‹ L'Ile viergeChapitre 18 sur 50 · LES BOIS SE TAISENT OU PASSE LE TUEUR · texte numérisé non relu

LES BOIS SE TAISENT OU PASSE LE TUEUR

Des jours coulèrent. Le venteux septembre mollit, dériva vers un octobre aux arômes de miel, aux efflux tièdes. Le pré rafraîchi s'argenta de matins délicieux, expira en des soirs roses où tôt montait la lune. Une vie merveilleuse circulait dans Éolie. Les charrues fonçaient les derniers sols, des attelages s'en allaient charrier au bois le chablis, on préparait les celliers pour la récolte du fruit d'hiver, le pressoir et le cuveau pour le cidre. Quatre paires de meules sans cesse tournaient, deux pour la mouture du blé, deux autres pour l'émulsion de l'huile de faîne. Et des femmes à pleines charges déjà acheminaient vers les resserres la jonchée des hétraies.

Au temps de la pleine lune, une nuit, Florie, Hylette et Élée descendirent, étouffant leurs pas dans le silence de la maison. Et aucuae ne parlait, car un bruit aurait pu réveiller le sommeil léger du Vénérable. L'été comme l'hiver ses fenêtres demeuraient ouvertes, il aimait sommeiller sous la clarté des étoiles, parmi les musiques du vent dans

les arbres. Comrne de petites ombres, elles frôlèrent les degrés de l'escalier. Puis la porte doucement tourna, elles virent dans le jardin Sylvan qui les attendait. Alors la lune sur leurs visages rit, cauteleuse, froide comme le mal. Et sans souffle, le cœur frissonnant, ils firent un détour pour ne pas passer sous la chambre de leur père. Mais ayant franchi la porte du potager, ils se retournèrent, émus de la paix plus grande de la nuit autour des fenêtres. Florie eut un soupir : « Nous trompons le vieillard! » — « C'est bien plus amusant! » se moqua Elée. — « Fuyons ! fuyons ! » conseilla la craintive Hylette en se glissant sous les feuillées. Toutes trois, de crainte, d'espoir, en les ombres violées, tremblaient comme les légers bouleaux. Mais Sylvan fortement aspirait l'arôme bleu du minuit.

Ils quittèrent les jardins aux belles fleurs de lune et gagnèrent la prairie. Elle baignait aux blancheurs d'un vaste lac, elle semblait ruisseler en eaux lumineuses. Et ils aperçurent la petite ombre rapide des lièvres, comme de pâles esprits, les âmes élémentaires de la glèbe. Ensuite ils pénétrèrent dans le bois. Une émotion douce et subtile aussitôt les captiva. Ils allaient à pas délicats, se parlant en sourdine, regardant s'ouvrir les arches

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immenses. Quelquefois ils n'avançaient plus, oppressés d'un charme solennel ; et ils se voyaient différents, avec un autre visage inconnu. Alors ils s'appelaient d'une voix tâtonnante : — « Où es-tu, Sylvan? nous avons cessé de t'apercevoir. Il n'y a plus, là où tu étais, qu'un pâle hélianthe balancé sur sa tige. » — « Et toi, Florie, tu as l'air d'un flambeau à la flamme blanche! » — «. Toi, Hylette, tu ressembles à une petite fumée dansant au clair de lune ! » Sylvan seul riait d'une âme hardie. Il les précédait, écartait les branches ; elles le suivaient en se tenant par les mains, nouant une guirlande de Karites. Par les sentes, leurs gestes blancs semaient des pétales de clarté.

