I. ILE VI F. R (JE
virent autour Florie et Hylette. Leurs cuisses minces sous elles écroulent une chute de neiges et de roses. El aucune ne s'aperçoit de sa chair impudique, toute claire brandie au soleil.
— Cor frivole ! cor funeste !
La sauvage Elée, d'une clameur frêle ainsi maintenant injurie la voix héroïque d'Eolie. Elle écarte ses crins noirs et les poursuit de ses yeux rusés.
— Ou'as-tu dit, Elée?
— Le cor, ô Sylvan impie, te fit oublier le matinal dev^oir !
Leur jeu cesse aussitôt. « Elle a raison, s'écrie Florie. Vois, Sylvan, quelle fut notre folie 1 Nous avons méconnu le commandement de notre père. » Ils regagnent la rive, les tuniques sont rattachées, et le fier Héraut repart seul en frémissant le long des berges. Les mains enlacées, tous quatre ensuite se dirigent vers une clairière et ensemble ils chantent le salut au matin. Leurs visages sont tournés vers le soleil. Comme aux champs de Bactriane monte le lent cantique.
O Forces ! ô Joies ! Feux divins ! Terre maternelle !
Nous te magnifions!
L^ne éternité en ce jour nouveau renaît !
I,A LEÇON Dr COR. 21
Salut à la Vie !
Salut à toi, Soleil !
Un vent léger remue les feuilles. Tous les oiseaux chantent. L'âme de la terre, le souffle profond du bois se mêlent à l'unisson des voix. Aux prés prochains meuglent les taures heureuse?. Ainsi chez Barba se sont renoués les temps.
Le religieux mystère accompli, ce ne sont plus que des enfants, de libres bêtes de nature courant par les taillis, se déchirant les jambes aux ronces, les joues barbouillées de sang et de fruits écrasés. La tunique ramassée jusqu'aux genoux, elles vont par la rosée les pieds nus, gambadant comme des chèvres. Mais Sylvan leur fait signe.
« Ecoutez ! » Elles s'arrêtent, il embouche le cor. Toute la forêt, en cette clameur sauvage, de nouveau a tressailli : un fin animal, un corps agile et roux fuit par bonds merveilleux. Là-bas, derrière les clôtures d'un parc, vaguent captifs les chevreuils amis de Barba, hôtes mystérieux de l'Ile. Peut-être l'un deux s'échappa; avec un cri bref, Sylvan s'est élancé. L'âme du cor héroïque le remplit de fureur.
Florie et Hylette demeurent troublées. Mais un rêve de chasses s'éveille en Elée. Sa petite âme farouche bat à ses narines. « Oh ! mes sœurs.
courons... Le sang vermeil va jaillir ! » Elles volent par les sentes et toutes trois appellent : « Sylvan ! S3'lvan ! »
La houle glauque des feuillages s'est refermée. Elles écoutent, très loin, un froissement de branches, écho d'un rapt dont s'attriste la forêt. Hylette gémit : « C'est la voix de Sylvan... Peut-être il est en danger... » — « Non, dit Elée joyeusement, c'est la bête qui râle et rauque entre ses poings. » Et elles demeurent inclinées vers le sol, l'oreille tendue. Mais voici que Sylvan leur apparaît, pleurant de douleur et de rage ; et il tord en ses doigts le cuivre vain, couleur de meurtre et de gloire. « Elle s'est dérobée ! Si seulement j'avais eu mes flèches ! »
Elles le regardent charmées, conquises, froides de plaisir et d'envie. Un chasseur de proies, en l'éveil sanglant du mâle, se révéla, terrible même sous les pleurs. Et encore une fois elles ne reconnaissent plus leur frère. Seule Florie a pâli, car elle se souvient de l'ordre paternel. Et elle murmure :
— Toute chair qui vit tu respecteras.
