‹ L'Ile viergeChapitre 17 sur 50 · L ASPIRATION A LA DOILETR. IO · texte numérisé non relu

L ASPIRATION A LA DOILETR. IO

scènes, leurs fureurs à tous deux, avaient porté, me disait-il, le dernier coup au mauvais amour. Il la maudissait ; des sanglots de rage le prenaient rien qu'à prononcer son nom. Il demandait qu'on ne lui parlât plus de la flûte qui avait fait sa joie et son malheur. Un soir il s'échappa, s'en alla vers les champs, et des sons délicieux et tristes se répandirent. Je compris à mes larmes que j'entendais à la fois le génie et la mort. Deux fois encore, il joua. Vous ne vous doutiez pas, vous qui l'écoutiez comme moi, qu'une âme se brisait en ces hoquets divins. La mort elle-même mettait ses doigts aux ouvertures du bois où il soufflait sa vie... Ainsi revint le mauvais amour, ainsi la flûte damnée fut pour lui comme l'appel de l'émpuse. Et ce matin il est parti, rien n'a pu le fléchir. Maintenant il court à sa destinée , nous l'avons à jamais perdu.

La douleur exaltait le vieillard comme si l'arbre frappé par la cognée était encore capable de reverdir dans les larmes. Il se dressa sous l'âge et les maux, leva la main :

— Fasse le ciel, ô jeune homme, que vous ne connaissiez jamais une telle détresse et que ces fureurs vous soient épargnées. Un démon, un vampire dévorant, par les yeux d'une femme

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funeste, est entré dans mon fils et il en meurt possédé. Fuyez le péché, la chair impure, ô vous qui êtes innocent et beau. Un cœur vierge seul est fort et s'égale à soi-même.

Ces mots, tandis qu'à pas lents S3dvan regagne la rivère, repercent son ancienne blessure. Il perçoit des analogies entre le récit du père affligé et les cris effrayants de l'Homme-au-front-de-taureau ; là aussi sanglotait le regret d'une chair impure, là aussi une plaie avait saigné, et tous deux ont évoqué le péché avec remords, avec terreur. Il soufire, il sent s'épaissir sur lui les ombres. Une destinée n'opprime donc pas seulement les Barba ? elle règne aussi chez les autres hommes, et Eolie, les terres qui s'étendent par delà sont pareillement obscurcies de nuées... Des fumées rouges, d'affreuses ténèbres déchirées d'éclairs en tous sens ferment les horizons. Et un sens en lui s'éveille ardent, subtil. Il avait cru connaître la douleur : ce n'était qu'un mal sourd, confus, la peine physique de ses fibres irritées. Mais la flûte l'initia : en l'écoutant gémir, il se sentit une âme et gémit lui-même, infiniment brisé et fraternel ; il se vit malheureux en tous les hommes et les vit eux-mêmes malheureux en lui. Alors ses pleurs jaillissent brûlants, pressés. Il plaint le triste mu-

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sicien, il s'en veut d'avoir trop tardé : accouru plus tôt, il l'eut consolé. Et son cœur ingénu pense : Sauvé.

Sylvan de loin entend l'appel d'Élée. Aussitôt ses pleurs se sèchent ; il est fier que le vieillard lui ait parlé comme à un homme ; il se réjouit d'apparaître à l'innocente le révélateur des destins. Il fend le flot, remonte s'asseoir auprès de celle qui seule est sa sœur, et il s'écrie :

— O Elée ! Élée ! Le vieillard m'a dit d'étranges choses... Je ne sais si je puis te les répéter à toi, une enfant...

— J'ai vu la mort du lièvre, Sylvan.

— Oh ! fait-il, ce n'était rien cela, à côté de ceci. Sache d'abord, Elée, qu'il m'a parlé du péché. Ce mot ne fait-il pas passer un frisson en toi ? Sais-tu, Elée, ce que c'est que le péché ?

L'enfant répète trois fois, songeuse :

— Le péché... le péché... le péché...

Et n'y trouvant nul sens connu ni d'analogies, elle secoue la tête, le regarde étonnée, les yeux clairs :

— Non, je ne sais pas ce que tu veux dire.

— Oh! vois-tu, c'est une laide chose... Oui, une bêLe qui s'attache à l'homme, un serpent ou une femme furieuse... Pense bien à cela, Elée.

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Elle se tourmente le front du bout de l'ongle.

— Attends, tu n'y es pas... Une des servantes, un jour, me conta une histoire singulière. C'était chez le bon Dieu, en paradis. Et il y avait là un homme et une femme, et il y avait aussi un pommier... Alors, je ne sais plus pourquoi, le bon Dieu défendit à l'homme et à la femme démonter dans le pommier. J'aurais fait comme la femme, elle monta dans le pommier et cueillit une pomme... Et il parait que c'est comme ça qu'est né le péché.

— Non, dit Sylvan, c'est trop bête... Le péché c'est autre chose. Ainsi, par exemple...

Il s'arrête,

- — Ainsi ? interroge Elée.