Ils s'enfoncèrent aux taillis, ils virent l'orée d'une clairière. Tremblantes, pâles d'effroi plus que de lune, elles se montrèrent un soudain prestige... « O mes sœurs, ne croirait-on pas que ce sont là des fileuses filant au clair de lune, tissant de merveilleux habits de clair de lune?... Et elles ondulent, se bercent en des hamacs, se balancent en des escarpolettes sans cesser de remuer rythmiquement leurs mains qui toujours filent... Et là-bas, Sylvan, n'est-ce pas un grand cheval tout blanc qui sans bruit secoue sa crinière et nous fait signe? » Elles délibèrent, hésitent, en

proie à un émoi d'images. Cependant Sylvan marche par la clairière, très grand ; mais bientôt il se voile, n'est plus pour elles qu'une vapeur qui s'efiume, une ombre retournée aux ombres. — « O Sylvan ! reviens, cher Sylvan, » disentelles. Et de nouveau elles le voient apparaître, lumineux, beau comme un prince de lune, faisant de ses mains le mouvement de diviser les écharpes de vapeur dont les leurra le mensonge des fileuses. Il n'est plus seul : une forme onduleuse glisse, flotte auprès de lui.

— Toi, Elée?

— Oui, ne dis rien... S'il te faut périr en ces lieux pleins d'embûches, du moins je périrai avec toi.

— O exquise petite Elée, ma sœur !

Il la tient serrée une minute, ému de ce cœur charmant et dévoué. Puis à deux ils s'en reviennent jusqu'à leurs sœurs. Alors celles-ci se moquent de leurs peurs vaines : leur rire bruit comme le vent. Maintenant elles s'enhardissent : toutes trois dansent dans les rosées. Un fleur subtil s'évente de leurs pas, une essence de romarin dont s'embaument leurs tuniques ailées. Elles s'évanouissent spectres légers, fantômes dansants et renaissent trois petites Barba, si réelles, si dan-

santés. Le vent au loin, comme éveillé des orbes qu'elles tracent, comme la musique de leur danse, accorde les flûtes et les hautbois.

— Sylvan ! Sylvan !

Leur cri de nouveau s'élève. Elles l'aperçoivent arrêté, songeur, devant une souche où une hache resta plantée. Le fer luit sous la lune en étincelles, comme éclaté au frôlement rapide d'une meule d'argent. O quel sortilège mit là cette arme comme pour un ignoré destin et fait passer en son âme le rouge frisson du meurtre! Il l'arrache à l'entaille profonde, la brandit vers le ciel. « O Elée! regarde... N'est-ce pas la mort déjà? » Mais Florie s'éplore : « Ou'as-tu dit?... La mort, Sylvan? Oh! alors, laisse là cette hache. Que rien ne trouble le délice de cette nuit ! » Et le rire d'Elée bruit : « Emporte-la plutôt, ami... L^n ennemi peut-être rôde dans le hallier. » Il veut connaître sa force, lève la hache, d'une fois fend la souche jusqu'au sol. Le coup a retenti vers les limites : le cœur des chênes d'écho en écho frémit, reconnaissant la cognée. Et Hylette s'effare : — « Mes sœurs, entendez- vous cette voix qui meurt et renaît comme un long sanglot? » Sylvan retire le fer et rit, fier de la blessure. Puis, appuyant la hache à son épaule, taciturne, cachant

son âme, il va devant, comme un jeune chef de tribu. Bientôt ils atteignent le parc des chevreuils. Élée elle-même déroba la clef de la claire-voie qui en ferme l'accès. Mais les ferrures rouillées d'abord résistent, Tais grince, comme le cri du bois violé. Et de nouveau Florie supplie : « Oh ! demeurons ici... Une voix a parlé qui nous avertit de ne pas franchir les clôtures. Ne l'entendis-tu pas, Sylvan? » — « Il n'y a que la lune et le vent léger, Florie, il n'y a que le bruit de cette porte. » C'est plus doux, plus de songe encore, l'enchantement de cette solitude. Là, c'est comme la lune elle-même qui dort, gardée par les arbres. Le froissis des feuillées expire comme une claire viole. O sûrement, il y a quelqu'un qui si doucement haleine au fond du mystère nocturne! Ils s'avancent prudents, ils croient voir fuir aux sentiers des tuniques pâles, comme d'autres Florie, Hylette et Elée captives des ombres. Un égouttis de lumière verte pleure des branches, tremble aux gazons en rosées ; ils foulent un givre de béryls ; ils dispersent un froment bluté des célestes tamis. Tout est surnaturel, fluide, élyséen comme en une vie d'étoiles. Et de nouveaux prodiges se dénoncent : de subtils esprits les égarent vers des leurres d'images ; la mare insidieuse leur propose

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un pré fleuri de lys ; ils croient flotter dans un mol et blond éther. Leurs cheveux aussi ondulent au frôlement d'infinies mains joueuses et des trames invisibles, des lacis maillés d'argent soudain les emprisonnent.