La roue solaire là-haut tourbillonne, broyant les heures. Dans l'ombre humide, s'effument les fleurs pâles du brouillard. Hâtivement ils se dis-
persent vers les demeures. Sylvan d'un bond enfourche le bel Héraut : ensemble ils volent rejoindre les moissonneurs. Le cor sur les routes roule et se broie, couleur de joie et de soleil. Et les trois sœurs s'en vont surveiller les buandières, car c'est jour de coulée. Les cuviers débordent, dix paires de bras plongent aux écumes de la lessive ; vers le soir elles aideront les servantes à herber ; le pré sous les pommiers se couvrira de linges neigeux comme un lac de lune.
Poudreux et roux, desséchés aux brasiers célestes, leurs pileux tetins à nu, les aoùterons depuis des aubes scient la seiglière. Jusqu'à la nuque sombres dans le chaume, les reins bas et tournants, ils vont par andains, et la claire faucille entre leurs poings vire et frappe, constante comme la mort. A chaque coup tombent les cheveux glorieux, la toison rouge des étés. Ils marchent sur un rang, dix de front, musculeux, les )'eux évanouis de lumière, et à l'autre extrémité un autre rang s'avance. Une grêle de soleil crépite à leurs peaux crevassées, ricoche à leurs os de cailloux. Et le sol brûle, les mouches voraces
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boivent la sueur et le sang. D'un effort sans hâte et rythmique, ils abattent les houles vermeilles. Aucun ne comprend le symbole des moissons, les renaissances éternelles, l'hymen sacré de l'Homme et de la Terre. Ils sont les ouvriers mornes d'un sacrifice divin. Leur geste religieux et fatal fauche la vie, tarit la mamelle des glèbes. Sous leurs talons le champ tourne et poudroie à l'imitation du van.
L'enfant Sylvan en riant prend une faucille. Les épis lourds mollement irritent sa chair : il goûte un plaisir fort à s'enfoncer au cœur des seigles comme en une autre rivière, comme en des eaux ardentes et fluides. A brassées il les meut, les refoule, en une ivresse déjeune faune. Il plonge les mains en leurs touffes, les caresse ainsi qu'un poil tiède, la blonde fourrure animale. Et il se remémore les veillées où le père à la barbe d'argent leur révéla la jeunesse du monde et les dieux ingénus. Sa pensée s'éveille, il se croit rev^enu au.K premiers âges, il rêve couché sur la poudre rose. Des sœurs aussi s'en allaient par les bois avec de jeunes hommes, des filles aux cheveux épandus, flambants comme des automnes.
En gorges, en courbes la campagne ondule ronde, infinie. Au loin les arbres font ruisseler
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des chevelures. Et il regarde là bas braséer la fournaise des froments. Leur or rugit dans l'éther, comme le midi d'un jour sans aubes et sans soirs. Plus près, les avoines dorment en pâleurs vertes d'étangs. Maintenant ses idées se lient : il songe à ses sœurs, aux hanches sinueuses de la belle Florie, comme le val à l'horizon. « La terre donc serait femme, puisqu'elle est chevelue et qu'elle ondule en grâces flexibles ? » Et il rit, il s'étonne de cette suggestion plaisante. Elle n'a fait que passer dans le doux, le profond éden. Mais il aspire plus fort les haleines, il boit le feu de la grande plaine embrasée. Déjà il n'est plus le même enfant, une morsure lui a déchiré le flanc. Pourtant rien n'est arrivé, il ne souffre qu'un léger mal délicieux. Et ignorant, amolli, il prend la terre amoureuse en ses bras ; la petite défaillance ne dure qu'un instant : il se relève héros, sa jeune âme sonne dans le cor couleur de joie et de soleil. Dans les champs les chars roulent et d'autres se comblent. Autour l'air vibre et trépide, la sueur fume au poitrail des chevaux. Maintenant la chaleur haute a pompé partout les eaux ; une buée vermeille bout aux limites de l'île, oscille au vent léger. Et Sylvan, s'étant élancé sur Héraut, voit la plaine diminuer sous le vol des cri-
nières. Un adroit artisan ameulonne des chaumes. Comme les douves d'une futaille monte la tour ronde^ large à sa base, évasée vers la cime. Il admire l'art de cette construction, la forme concentrique et rationnelle, comme un cône autour duquel tournera l'ouragan. Toute forme aurait un sens en corrélation avec les Forces ? Autrefois il n'y eût point songé. Le cor lui a fait une âme nouvelle et subtile.