— Non, rien.

Et elle s'aperçoit qu'il a rougi.

— Celui qui jouait de la flûte est parti, ô petite Elée, dit-il, et ce vieillard est son père ; il pleurait en me parlant de son fils. Or, celui-ci aimait une fille peinte... Elle, au contraire, se moquait. Et quand il jouait de sa flûte, c'était pour gémir sur son malheur. Voilà ce que m'a dit le vieillard... Une fille aux joues comme des gâteaux de miel était restée près de nous et me regardait avec des yeux qui n'étaient pas les tiens, ô Eléel

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Aussitôt sa petite âme jalouse se déchaîne.

— Maintenant je sais bien que tu ne m'aimes plus, Sylvan... Tu aimes cette fille qui sans doute est plus belle que moi.

— Oh ! fait-il en souriant, toi et elle ce n'est pas la même chose. J'avais envie de l'embrasser et pourtant je n'ai pas osé.

Elle fuit, le laisse seul dans l'oseraie. Il ne songe pas à la rappeler, il goûte la solitude qui le rend à lui-même. Longtemps il reste couché sur la berge, les yeux perdus, l'àme traversée de pensées en fuite. Il revoit le vieillard, la belle fille ; il entend se plaindre la flûte... Et un vent le caresse, venu de la plaine, un souffle profond et lourd qui fait ployer les arbres. A présent, les nuages passent rapides et roux, très bas. Mais il ne vit plus qu'en soi, au monde des images et des ombres. Il se souvient, souffre de désir, d'effroi. Le vieillard a parlé de la chair impure. Il a mêlé ensemble le péché et la femme. Ses idées tourbillonnent comme les fumées, comme les nuages. Il est donc une chair de mal et de péché qui fait impure la femme, qui fit impure celle de ses sœurs qui cessa de lui être fraternelle ? O l'énigme, le cruel mystère duquel peut-être dérivent tous les autres ! Il conjecture en quoi fut impure l'enfant inconnue.

en quoi la créature qu'aima le triste musicien et dont il se meurt... Toute chair peut-être traîne son péché et sans doute la sienne, la mauvaise chair qu'il sentit bondir sous lui et qu'il déchira de ses mains. Et toujours il repense à l'être bizarre et merveilleux que le vieillard appela la fille peinte. Il soupçonne une autre femme à la nudité vermeille, aux yeux de pierreries, aux ors et aux pourpres d'une chair ardente comme l'été. O de quelle bouche au rire cruel, de quelles lèvres vénéneuses elle dut l'embrasser, le pâle musicien! Sa colère, son désir s'excitent comme pour une proie, pour une bête des halliers. Il la hait et l'appelle, il se meurt d'horreur et d'amour pour la funeste enchanteresse. Il voudrait la mordre de ses baisers, rouler vaincu sous les siens... Comme il croit l'exécrer même en la désirant ! Et il ne voit pas qu'en plaignant l'ami parti, le frère que lui donna la sympathie, il l'envie.

Au ciel des meules enflammées roulent et grondent, les terres volent arrachées, balayées en épais tourbillons, les arbres ploient^ se choquent dans la houle des rafales comme des proues. Et la rivière rebroussée, ténébreuse, a remonté les berges. Soudain les carreaux écarlates se rompent, foudroient les airs. L'orale alors aussi éclate au

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cœur de Sylvan. Il voit les cieux fracassés, les sols dévastés par la herse de la tempête, et l'accord liait : il aspire à la douleur, il frémit dans la nue ardente. Son être entier se soulève. D'un espoir sublime, d'un élan révolté il jaillit vers l'éclair, défie le dieu rugissatit du tonnerre. O souffrir ! par la douleur connaître la vie et l'épuiser ! Celui-là seulement peut se dire un homme qui fut voué au malheur et n'en fut pas terrassé... Ivre de souffrance, ainsi dans la grêle et les foudres crie le héros enfant.

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Des orages coup sur coup éclatèrent. Vers le midi du jour les nues s'amoncelaient, d'électriques cratères vomissaient le phosphore. Le sonore paysage alors bondissait sous la bourrasque comme un étalon en amour. Et Eolie but la pluie de vie, respira les vents ivres : le charme dangereux fut rompu. Elée crispée, brûlante, se détendit, Sylvan crut se réveiller de la mort. Tout gronda, palpita, reverdit sous la secousse des cieux. L'âme délivrée, il sentit passer l'équinoxe, le ma-

