan qui l'appelle. Elle ouït le cri et ne précipite ni n'alentit son pas. Et de nouveau la voix sort du taillis.
— Elée, petite Élée...
A présent elle éprouve un charme très doux Elle se sent sur le point de mollir, elle va résigner sa rancune; et déjà il est auprès d'elle, le front humilié, un étrange sourire aux lèvres. Soudain son front se busqué irrité, et comme il étend les mains vers sa tunique, elle lui échappe. Alors tous deux courent par le bois. Elle tombe, il l'enlève entre ses bras et, riant, lui baise, vainqueur, la nuque. — « O traître ! s'écriet-elle furieuse j'ai senti tes dents, tu m'as mordue... » Et, ayant porté les mains à son cou, elle regarde si le sang ne s'en égoutte pas. Lui, hausse les épaules et proteste qu'à peine il l'effleura des lèvres. A son tour elle se met à rire, ses dents aiguës au clair : « Ecoute, je te détestais... Main-
I, lI.E VIERGE.
tenant c'est fini. Mais il faut me promettre... — « Quoi? » — « Que tu n'iras plus avec elles... » Follement il se lie par cette parole ; et elle se roule câline, joyeuse, dans sa poitrine, répétant : « Jamais plus, petit Sylvan... jamais plus. »
Un soir cauteleux rase la terre, s'épand du ciel déchiré d'aigre clarté ; et ils désirent être plus seuls, là où ils ne verront plus leurs visages. Il l'entraîne vers la rivière. Il lui dit : « N'entendstu pas gémir une voix triste, ÉléePElle venait de la rive, l'autre soir... Je me sentais vivre et mourir en l'écoutant... Je croyais mordre dans une pomme verte, je croyais manger un gâteau de miel. Je n'étais plus Sylvan, mais un autre Sylvan... Et de grands éclairs passaient comme les frissons de la mort du ciel, comme la petite agonie du lièvre, Élée 1 »
Un son, vers ce temps, blesse l'air, léchant triste et voluptueux recommence. — « O ami ! ami ! » crie Sylvan, aspirant à marier son âme à l'âme inconnue. Et il s'est mis debout, il enfonce ses yeux aux ombres de la rive.
Ensuite tous deux se taisent. Et assis l'un près de l'autre, la main en la main, ils écoutent longtemps pleurer la flûte et pleurent aussi dans le soir dangereux, sous les arbres profonds.
LASPIRATIOX A LA DOTLEUR. IO3