L'ASPIRATION A LA DOULEUR
Un enchantement lourd toujours pesait sur la terre et dans leurs âmes. L'orage palpitait au flanc des nues, de sourds volcans enchaînés aussi tressaillaient en eux. Ils restaient tourmentés d'une peine qui ne se délivrait pas. Le jour, le soir, ils allaient s'asseoir au bord de la rivière ; la flûte restait muette dans la paix morte des rives. Et ils éprouvaient une lassitude infinie, une angoisse d'attente et d'agonie comme pour leur propre vie suspendue. De nouveau ils s'ignorèrent après s'être un instant reconnus, devenus des étrangers en la douleur de ne 'plus se retrouver. Ils n'osèrent plus se tenir enlacés, une gêne sourde parfois naissait, la honte de leurs âmes nues. Et un charme fragile s'était rompu.
Au crépuscule, une dernière fois ils entendirent la flûte. Mais rien qu'une modulation, rien qu'une plainte brève et qui s'éteignit dans un sanglot. Et tous deux, très pâles, s'étaient repris par la main, reconquis au charme, opprimés d'un exquis sortilège. Ensuite leur âme expira quand expira la flûte. Ils attendirent long-
temps, nulle voix ne monta plus^ et seulement ils continuaient à l'entendre en eux, très triste, regrettant l'amour et l'innocence. Subitement Sylvan, comme en ce matin des bois, sentit se raidir Elée, ravie au sens, toute moite d'affres. Et il pleurait sur l'enfant, il pleurait sur la mort de la flûte. Un spasme la délivra. « O Sylvan !» — « O Elée! ». Tous deux se souriaient et pourtant n'étaient plus heureux. Ils revinrent le lendemain. Doucement elle le poussa de l'épaule : « Rien que la rive à passer, ami, et nous saurions... » Il la regarda : elle avait les yeux brillants et rusés... « Notre père, Elée, nous fit défense de quitter l'île. » Elle se mit à rire. « Il te défendit aussi de tuer les bêtes du bois... » Ils descendirent ensemble la berge. « Personne ne le saurait, dit-elle ; tu connaîtrais les hommes qui vivent là-bas 1 » Il sentit mollir son cœur. — « Les hommes, ô Elée! » Ils firent encore un pas, l'eau monta autour de sa ceinture ; et ensuite il ne cessa plus de nager jusqu'à ce qu'il eût atteint l'autre rive. Elle l'encourageait de son sourire, mystérieuse, un doigt sur les lèvres. Et tout à coup il s'aperçut qu'il foulait la terre inconnue. Alors très vite il traversa les champs, marcha vers les maisons.
L ASPIRATION A LA DOILETR. I05
Un vieillard, perclus d'ans et de maux, était assis devant un seuil, la tête tournée vers les arbres lointains d'une route. Sylvan s'arrête et l'interroge. « Père, n'est-il pas en ce village un divin musicien joueur d'un bois mélodieux? Si vous le connaissez, dites-moi à quelle porte je dois frapper pour le connaître à mon tour. »
Le vieillard éclaircit de la main ses prunelles voilées et le regarde. Il admire cejeune homme aux cheveux de froment mûr, à la mine douce et fière, et qui, les yeux ingénus, une rougeur aux joues, le révère d'un nom paternel. D'abord, il ne le reconnaît pas, mais une jeune fille s'avance du fond de la maison et lui apprend qu'il a devant lui le fils de Barba. Alors il s'émerveille. « C'est donc là le noble enfant dont mes regards, au temps où la peine et l'âge ne les avaient pas usés, suivirent sur l'autre rive la croissance merveilleuse! Le son du cor à mesure s'enfla dans le soir des bois ; une âme de héros y expirait, déjà magnifique. »
Sylvan observée la maison, le vieillard, la jouvencelle, leur trouve un air inconnu d'Eolie. Cette belle fille qui lui rit, écarlate comme un pampre à l'automne, surtout le trouble, et il a l'étonnement d'un jeune dieu parmi les laboureurs.
io6 l'île vierge.
— Maintenant, reprend le vieillard, je répondrai à votre question. Celui dont vous me parlez est mon fils. Celle-ci est sa sœur ; et nous connûmes le bonheur avant les choses irréparables.
Il frôle de la main son front comme pour en chasser un pénible souvenir. Et ensuite il lui montre les arbres de la route, au loin.
- — C'est par là qu'il partit ce matin même. Je l'ai vu disparaître derrière ces ombrages. Quand je cessai de l'apercevoir, il me parut que la mort elle-même me l'enlevait. Voilà près d'un mois qu'il nous était revenu, souffrant d'un mal terrible et lent. Sachez, monsieur, que mon fils, pour son malheur, connut jeune la gloire et l'amour. Un don merveilleux le prédestina à la musique. Il partit. Mais une femme fut son mauvais génie. Elle empoisonna à jamais ses jours. O lamentable histoire ! C'était une fille peinte, une de ces créatures de péché et de tentation dont les mères n'osent prononcer le nom. Tandis qu'il se consumait de passion et de jalousie, elle se riait de son mal, traînait après elle un cortège d'amants. Que vous dirai-je encore que vous ne sachiez par ce triste aveu? Après des ans, il nous re\'int. Il jurait de vivre parmi nous, il voulait boire aux mamelles de la terre le lait fort. D'horribles