— O mes sœurs, soupire Hylette, n'allons pas plus loin. J'ai peur... Les arbres nous regardent comme des visages.

— Viens près de moi. chère Hylette, lui répond Florie. Mets-toi contre mon cœur : il bat avec confiance et te protégera.

Sylvan les précède, l'oreille aux écoutes, car lui seul reconnut dans le bois dormant des pas clandestins, la fuite rôdeuse des faunes déjouant leurs approches. Soudain il s'arrête, il étend un geste de m3'^stère et de silence... Et toutes trois retiennent leurs haleines. Une biche et ses faons, dans un nimbe lunaire, ont apparu au bord de la clairière. C'est comme la grâce d'une petite Sainte famille, un prestige amoureux et ingénu qu'un souffle va disperser. La mère, ardente, s'inquiète, scrute les rumeurs. Elle va bondissant avec ses petits, émue d'innocence et de nuit. Alors ils croient avoir vu l'àme même des solitudes et Florie, d'un élan religieux, d'un cœur de petite prétresse, s'exalte, communie avec les obscures vies frater-

nelles. Mais Élée, près de Sylvan, le sent longuement vibrer d'un sombre désir.

L'aimable vision s'évanouit, la lune toute nue emplit la clairière. Et une neuve douceur s'épand comme après une délivrance ; la nuit, un moment angoissée, recommence à filer l'harmonieux silence. Une ivresse maintenant les grise, l'arôme vert des écorces, le ferment vineux des ronces et plus encore le vertige de ce minuit sous les étoiles. Florie surtout se sent brisée de la plénitude de la vie intérieure. Son cœur lui est révélé. Il se mêle si étroitement au charme bienfaisant et solennel qu'elle aspire à s'y confondre toute. — « O Sylvan ! O mes sœurs ! n'être plus qu'une âme et se répandre dans la nuit! O dormir ici jusqu'à l'aube! dans le frisson des bois voir venir la clarté du matin !... » Un vaste chêne garda sèche, tiède encore, la mousse sous l'arc immense de ses voussures poudroyées d'astres. Tout autour, en vibrations blondes, irradie la lune. Elle perle aux feuillages, s'effile en larmes joaillées, légère comme la bruine d'une vasque, lourde comme le ruissellement d'un fleuve. Et les basses branches s'ajourent sur la clairière vaste comme de froides et blanches verrières.

Florie s'étend sur les duvets moelleux et Hy-

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lette pose son front las sur son épaule. Ainsi elles fleurissent l'ombre pile. Parmi les semi;; d'argent dont s'étoile l'herbe, elles sont aussi des fleurs de la nuit. Bientôt leur souffle s'alentit ; leur àme déliée flotte aux espaces, n'est plus que du songe mêlé à un songe. Et le vieux chêne paternel imperceptiblement balance ses palmes sur les filles de la terre. Mais ni Élée ni Sylvan, assis non loin, ne sont visités par le sommeil. Elle lui chuchote à l'oreille :

— Vois, Sylvan, nos sœurs à présent sont parties pour le pays du sommeil... Nous sommes les maîtres de ce bois... Sans t'en rien dire, j'y cachai ce matin ton arc et tes flèches... » Et elle le prend par la main. A grands pas ils s'enfoncent aux taillis. — « Là, Sylvan, là... » A la vue de l'arme il hésite, il soupire. Il sait que s'il touche à ses flèches meurtrières, c'en est fait encore une fois des défenses de Barba. Il a peur de la mort et en même temps son cœur bat à l'idée qu'il sera l'exterminateur. Il se défend et déjà il est vaincu.

— D'un trait sur tu leur perceras le cœur, insinue la perfide Elée.