Des gars râblés, de sanguines jouvencelles sillonnent, apportant les moyettes, d'une activité égale. Régulier et cadencé, le broqueteur, droit sur le char, à mesure les tasse sous ses talons. Sylvan s'arrête, observe : il est sans dédain pour ses humbles frères de la Terre, expérimentés au labeur des saisons. Puis la lourde toison vacille, l'attelage d'un coup de collier s'avance dans l'arène graduellement déblayée. Mais une langueur anonchalit les varlettes à la vue du beau jeune homme, comme un prince de l'Eté. La sève lascive les tourmente ; elles le regardent avec amour. Alors, sans voir le mal qu'il propage, il délaisse Héraut, les stimule, lui-même ramasse à grands coups les gerbes. L'efflux poivré des seigles le grise, distend ses narines. Il sent circuler en lui une force merveilleuse, la large vie de la terre.
LA LEÇON Dl' COR. 27
comme un sang divnn. Mais bientôt ce travail de femme lui répugne ; l'àme du cor en lui se réveille. Comme un taurin sorti des étables, il hume l'air, regarde par la plaine avec qui se mesurer. Un adolescent robuste, au front court et canin, lutine une des mercenaires, et la ployant par les reins, cherche à lui dérober un baiser. L'innocent Sylvan se méprend sur ses fureurs, envahi d'un trouble jaloux. Et soudain le provoquant :
- Traître qui n'as de force que contre une femme ! Ose donc venir jusqu'à moi !
Le drille rit. Ils se nouent aux aisselles, tête contre tète, comme des bœufs enlacés par les cornes. Chacun par de brèves saccades s'efforce de déraciner son partenaire. D'une fois Sylvan, souple, hardi, s'enlève, passe par-dessus l'épaule du rustre. Celui-ci roule, l'entraînant dans sa chute. Mais d'un coup de reins nerveux, le héros a rebondi et maintient sous son genou l'ennemi terrassé. Les tâcherons ont interrompu leur travail. Du haut du char, le broqueteur, vert sous les ans et autrefois réputé dans la lutte, proclame l'adresse de Sylvan. Quand, bandé dans sa force mâle, il se redresse, les cris des servantes montent ; car il s'est attesté le Prédestiné. Sur un signe elles s'humilieraient dociles. Mais il n'a souci
L il, F, VIERGE.
de leur hommage et gaiment, en sonnant du cor, repart sur Héraut par les guérets.
Au loin grelottent des sonnailles, un char s'avance dans les feux et la poudre, celui-là même qui naguère roulait et tanguait sous sa moisson comble. Le calvanier le vida dans la grange, et l'attelage à présent pour la seconde fois revient charrier la charge mûre. Aussitôt qu'il a aperçu Sylvan fils de Barba, le voiturin oblique et marche à sa rencontre.
— Il est entré un homme tout à l'heure dans les cours, dit-il. Il a demandé le vieux maitre vénérable. Et ensuite ils ont échangé des paroles violentes.
— Cet homme, comment était-il ?
— Noir et terrible comme une nuée d'orage. Il parlait aussi et marchait en maître.
Eolie, solitaire, croit dans une paix d'Eden. Barba, pour des raisons justes, a rompu le lien social. Et seulement il vient quelquefois des marchands négocier la coupe des bois et la portée
des étables. Mais nul jamais n'osa élever la voix devant le roi de l'Ile. Inquiet, fréniissant, Sylvan sent s'éveiller le devoir filial. Comme la pierre va avec la fronde, l'acte en lui suit la pensée. A peine il connut le cor, déjà il a la décision rapide des forts. Héraut et son esprit à la fois volent vers l'événement. D'abord il est surpris de ne plus apercevoir ses sœurs auprès des cuviers fumants. Il s'enquiert chez les buandières. A la vérité un homme est venu, Barba aussitôt a fait rentrer ses filles dans leurs chambres. Un mystère depuis plane sur la maison.