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gnétisme puissant des forces qui déliaient la nature. Sa sève se tourmenta d'action, vibra comme le sang des chênes. Il aspira l'ozone, l'éther en feu : en haut une forge grondait où, sous des marteaux divins, son être fut reforgé. Il regretta le favori aimé, le cheval ardent et mobile comme son âme. Héraut, délaissé maintenant, languissait sans hennissements, engourdi à l'égal d'un cheval de labour. Les grands lévriers fidèles ne le relançaient plus de leurs abois comme au temps où ensemble, vers le verger, par les avenues, ils se déchaînaient d'un jeune sang forcené. Leur folie alors faisait tressaillir devant les auges les petites juments blanches de Florie, Hylette et Elée. Sylvan alla donc vers le bel Héraut et, le baisant entre les yeux, il le flatta de douces paroles. — « Oami, l'appel des cors frémit dans l'air orageux. Nous irons rapides comme l'autan. » Il redevint le jeune Achille chevaucheur d'espace. Un monstre passa, velu et noir, cime d'une crinière d'or. Éolie vit leurs ellipses folles tournoyer au lointain. L^n vertige les précipitait dans l'horreur exquise des vents. Et, ayant appris de son père l'éducation du fils de Pelée, Sylvan seulement regrettait les monts. Or, Elée suppliante un matin apparut.* Que t'ai-je fait, cher Sylvan,

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pour qu'encore une fois tu me délaisses ? » Il la souleva, l'assit devant lui. Héraut, cabré sous la charge, les emporta par les prairies.

Elle criait son cri strident de valkire : Hilléï — Hïa — Hi ! Il brandissait dans ses poings le cor furieux et rouge. Ensemble ils couraient dans un tourbillon de feuilles et de cailloux, bondissaient très haut, retombaient comme d'un ciel, leurs chevelures mêlées et leurs cœurs. O comme il la sentait sa sœur ! Et si loin de la chair impure habitée du péché ! Il se perçut libre et fort, sur les cimes, dans un air clair et agité. Il était un élément, une force jeune et vierge retournée à la nature, épandue au torrent des Forces. Elée, de son côté, goûtait la joie sensuelle et tendre d'être possédée, de jalousement posséder ce frère trop aimé de ses sœurs et qu'elle leur ravissait, qu'elle emportait en ses bonds jusqu'à la nue. Au grand cœur fraternel elle mollit. Sa passion acre et sèche, délivrée en cris, en gestes, cessa de l'oppresser. Elle sentit sa supériorité sur Florie et Hylette.

L'Ile s'espaçait vaste et profonde. Au levant verdissait la grande prairie ; à l'occident s'étendaient les labours ; et les hauts fûts, les arbres de la silve ailleurs dardaient vers le ciel. Emportés par la course, il arriva que Sylvan et Elée

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\'irent des chasseurs marchant par les terres sur la rive opposée. Une fumée tout à coup moussa, une étincelle jaillit, la charge d'un fusil déchira l'air. Et Élée vibrait toute pâle, regarda Sylvan. L'ancienne sympathie du meurtre aussitôt comme entre des complices se renoua. Des chiens cependant se lançaient, rapportaient la proie ; et les hommes d'un geste glorieux déployaient leurs carniers. « O Sylvan... Voilà donc le secret! Ils ont des armes plus sûres que la pierre ou la flèche. A chaque coup il meurt une vie... C'est alors que tu serais héros, petit Sylvan ! » Son âme mâle gronda : il détourna ses yeux tristes et irrités. Et au large, d'un coup de talon furieux poussant Héraut, il tâchait d'échapper à la voix trop persuasive. Hilléï ! Hïa ! Hi !

Ils s'arrêtèrent devant l'enclos. C'était, au cœur de la hétraie, un profond halher bordant une clairière, un sûr asile défendu par des palis. Là, proche d'une mare, gîtait la harde agile. Souvent, en se hissant jusqu'à la crête des pieux, ils avaient goûté le mystère de ce lieu sacré. Les chevreuils, les biches aux yeux sensibles de femmes, venaient frôler leurs doigts caressants. Et un des chevreuils surtout était diligé de Barba, car il était le patriarche du troupeau. Longtemps nulle clôture ne

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limita leur élan ; ils avaient erré libres et dévastateurs ; mais quelques-uns tombèrent victimes de la dent des chiens. Le Maître alors les parqua.

— « Une nuit, S34van, insinue Élée, toute une nuit ici dans le frisson du bois, et retenir son haleine quand les biches passent ! Vivre leur vie d'émois, de départs soudains, de fuites éperdues... » Sylvan ne répond pas ; mais ses regards demeurent fixés sur trois silhouettes mobiles, inquiètes, trois fines bêtes au col tendu, aux frémissants naseaux. Soudain Héi-aut s'ébroue : par bonds légers aussitôt elles s'enfoncent aux feuillages, friselis roux, petites âmes évanouies couleur d'automne. Ensuite ils rentrent aux demeures.

Un vin trouble grisa Sylvan. L'acre parfum forestier l'énerva, l'odeur puissante de la vie animale. Il resta travaillé de l'espoir héroïque, aspira à rompre la trêve de la vie. Ensemble, avec l'ardente petite Penthésilée, ils revinrent rôder autour des clôtures. Des heures entières, dans la rumeur du bois, ils écoutaient craquer les branches, s'éloigner des pas nerveux, se tenant par la main, saisis tous deux d'un long frisson. Et le cor, ces soirs-là, sauvagement sonnait dans Éolie, le cor de gloire et d'orgueil.

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