Le mâle impétueux et primordial, le petit faune des silves l'emporte en ce débat de sa conscience. Il se jette sur l'arc : — « Viens ! » Les ra-

meaux s'agitent sur leur passage, comme déracinés, entraînés par la pitié vers le meurtre. Des mains dardent des arbres et les retiennent. Et le bois de proche en proche se tait, reconnaissant le tueur... — « Vois, Sylvan. » Des brins ont craqué. Une vie erre, approche, secrète, furtive ; dans un brouillard de lune ils aperçoivent surgir le timide et fier chevreuil.

— Au cœur ! souffle Elée, froide de volupté et d'horreur, le bras soudain pétrifié vers l'hallucinante image.

— Hilléï — Hïa !

Le sauvage hallali éclate en même temps que frémit la sagette. Et un cri répond, infiniment gémissant, une agonie d'enfant blessé. La pointe entra droit au jabot. La bête fléchit les jarrets. Son front charmant oscille, un long râle brame et sanglote. Et toute la nuit des bois pleure en ses prunelles étonnées et qui regrettent la vie. Alors, pour cette douleur de la petite âme animale, Sylvan se sent frappé lui-même en son meurtre. O qu'elle s'étrangle aux doigts de la mort ! Qu'elle cesse de se lamenter vers les étoiles ! Le lièvre, lui, n'av'ait pas crié 1 Son cœur de jeune héros bondit, défaille au cri qui toujours recommence. — « Oh ! apaise-toi, esprit vindi-

catif et indigné. Romps tes attaches, âme forcenée de regrets et dont la douleur me persécute. » Soudain la mort l'envahit lui-même. Au col long et flexible il aperçut les mailles d'un collier. O douleur plus forte que les autres ! C'est le chef du troupeau qu'il a abattu. Il touche respectueusement, tristement aux affres de la chair sacrée. La sauver, s'il est possible encore ! Il arrache la flèche ; mais un sang noir épaissement coule de la blessure. Elée près de lui regarde, cruelle à la fois et timide. Le beau chevreuil pantelle, roulé sur le flanc ; un spasme étire ses membres déjà raides ; et le râle ne cesse pas. Tout deux se penchent, boivent d'un cœur orageux cette agonie. — « O Sylvan, dit-elle, la flûte ainsi se lamentait et criait dans le soir déchiré d'éclairs! C'était déjà la mort en cette voix qui ensuite s'est tue ! » Et Sylvan gémit : — « O non, plus ce cri... Elée ! plus cette plainte ! » Il court à sa hache, donne le coup qui délie la vie. Et le cri soudain expire avec le souffle. De douleur fraternelle, le fils d'Eolie alors pleure à genoux devant cette forme évanouie que nulles fanfares ne réveilleront.

— « Sylvan ! Elée ! » appelle une voix. Et Florie voit le meurtre. Aussitôt sa peine éclate, égale à ce deuil... — « O Sylvan, tu as frappé l'âme du

bois, le vieux compagnon cher à notre père. Pour la seconde fois, le sang a coulé dans l'ile... Maintenant nous sommes aussi punies en toi, frère barbare qui trompas notre foi. Accours, Hylette, viens pleurer avec moi ! »

Un souffle monte du hallier, la douleur du bois qui vit passer la Mort. Des galops fuient en ellipses toujours plus loin, vers un espoir de délivrance. La grande humanité obscure des bêtes tressaille. Florie veut qu'on honore la dépouille en la veillant. Sa piété clôt les yeux qui mirè.'ent les aubes et les vesprées... Le vent par-dessus son geste balance des palmes, un frisson s'étend, ondule parmi les arbres profonds. Et les astres allument les flambeaux, la lune neige sur la mort de son doux amant nocturne, lui tisse un suaire de clartés en pleurs. Puis le jour enfin rosit les cieux. La vie et l'amour reparaissent avec les roses célestes.

Sylvan avec la hache creuse une fosse . Florie Hylette et Elée à brassées sèment les fleurs du bois ; elles en font un lit parfumé sur lequel ensuite le fils charmant de la terre est couché. Et Florie par trois fois crie :

— Ombre ! Ombre ! Ombre !