Là-haut, dans la tourelle, Florie, Hylette et Elée, l'oreille tendue derrière les portes, écoutent monter un pas rapide. Puis un souffle bref à travers l'ais les appelle, frémit : « Sœurs ! sœurs ! quelle chose est advenue ? »
Florie a reconnu Sylvan.
— Nous ne savons. Un homme est entré. Il nous a prises toutes les trois dans ses bras en sanglotant. Aucune de ne nous ne l'a reconnu et il nous demandait : « Laquelle, ô jeunes filles ! s'appelle... ? » Le nom expira à ses lèvres, car déjà notre père était devant lui. Tous deux ont poussé un cri. Et maintenant nous ne savons pour quelle faute nous sommes ici enfermées.
Leurs voix bruissent comme des oiseaux dans une volière à la vue du chat insidieux.
— O Sylvan, s'écrie Hylette, c'est affreux. Nous sommes prisonnières, nous sommes trois pauvres petites prisonnières.
— Méchant Sylvan, à son tour dit Elée, toi du moins tu restes libre... Cependant nous ne fîmes pas le mal plus que toi, ou bien toi et nous, nous sommes également coupables.
Et Florie :
— Cours nous cueillir des fleurs dans le jardin, cher Sylvan. Nous attacherons bout à bout des lacets que nous laisserons couler jusqu'à toi. Ainsi nous croirons nous promener dans le jardin fleuri.
Sylvan descend couper au jardin une brassée de chèvrefeuilles. Des rires trillent à la fenêtre, glissent le long de la corde qui se balance au vent. Et ensuite il fixe le bouquet, l'assure d'un double nœud.
— A présent, ami Sylvan, soupire Hylette, nous n'espérons plus qu'en toi. Remonte doucement de peur que notre père ne t'entende, et viens à travers la porte échanger des paroles avec nous : elles nous consoleront dans cette triste solitude. Nous reconnaîtrons ton visage à la couleur de tes paroles.
Bientôt quelqu'un gratte de l'ongle à la serrure. — Est-ce toi, Sylvan ? Il y a tant de bruit dans la maison que nous ne pouvons reconnaître si c'est toi.
— La maison est muette. On n'entend que les rats dans le grenier.
— Dis-nous alors pourquoi nos oreilles bourdonnent comme si l'air autour de nous était plein de voix.
— Ce sont les rats... Tous les rats de la maison jouent dans le grenier.
— N'entends-tu pas aussi des voix, Sylvan?
— Non, personne n'a parlé.
— O Sylvan ! il se passe quelque chose de terrible dans la maison. Cette tourelle est sonore ; il y a des voix qui montent d'en bas. Mais nous ne comprenons pas ce que disent ces \'oix. Ce sont des voix comme nous n'en avons jamais entendu.
— Cher Sylvan, les voix à présent se sont tues. Mais on dirait que quelqu'un pleure dans la maison. L'homme avait un visage à la fois triste et terrible.
— Il avait une grande barbe rouge, S3'lvan. La barbe m'entrait dans les joues et m'a fait mal.
— Moi, dit Elée, j'ai senti un petit vent très doux...
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— Hélas ! gémiïsent-elles toutes les trois ensemble. Maintenant nous voilà à jamais captives. Eumée a retiré la clef... Nous n'irons plus nous baigner dans la rivière, nous ne verrons plus nos belles génisses blanches.
— Silence ! s'écrie Florie, j'entends encore une fois pleurer... Une voix prie et se lamente.
