‹ L'Ile viergeChapitre 19 sur 50 · DE CD ME A SEVERE · texte numérisé non relu

DE CD ME A SEVERE

Tu n'as eu, mon frère, que le silence pour mes maux, pour les maux des nôtres ; je ne puis croire cependant que tu leur sois indifférent; sans doute tu ajournais l'issue de ta délibération avec toimême. Considère seulement que le temps entérine les fautes et endurcit la mauvaise conscience. Je t'en prie, considère cela et si tu te sens mùr pour les paroles, ne les retiens pas, car tu es l'ainé par les ans et la sagesse. Pour moi, en t'écrivant de nouveau, je suis sans orgueil et sans humilité. Ces sentiments extrêmes ne sauraient convenir à celui qui souffre et cherche un recours en une âme plus haute et plus forte. Je viens donc à toi comme

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• à un tribunal où je ne suis plus le Juge, mais simplement un frère malheureux et qui invoque les solidarités anciennes. Écoute ma confession, peutêtre en apaiseras-tu l'amertume ; si seulement je n'ai que ta pitié et que tu me plaignes, ce sera déjà pour moi, à défaut d'autre secours, un allégement suffisant. Toute chose s'accomplit en soi selon d'obscures prémisses ; toute chose est l'aboutissement des ramifications de l'Etre à travers la circonstance et le temps. La vie morale comme la vie organique n'est que le développement continu de la cellule primordiale, une chaîne aux multiples mailles sorties d'une, initiale, et que les autres indéfiniment prolongent. Connais à ces pensées ma déchéance et la profondeur du mal qui en fut la cause.

Je fus victime, ô Sévère, d'une barbarie de nature, si ce n'est point là blasphémer Dieu. Du moins, au jugement des hommes, n'ai-je point commis de faute pour laquelle je méritai d'être puni. Je ne trahis nul serment, je n'outrageai nulle loi divine ou humaine, et pourtant je fus châtié comme si j'avais transgressé les saintes défenses. Notre entendement ne peut s'élever jusqu'aux régions du souverain mystère. Dans le doute je ne trouve à incriminer que la Nature

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puisqu'elle seule s'atteste le principe et la fin de mes afflictions. C'est pour l'avoir trop bien écoutée que je pâtis en ma chair spirituelle aussi bien qu'en l'autre, aux sources mêmes de la tendresse qu'elle en fit jaillir. O ironie effrayante qu'elle réside inaliénablement en chacun de nous comme une force maternelle à la fois et diabolique !

Quand j'épousai Godelieve, la divine sympathie, bien plutôt qu'un inconsidéré et futile amour, noua dans les larmes et la pitié un hymen où elle apportait ses inguérissables plaies, où moi-même, tourmenté par la contradiction, j'apportai un esprit morose. Rappelle-toi qu'après un mariage tôt délié par la mort, elle perdit ses fils à un âge où ils commençaient seulement à la rattacher à l'existence.

La tristesse, mon frère, habita notre foyer ; Godelieve y entra avec les longs voiles noirs de la femme qui ne consent pas à oublier. Même après m'avoir donné mon Eleuthère, elle y resta la Veuve et l'Inconsolée. Ni elle ni moi ne connûmes donc le bonheur au sens qu'y attache le monde. Nos âmes, comme un peu sourdes et muettes, cependant vécurent l'une de l'autre, sans expansion, mais transsubstantiées ; elles furent les sœurs de leurs réciproques charités. Je

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l'entourais, à défaut d'un autre amour, de toute ma passion secourable, d'une ardeur de sacrifice et de commisération ; elle y répondait par une reconnaissance sans paroles, une muette et vive sensibilité. Éleuthère grandit à l'ombre de nos cœurs, et alors seulement nous commençâmes à nous cacher quelque chose. O Sévère ! O mon aîné! le moment est venu de te faire ce cruel aveu, et j'hésite encore. Si près de se mettre nue devant toi, mon âme paternelle me retient et plus encore les respects jurés pour l'épouse innocente, en qui seule fut coupable la Nature! Vois quelle chose horrible : Eleuthère, vers la douzième année, cessa de me ressembler ; mon enfant ne fut plus mon enfant, mais l'affreuse survivance d'un spectre. Une ombre sembla remonter du fond des noirs royaumes pour marquer d'un stigmate le front où vainement je me cherchais et sceller à sa ressemblance la chair que j'avais espéré modeler d'après la mienne. Alors je pensai à toi, Sévère ; mon cœur te donna raison ; je méprisai moins ton effort pour conjurer le retour de la race. Celle-ci s'attesta dans tout le mystère effrayant de sa perdurée. Et quel mystère à côté plus redoutable puisque ses germes, une fois précipités au creuset de la vie, y subsistent et reparaissent à travers