Elle se tourne vers Sylvan :

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— Maintenant, toi, parle à ton tour.

Alors il étend la main.

— Ombre! pardonne à celui qui ici e.xpie et t'adjure. Sylvan ne versera plus le sang.

Ainsi Sylv^an se sent délié de la mort par la mort même. Et tous jettent de nouvelles fleurs, ensuite ils regagnent les demeures. Et ce matin-là ils n'ont pas chanté le cantique dans la clairière.

Dans la rondeur dei ponmiers se dressent les échelles, des homaiss se hissent aux hautes branches et la pomme miîre emplit les corbeilles.

Florie préside à cette fè::e glorieuse de la terre. Un bouquet puissant et vert tonifie l'air au loin. Autour des rameau.x lourds, vibre l'ardent octobre. Et les gazons rutilent comme des mosaïques vermeilles. Eolie active ses vendanges, riche en pommiers ; et il y a la pomme douce pour le pressoir , odorant la fraise et l'ananas, il y a la pomme sure pour la conserve, odorant le lait d'amandes aigri. Le bel été leur départit l'arôme et la nuance, distilla leurs sucs comme un autre vin parfumé

et dur. Maintenant, dans l'or et les vermillons, le verger se chimérise d'un air d'hespérides.

Aux avenues pleut l'or des tilleuls. Les jardins expirent les moûts tardifs, le baume amer des phlox et des asters. Leurs effluves se mêlent aux mûrs relents du verger, aux exhalaisons crues des pâturages. Et les derniers vols d'abeilles virent, pompant les miels. Le chemin des ruches, comme aux portes d'une cité industrieuse, bruit de leur tourbillonnement immense. Elles semblent les âmes vouées à un acharné devoir, les nourricières et les bàtisseuses des races pour de renaissants printemps. C'est là, parmi l'œuvre de vie, que Sylvan vient chercher l'oubli de la mort. En tuant, il attenta aux esprits mystérieux d'Eolie,àla paix du bois sacré. Depuis, il traîne le regret de ce meurtre barbare. Le rucher lui évoque un symbole d'harmonie et de confiance. Elles bourdonnent, les bonnes abeilles, ivres d'amour et d'avenir.

A flots pressés, elles entrent, circulent aux galeries, sécrètent les sucs butinés, fiévreuses, rythmiques. Et une vibration infinie, un vent léger, profond, s'élève des demeures, comme le génie d'un peuple. Autrefois il ne subissait que l'attrait de les défier, un charme hardi et irrité. Maintenant il goûte des sensations neuves ; il s'émeut de leur

art, s'attendrit de leur innocence. Sylvan n'a plus embouché le cor héroïque. Mais soudain la Mort reparait, la flèche qui frappa le noble chevreuil ricoche, le frappe lui-même au cœur. Il ne peut plus penser à la Vie sans songer à la Mort. Et il gémit ; une ombre à présent s'étend sur la ruche. Elle sortit du massacre des mâles. L'Amour et la Mort firent la cité. Si paisibles, ouvrières d'éternité elles-mêmes, les filles de l'air furent guerrières et furieuses. Alors il s'afflige : une âme lui est née, triste, et qui connait la contradiction. « O malheureux Sylvan 1 il était si doux de ne rien savoir... Maintenant tu as perdu l'ignorance... Tu ne feras plus nulles choses spontanées, mais celles que tu feras, tu t'inquiéteras si elles sont bien ou mal. » Et à peine il ose regarder ses sœurs.

Quelque chose est changé dans l'air d'Eolie. Des signes ont averti Barba et il conjecture, il craint le jeune homme secret et inconnu qui s'est levé dans Sylvan. Il ne sait quoi est le pire ou de ses soudains élans ou de ses silences, de son âme ombrageuse ou de l'autre, clandestine. Il le croyait toujours enfant que déjà l'enfant était un homme. Et il connaît la faiblesse des vieillards, il regrette son âge puéril.