Mais l'âme du cor est restée en Sylvan. Fièrement il frémit et se révolte : « Un homme ne se lamente pas ainsi... Ce ne peut être la voix d'un homme. »
Ensuite tous se taisent, anxieux. Et des paroles hautes, ardentes, volent sous les plafonds.
— Ecoute, insinue Élée, ily a dans l'escalier une porte. Elle ouvre sur un corridor au bout duquel il y a une trappe... En collant l'oreille à la trappe, Sylvan, on entend tout ce qui se dit chez notre père.
Un silence se prolonge, des instants passent. Et un bruit léger de nouveau s'entend dans l'escalier. Elles reconnaissent la voix tremblante de Sylvan .
— O pourquoi vous ai-je écoutées ? Cachez vos tètes sous les oreillers, mes sœurs, plutôt que d'entendre les horribles paroles. Moi, je meurs de les avoir ouïes.
Elles brament comme de petites biches blessées, se serrent l'une contre l'autre dans la tour méchante.
— Sylvan ! Ou'as-tu dit?
Mais l'enfant Sylvan n'entend pas leur cri de détresse. D'un élan, emportant en ses veines la flèche entrée jusqu'aux barbes, il fuit le long des avenues. Une voix est sortie des entrailles déchirées de la terre ; elle rugissait du fond des destinées comme une bête vomissant le sang et la vie. Et il court, il fuit la clarté du soleil ; ses lévriers volent sur ses pas, croyant à un jeu, au départ pour les prés et les bois. Mais le mal habite Sylvan, la divine harmonie est rompue ; il a perçu les livides tisiphones, ouvrières de la passion des hommes. Il repousse ses compagnons soumis. Leur joie l'offense, leurs abois stupides, dans sa soif de silence et de nuit. Il pousse la barrière et va se cacher chez les bœufs amis. Au lac des herbes, au giron profond du dormoir, les lourds ruminants ont fui l'accablant soleil. Leurs fanons blancs écroulés entre leurs jarrets ployés, ils tournent vers l'éphèbe leurs lents visages humains. L"n seul, le plus grand, l'âge et la majesté d'un chef, est resté debout, sa rugueuse échine droite au-dessus des autres comme un tronc noueux. Il a reconnu le
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maître aimable. A pas graves, en reniflant, il foule le gramen et s'en vient lécher sa nuque émergée des remous verts. Une paix merveilleuse baigne la savane, la fraternité des hommes et des troupeaux comme au temps d'Arcadie. Et pourtant une douleur là gémit, le cri de la créature frappée dans sa vie. Sylvan pour la première fois se sent malheureux. Les paroles sans trêve bourdonnent à ses oreilles comme des taons.
— Douze ans. Sévère ! disait l'étranger, voilà douze ans que ses traits charmants se sont pour la suprême fois imprimés en mes yeux. Ce n'était alors qu'un visage d'enfant. A présent je ne pourrais plus la reconnaître d'entre les filles sorties de toi. Est-il une souffrance plus affreuse et qui viole plus étrangement les lois de la nature ?
Aussitôt s'éleva la voix de Barba.
— ^ Tu les violas bien plus toi-même, toi qui profanas l'amour. N'évoque donc aucune des lois obéies par la totalité des hommes.
— Songe, Sévère, que nous étions alors des enfants livrés à leur jeunesse et à leurs ardeurs. Le mal était en nous, un mal déjà ancien et venu des profondeurs troubles de la famille. Nous manquions de force pour le conjurer, tout nous y poussait, au contraire : le sang, la maison ravagée par
le meurtre et la folie, et plus encore l'obscure fatalité d'une ascendance misérable entre toutes!
— J'ai tâché de détourner le cours fangeux du torrent, dit le Père. Ne détruis pas mon œuvre, laisse-moi l'orgueil d'avoir enfin triomphé des Furies.
De nouveau la voix sans visage cria.