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l'alliance des sangs nouveaux, puisque éteinte, elle ressuscite, cette race, et laboure la matrice des mères d'un sillon qui ne s'efface pas ! Alors aussi le sentiment de notre misère, du peu que nous sommes aux mains de la destinée commença à m'opprimer. Je redoutai une fatalité sévissant chez tous les hommes ; elle m'apparut la résultante de nos erreurs en même temps que, par un cycle funeste, elle nous asservissait à n'en pouvoir nous affranchir et rivait en nous l'inutilité d'aucun espoir de délivrance. Ma foi de chrétien m'avertissait bien que le péché originel avait été racheté par Jésus ; mais sa mort même restait irrachetée et punissable en la descendance des hommes que son sacrifice n'avait pas amendés. Il lui eût fallu mourir une seconde fois pour rédimer les humanités sorties du sang de la Croix et qui s'étaient replongées au mal primordial. Demeuré jusque-là le juge professionnel, l'arbitre machinal des consciences, je considérai la fragilité des âmes toutes sujettes à pécher et j'eus peur de cette justice où la société me substituait à Dieu.

Éleuthère grandit et je vis grandir av^ec lui le visage redouté. Mes yeux à présent étaient transpercés de certitude. J'adjurai les Suprêmes Miséricordes. Oh! j'usai mes genoux aux marches des

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autels, je creusai mes mains du ruissellement de mes larmes, je devins dans ma maison le solitaire qui cache son visage et évite celui des autres. J'eus la douleur de voir comme un masque se graver plus indélébilement en la tendre chair filiale, le premier homme qu'avait aimé la douce Godelieve. Je vis celui-ci renaître et se refléter aux miroirs de ces adorables prunelles lointaines et qui parfois me semblaient regarder avec un autre regard, comme venu d'au delà la vie. Considère ce martyre, ô frère : je n'osai plus embrasser mon fils devant sa mère. Elle aussi cessa de l'embrasser devant moi, ou si elle cédait à l'amour plus fort que toutes les défenses, elle détournait ses yeux des miens et rougissait comme si les Saints Anges retirés d'elle l'eussent abandonnée à son péché.

Jamais Godelieve ni moi ne nous parlâmes de cette ressemblance qui nous accablait comme d'un crime. Nous le gardions en nous, ce secret dont la révélation, si elle fût partie de nous ou si elle avait échappé aux lèvres d'un étranger, nous eût probablement foudroyés sur le coup. Et le visage, avec les ans, comme un portrait à mesure dévoilé, après avoir été le front et les yeux et la bouche, finit par être l'image tout entière, la forme de beauté extérieure de cet homme qui peut-être

n'avait pas cessé d'être beau pour le cœur qui le porta en soi ! Oh ! j'eus certainement alors la pensée que l'un de nous deux et tous les deux ensemble étions punis pour avoir trop servilement écouté la Mauvaise et la Tentatrice, cette nature qui nous étranglait avec les tendres nœuds qu'elle avait formés et ainsi se vengeait d'avoir été à la fois obéie et violée ! Voulut-elle, en nous précipitant en ces puits d'affliction, nous atterrer de l'évidence d'un sacrilège et est-il enjoint au flanc qui a conçu de garder à jamais fermée la blessure du premier amour? Mais alors, pourquoi, ô pourquoi, des mêmes mains qui l'ouvrirent, ne scella-t-elle pas le ventre des mères? Ce sont là d'horribles et déchirantes lamentations quand l'homme tend ses bras vers Dieu et que les espaces restent sourds à sa peine.

Je te dirai tout, mon frère, j'irai jusqu'au bout de ces humiliations puisque aussi bien je t'élus pour juge et pour confesseur. Il y a des moments où je doutai de ma paternité, où du fond de ma honte et de ma douleur j'injuriai l'épouse comme si ses entrailles m'avaient été infidèles, comme si, en s'ouvrant à moi, elles s'étaient refermées sur l'ancien, sur l'immortel amour. Je m'avilis jusqu'à ces sentiments indignes. Cœur d'élection, âme de

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