Or Sylvan supportait mal les regards de son

père. Il avait trompé sa confiance. 11 s'en voulait de se taire et n'osait parler. Son âme franche à la fois fuyait le mensonge et différait la vérité. Et un jour, comme Barba s'en allait au bois des bêtes aimées, il écouta son cœur et entra avec lui. La barrière grinça. Tous deux, de peur d'effaroucher les chevreuils, marchaient en silence. Bientôt ils les aperçurent errant d'un pas léger. Barba doucement siffla, car le père du troupeau venait à sa voix. Sylvan aussitôt sentit un grand trouble. Il pensa : « Mieux vaut épargner cette douleur au vieillard. » Et Barba encore une fois siffla, étonné que l'ami n'accourût pas à son appel. Alors l'âme de l'enfant se délivra.

— O mon père, toutes les bêtes de ce bois pourront venir et seulement celle-là ne viendra pas, car elle repose là-bas sous un tertre, frappée par mes mains.

De honte et de regret il courbe la tête et cependant il se sent allégé. La barbe paternelle d'abord s'agite comme le feuillage d'un saule. Dans son saisissement et sa douleur, il ne peut trouver les paroles. Une grande ombre voile son regard. Ensuite sa gorge se déchire.

— Ne joue pas avec ma colère, fils cruel. Jamais je n'usai de violence, mais regarde cette

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main, elle couvre toute Éolie et toi et les autres êtres d'Eolie. Eh bien, parle vite. Dis-moi que tu rêvas ce songe funeste ou si tu fus l'instrument d'une implacable destinée.

— O père, ô mon père! je dirai peu de paroles. Je transgressai ton commandement : ainsi le mal sortit du mal. En effet, m'étant introduit dans le bois, je fus envahi par les furies. Je ne choisis pas ma victime, mais je frappai la première qui s'offrit à mes coups. Et la flèche partie, je reconnus seulement ma démence et laquelle d'entre les bêtes j'avais immolée.

— O Sylvan! tu n'es plus mon fils, toi qui n'as pas pleuré.

Sylvan relève son front.

— J'ai frappé dans le vertige, dans la colère de mon sang. Et ensuite j'ai touché à la mort avec des mains piaculaires. Maintenant je connais la douleur, bien que je ne sache plus pleurer.

— O qu'as-tu fait, Sylvan? Tu as immolé une chair qui m'était précieuse, tu as frappé l'hôte sacré d'Eolie. O mon culte de respect et d'affection ! O petite âme chère qui n'est plus qu'une ombre ! Maintenant la mort obscurcit toute l'ile. Cœur barbare, tu en as pour jamais banni la paix divine. Une vie fraternelle git sous la terre, sacrifiée de

ta main. Va, fuis, je t'ai en horreur, sang exécré des Barba qui es mien et que je répudie, race en qui s'est réveillé Caïn !

Le vieillard frappe l'air de ses bras, tremble et se lamente.

— Je n'ai plus que des filles ! Mon fils en qui j'avais mis mon sur espoir m'a trahi ! Il a violé la loi d'Eolie. Un lâche enfant a détruit mon œuvre et brisé ma foi ! Maintenant Eden est perdu une seconde fois ! Va-t'en de mes yeux, je te dis, enferme-toi dans la tourelle, toi dont les mains sont désormais impures. Je ne regarderai plus ton visage forcené.

Devant le geste qui l'exile, Sylvan est parti farouche. Et le vieillard erre longtemps dans le bois, en proie aux images détestées.

« A jamais nos fils naîtront-ils avec le soufflet écarlate, avec les cinq doigts imprimés en rouge de la main de mon père Régule ? Reparaitra-t-il à travers les âges comme la herse visible dont nos terreaux de péché demeurent labourés, comme les cinq barreaux de la geôle qui nous mure vivants dans le mal?... Maintenant mon orgueil est abattu, le doute amer me ravage. Serait-il un dieu outragé et qui, pour le crime d'autres dieux ici instaurés et plus ingénus, m'accable? Serait-il, le Dieu

unique et atrabilaire de mon frère Corne? O ne pas savoir ! Trop écouter un esprit insoumis et qui se fit ses s)^mboles ! O bonds, révoltes du mieux en qui s'éperd un espoir vain !