— Ce long et rigoureux exil ne devrait-il pas parler plus haut que toutes les raisons et les défenses? Le don d'oubli sur lequel nous avions toi et moi compté, je n'ai pu l'acquérir. Les vaisseaux, en me roulant par les mers, ne m'ont pas détaché de l'enfant qui habite sous ton toit. Je suis devenu l'errant, mon lit légitime est resté sans postérité. Une destinée me voue à n'avoir d'enfant que l'impudique et la réprouvée, si pour la nature de telles distinctions n'étaient monstrueuses! Songe, ô Sévère^ à cette chose épouvantable et qui attente bien plus à la nature que toutes les choses par lesquelles on dit la nature violée. J'avais une enfant qu'il m'était interdit d'appeler mon enfant, quand toute autre me fut refusée... Elte devint mon tourment, mon inégalable supplice, me brûlant de toutes les poix d'un amour d'autant plus ardent qu'il me resta inaccessible.
— Tu fus le Taureau furieux de notre race,
36 l'île VIEK(iE.
parla tristement Barba. Un taon te piqua au berceau et est resté attaché à ton flanc. Tu es la dernière cuvée de nos vendanges. O Rupert ! d'horribles fumées te remplissent, ta force meugle et se meut incompressible. Tu parus né pour vomir en un hoquet suprême ta filiation, pour absorber et l'épuiser jusqu'à la lie toute la séculaire scélératesse familiale. Ces choses-là, je te les dis maintenant comme je les sens, sans mépris et sans colère, mais avec la volonté de défendre de tes atteintes la jeune pousse régénérée sortie d'un tronc pourri.
— Toi qui es réputé le Juste, sois à la fois exécré et remercié, dit alors impétueusement l'Etranger, car si tu sauvas l'enfant, tu me l'enlevas aussi à jamais. Eh bien, à mon tour, je parlerai franchement. Pour refouler mes paternelles voix, pour éteindre les braises de mon amour plus fort que la mort, tu as fait valoir un serment qui me fat arraché par la force. Mais nul serment ne tient contre les puissances de la nature. Ecoute donc ceci : je ne ferai rien contre toi ; je quitterai cette maison comme tu me l'enjoins. Mais, sache-le. Sévère : je reviendrai deux fois encore, et chaque fois je te redemanderai mon enfant. Or la troisième fois une chose s'accomplira. Car, je
Le le dis, le meurtre est en moi et je ne puis être sauvé que par la pitié.
Ensuite ils n'ont plus échangé que de brèves paroles.
— Au revoir, mon frère, a dit rÉ-tranger. Et Barba a répondu :
— Mon frère, adieu.
Maintenant il semble à Sylvan que sa vie est finie. Il gémit, il pleure, il aspire inutilement à l'oubli. La paix des bonnes abeilles a quitté la ruche intérieure, de furieux frelons la dévastent Il roule sa tête bourdonnante aux herbes fraîches. Un arôme poivré, l'àme des serpolets et des menthes s'évapore du sol foulé par sa peine. Le vent aussi lui apporte l'odeur d'amandes et de musc des vaches gonflées de lait. Et le grand bœuf fraternel a mugi, les taures ont répondu. La bonne terre pitoyable ainsi vient à lui, met des baumes sur sa blessure. Mais son âme violemment a rompu les liens d'enfance. A peine il connut le cor, emblème viril,*" la douleur le rendit semblable aux autres hommes. Sylvan sait désormais qu'un mystère règne là où plana un rythme divin d'harmonie. O doute qui le ronge et ne le quittera plus! Une de celles qu'il chérissait a cessé d'être sa sœur et s'est détachée de son
3^ l'îi.e vterge.
sang. Une mère inconnue l'eut d'un père qui ne fut pas le sien ; et sa naissance est impure. La nuit redouble plus horrible en cette chose qui déjoue la conjecture et qui l'irrite et l'enfièvre. Quel sceau réprouvé marqua cette chair souillée parmi ses sœurs innocentes? Aux champs, toute chair qui naît est filiale, toute mamelle maternelle et sacrée. Se peut-il que de secrètes causes en décident autrement chez les hommes? Il se creuse, se tourmente, scrutant le sens de l'affreuse énigme. Quelquefois il se croit sur le point de savoir : ses idées tourbillonnent. Il aspire l'air, tout frémissant d'une chaleur aux entrailles. Puis les ombres reviennent ; les affres le froidissent ; il retombe vaincu, la tête dans les poings.