La colère pendant trois jours gronda au cœur de Barba, et ensuite il fit venir Sylvan. Et lui mettant ses deux mains aux épaules, il le regardait dans les yeux avec tristesse.

— O mon faon, mon bel éphèbe, je t'ai parlé avec dureté, car alors tu m'apparaissais encore comme un enfant cruel et révolté. A présent, je te parlerai comme un homme à un homme. Tu liras dans l'âme paternelle. Sache donc que la race des Barba lointainement fut harcelée par les furies. C'est pourquoi je tentai de recommencer en vous l'humanité. Alors je fis d'Eolie cette île ronde : elle devint le matériel symbole de celle qui mystiquement régna au dedans de vous et vous isola des hommes méchants et perfides. Et vous avez grandi innocents, très purs, ne connaissant ni le bien ni le mal. La chair vivait en paix avec la chair, l'humaine et l'autre, l'obscure chair animale, et toutes deux étaient fraternelles, selon le vœu d'Éden. Je \ous avais dit : Vous ne frapperez nul être vivant. Le sombre pouvoir de la mort seul appartient aux dieux. Et vois : à présent tu

as tué et tu n'ignores plus que tu as fait le mal.

— Ah ! répondit Sylvan tristement, c'est sans doute que déjà j'étais un Barba quand encore je ne savais pas quels étaient ces Barba.

— Tu les portes en toi comme je les portai moimême, s'écria avec accablement le Maître à la barbe d'argent. Mais attends, je te dirai toute ma pensée. Maintenant tu as reconnu le mal à la douleur qu'il te laissa. Peut-être tout le passé n'était pas expié. Et la douleur aussi est une délivrance. Va donc ! jeune homme qui m'es revenu d'une àme éprouvée.

Ainsi prit fin l'orage d'Eolie et Florie, Hylette et Eléene surent pas ce que s'étaient dit le jeune homme et le vieillard. Fièrement Sylvan porta ses secrets comme des plaies cicatrisées, comme les blessures glorieuses de la vie. Des soleils roux allumèrent d'ardentes colonnades. Des arcs-en-ciel merveilleux, des ponts de jades et de porphyres planèrent, joignirent les arches de la hétraie. La rivière mira des alhambras de ferronneries et d'émaux. Un grand vent passait où les cimes roulaient des incendies vermeils. Et dans le soir des bois sonna le cor héroïque.

SYLVAN DELIVRE

L'or des fûts s'éclaircit. Un vent malade pleurait, il tinta un lointain cristal de lumière pâle. Dans les clairières, un voyageur las sembla errer, venu des forêts vertes, et chercher son âme de l'été. Eolie en sourdine tressaillit d'un sortilège de pas furtifs, du départ à regret de toute la petite école buissonnière des silves. La monotone mésange et son sifflet voilé attristait la fin des musiques. Le fils roux des automnes, le sonneur de cor vers les horizons pourpres alors se sentit ondoyé d'une langueur inconnue. L'âme grave de la terre se communiqua, le frisson religieux d'un mystère. « O mourir ! pensait-il, il faut donc toujours en venir là.! Même la nature s'en va de ses étés trop glorieux, de ses soleils trop beaux ! O mourir, Hyletteet Florie! » Il n'aimait plus Elée.

Sa force mollit. Il eut le pouls faible des sèves. Cependant il n'aspirait pas à la mort. Il était sans volonté et sans désir, comme détaché de soi, retourné à la nature. Dans sa faiblesse il croyait sentir un peu de sa vie couler avec les feuilles, avec les crépuscules. Et l'arôme fané et tiède des bois,

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l'encens humide des écorces le peignait d'énervement et de délice comme un baume voluptueusement mortuaire.

Sous les ciels endeuillis d'agonie, une figure darda spécieuse, une chair de rêve et de nuage. Elle se confondit au décor pavoisé des futaies, tourbillonna dans le vent d'une vie chimérique et dansante. L'image s'éclipsa, revint, solitaire, alliciante ; et seulement une part d'elle, ses yeux voilés et secrets comme son àme, lui restait cachée. Quand il la reconnut, déjà il était le captif d'un enchantement. Là-bas, aux rives orageuses, tandis que pleurait la flûte acide, l'ensorceleur rythme d'amour et de mort, il l'avait aimée d'un désir sauvage et ingénu. Elle était celle dont meurent les hommes : comme le triste musicien, il avait subi son dangereux pouvoir, aspiré son baiser vénéneux. Mais alors il était la proie des airs magnétiques et forcenés. Il l'emporta donc au bois comme un péché, comme un rapt, fleur d'amour germée dans la mort. La nature s'évanouissait dans un songe : elle ne fut plus, elle aussi, que le songe, le souffle léger d'un âme en fuite, une agonie exquise qu'il eût voulu réchauffer de son nostalgique amour. O sœur ! chère soeur avilie qui peut-être expia une destinée à l'égal des Barba!

Sœur aux yeux cruels et sincères, ô tous les men songes, ô toutes les tristesses en une âme qui rit et gémit comme la flûte et se meurt comme elle en un sanglot ! « O toi qui fus aussi l'impure ! » Ses cris s'élevèrent, il pleura sur elle, sur lui, et il n'éprouvait pas de douleur, mais un mal très doux et charmé. Elée passa dans la saulaie. Leurs images se mêlèrent, il l'appela, gémit : — « O Elée ! Elée ! vois ma peine... » Elle se mit à rire : — « Toi qui méprisas la mienne, sois à ton tour méprisé maintenant que tu n'es plus le héros 1 » Et il vit qu'elle avait les yeux méchants de la femme peinte.

Dans son ressentiment, il retrouva la force, se crut le jouet des esprits de l'air. « O mort! je pàtis de ton charme redoutable. Toi seule m'induisis en faiblesse... Et je te reconnais aussi maintenant, femme astucieuse, ombre à qui je fus trop dévot. Tu avais pris la mine voilée de la mort pour mieux m'asservir. Sortez de moi l'une et l'autre. Je ne suis plus le petit Sylvan que la mort appelait du doigt et qui s'en allait vers les bêtes, nostalgique des affres... » Mais quelquefois il regrettait son mal. Le délice lui fut si exquis de se sentir comme évanoui entre la vie et la mort et d'être la petite chose qui va n'être plus!... Il essaya d'éluder la

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délivrance, retomba, vainquit, et le cercle funeste enfin fut rompu. Alors, triomphant, il sonna l'hallali de la mort, redevenu le Héros. Eolie dans les soirs entendit le cor couleur de soleil mourir et renaître comme une voix fabuleuse, comme l'àme des âges. Et une haute joie était venue à Sylvan ; ses traits révélèrent une beauté de force et d'espoir. Il sonnait d'un large souffle délivré, écoutant aux ondes métalliques se réveiller son cœur orgueilleux et libre.

Il souffla des vents doux, humides qui faisaient tomber les feuilles : une rumeur continue traînait comme un fleuve sous des ponts. Et enfin l'os de la glèbe apparut, un pâle cadavre en des cryptes nues, les Saintes reliques de la terre derrière les vitres d'une châsse. Eolie, solitaire, connut l'exil du troupeau; les bœufs patriarches, les vierges génisses mugirent aux étables leur regret des pâturages. Et Sylvan entendit une voix qui disait : — « Écoute l'Arcane. toi qui te fuyais et t'es retrouvé. Tu n'es qu'un laps à travers la vie, un passage sans durée comme mes étés et mes printemps, et tout se résout en la mort, mais pour renaître éternel en la durée vertigineuse. Ainsi rien ne meurt réellement ; les fontaines taries ressurgissent jaillissantes et vives, des ténèbres se

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réengendre la lumière, la mort n'est que la vie infiniment ressuscitée. Va donc, grandis : trouve en toi-même le secret de tes résurrections... » Et Sylvan cria vers les bois : — « O Nature ! Dieux inconnus ! Sylvan a ressuscité en la vaillance et la foi. Maintenant j'ai fait acte d'homme libre, j'ai tué la mort en moi. »

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