FLORIE, HYLETTE ET ELEE
Ses sœurs, toutes les trois à présent il les déteste d'un cœur brusque et révolté. Tant qu'il ne sait laquelle, toutes les trois demeurent ses sœurs, aucune des trois ne l'est plus. Une seule pourtant est impure, mais les trois en celle-là! Une fureur physique le déchaîne après cette portée d'une mère
FLORIE, HYLETTE ET ELEE. 39
étrangère. Il crie, il mord l'herbe. O celle-là qui brisa la famille, comme il la hait ! Il voudrait la battre comme il bat la terre, lui imprimer ses dents aux épaules. Mais laquelle des trois? Aucune ne diffère par un indice qui l'atteste moins sa sœur que les autres. Et toutes les trois se ressemblent comme un même enfant à des âges différents. Sylvan ignore si elles sont belles ; il sait seulement qu'elles sont ses sœurs ; et néanmoins une des trois ne mérite plus ce nom. A quelle rougeurs secrètes reconnaître l'impure ? L'horrible mDt obscur vole, revient à ses lèvres ; il le balbutie, le crie avec colère, en fait l'air et la terre confidents. Comme d'un blasphème, d'un mot infâme, il s'en affole, s'en repaît dans le plaisir, l'effroi et le mépris. Impure ! impure ! Acrement, voluptueusement il jouit de haïr, sent pénétrer l'aiguillon inconnu qui lui révèle un autre homme. Toutes les trois, en ce grand trouble, il les voudrait également coupables et innocentes. Et soudain ses fibres se déchirent, il mouille le sol de ses pleurs salés, les appelle :
— O Florie ! Hylette ! Petite Élée !
Perdre seulement une des trois, rien qu'une ! Et n'être plus le chœur complet des petites nymphes ! n'être plus la théorie des petites tuniques lumi-
40 L ILE VIERCJE.
neuses au bord des eaux, toutes les trois ses soeurs et lui leur frère à toutes trois ! Pour une perle tombée, tout le collier s'est rompu... O comme se désole l'enfant Sylvan à la pensée qu'il ne sait laquelle n'est plus toutes les trois! Et sans cesse il entend bourdonner les mauvaises paroles.
Hilléï— Hïa— Hi!
D'écho en écho stride le cri sauvage. Un vol rauque de hérons semble déchirer le couchant. Et les voi.x toujours sonnent plus hautes, plus aigres, elles glissent sur les obliques rayons, se meurent et renaissent aux ondes du vent déjà nocturne. Alors aussi le mugissement des troupeaux s'épand comme un fleuve sonore.
Sylvan a tressailli, il craint d'être surpris par ses sœurs. Des pâtres tout à l'heure ont passé dans l'enclos ; l'un deux peut-être trahit sa retraite. Et il se relève, il s'aperçoit qu'il a dormi. Sa jeune révolte s'est usée dans la peine ; celle-ci le terrassa comme un vieux lutteur, comme un aîné qui sait où porter ses coups sûrs. Maintenant sa poitrine se gonfle librement : la terre secourable lui a versé un oubli momentané. Il aspire les senteurs froides, la nuit de lait et d'amandes dans les ombres bleues. Les grands bœufs sont repartis
FLORIE, HYLETTE ET ELEE. 4I
vers les confins et broutent les miels, les sucs fraîchement distillés.
— O Fiorie ! Hylette ! Élée !
Il se souvient trop tôt ; son âme par l'espace vole vers elles et les joint. Il ne sait plus s'il les déteste ou les chérit, s'il est réconcilié ou si dure sarancœur. Mais il s'éplore qu'elles étaient trois et ne soient plus que deux. Et c'est un mal très doux, plaintif, comme pour une peine qu'on ne sait pas dire. Cependant il ne peut se faire à l'idée de se retrouver tout à coup en leur présence. Il lui semble qu'une immense rougeur va le couvrir pour cette faute qu'il ignore et qui rendit l'une d'elles impure. Rien que d'y songer, elle le brûle, il la sent circuler en lui, obscure, corrosive. Et il est plein de honte^ comme pour sa propre souillure.
Hilleï — Hïa — Hi ! Les cris se rapprochent. Il reconnaît la voix de Fiorie, onctueuse autant que le jus des mûres. Il entend la voix de Hylette, plus claire, d'un or grêle et léger comme le matin dans les hauteurs. S'il en est une qui me trouble, pense-t-il, je saurai que c'est celle-là qui est moins ma sœur que les autres. Et ensuite, il perçoit la petite voix acide d'Elée, son goût vert comme un citron trop jeune. Toutes trois ont
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glissé sur lui comme la lune sur un étang, sans l'agiter. Et elles l'appellent, pressées, anxieuses. Il jouit de la peine qu'il leur cause. Soudain le breuil a remué, un frisson court aux feuillages, Florie apparaît. « Le voilà! » Hylette et Elée non loin tirelirent d'un tumulte frais de pinsons. Mais il leur échappe, d'un bond il se rase derrière les yeuses. Alors sur ses pas elles franchissent l'échalier et le poursuivent.
— Sylvan! méchant Sylvan : Va. tu ne nous échapperas pas.
Elles croient à un jeu. Une autre chose peutelle expliquer cette fuite rapide? Les pieds bondissent ailés, les tuniques ont l'air de s'évaporer aux ombres pâles. Laquelle, en ce soir de déesses, est Diane, lesquelles ses suivantes? Les visages s'estompent, il bruine une fine cendre grise et tout est fable et mensonge dans l'ombre où volent des ombres.
— Sylvan, cesse de fuir... Sylvan, c'est nous, les délivrées, tout à l'heure les prisonnières... Cher Sylvan !
Il s'arrête, il s'en veut de fuir devant des femmes. Florie l'atteint la première et lui noue le col. « Pourquoi nous as-tu délaissées, Sylvan? Nous gémissions, tu ne nous répondais plus...
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Et nous pleurions sur toi, nous pleurions sur nous. »
Il la regarde, s'attendrit : « O Florie ! » et il, songe : « Ce n'est pas elle! » Mais Hylette et Elée aussi sont accourues, de nouveau sa colère bouillonne : « Fuyez, fuyez... Je ne suis plus pour vous Sylvan. »
Les bras charmants se pendent^ l'entourent de lianes vives. « Qu'as-tu dit? Sylvan, reviens à toi... Les larmes nous ont-elles à ce point changées que tu ne reconnaisses plus tes sœurs? » Il gérqit. Son œil farouche erre au loin. Ensemble elles le caressent. «Que t'avons-nous fait, ami? Ne sommes-nous plus Florie, Elée et Hylette? »
Alors il délie leur chaîne légère et les repousse : « Partout où j'irai, la douleur sera avec moi. » Nulle ne le comprend ; mais elles sentent qu'une chose est arrivée, et chacune s'éplore, toutes avec des lèvres légèrement bruissantes exhalent leur cœur blessé. « Reviens-nous, cher Sylvan... Pourquoi nous accables-tu de tes dédains ? »
L'enfant Sylvan a disparu dans le soir. Elles cessent de l'apercevoir et demeurent longtemps embrassées, pleurantes. Il s'est caché derrière un arbre et les regarde, si pâles, évanouies aux ombres, images trop réelle: de leur destinée qui les efface
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comme en un nuage. Et triste, sa colère tombée, il pense : « Laquelle? ô laquelle? »
, Ensuite se tenant par les mains, elles s'en vont sous la nuit bleue, les trois petites Karites dolentes. Et ce soir-là, le cor d'or et de joie n'a plus retenti dans nie.