L"ŒUVRE DE VIE
Un jour nouveau se lève sur Eolie. Au loin, par les routes, les six Pauvres déjà pèlerinent en faisant sonner leurs bâtons. Barba, pensif, va par les cjurs. Il voit les granges combles. Les étables se sont vidées vers les prés. Les fumiers, sous une buée d'or, mûrissent pour le noir octobre. Mais un chenal s'est engorgé du suint de la bergerie : il donne des ordres. La charrière martelée de l'humide piétinement des bêtes à cornes, à la longue s'est embourbée. Il y fait précipiter des gravats. Jugeant alors toute chose selon l'ordre, il marche par l'allée des ormes, gagne la campagne.
Là-bas sont les prairies des âges, infinies, aux liants peupliers en files, aux thyrses vermeils et tremblants. Un air subtil et brillant les baigne.
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La vaste faune rurale s'y dissémine en touffes mauves et pourprées^ en vagues de clartés florales. C'est l'amas des viandes parfumées, le fleuve des grandes sèves nourries de soleil et d'arômes verts. Un paj-sage primitif autour s'évente aux feuillages lentement remués du bois. Et le père d'Eolie rêve. Il contemple le bel été de la savane. Les temps ont recommencé, ingénus et fraternels. Le feu clair pétille, l'étincelle du silex. Sur l'autel odore et s'efFume le léger soma, l'hostie de joie. Il vit parmi les pasteurs, il est lui-même le pasteur des âges d'Agni. Alors les âmes étaient simples, mariées à la tei're. Un dieu théologique ne s'était pas séparé des quatre éléments, et ceux-ci étaient les quatre visages révélés de l'éternité. Quiet et respecté, le troupeau allait gorgeant ses mamelles, dans une paix d'innocence Nulle chair ne s'était aperçue nue et toutes étaient animales, divinement. Des paroles bruissent aux lèvres du vieillard comme un vent légers venu d'au delà les jours. « Chair! glèbe des mois, sons de l'Être! Terre des races, comme l'autre éternelle et irréductible, la même à travers le temps et les espèces ! Toutes deux nuptiales, toutes deux viriles et maternelles, les deux matrices universelles! La moindre de tes cellules, ô Chair,
contient l'univers vivant. Et tu es, Terre, l'origine et la substance première. Or, toute chose est vivante, la vie n'est que l'infini désir réalisé. La chaîne immense se recompose. Il assiste à la genèse, il descend aux limbes. Tout est mucus, gélatines, albumines, substance, tout stagne comme un morne et tiède limon, et déjà c'est la vie. La monère se coagule, l'amibe flue, la lourde ténèbre des protozoaires se meut. Du fond de l'amorphe, l'inorganique tressaille : un vœu éperdu monte des gouffres obscurs où rampent les larves, protoplasmes de l'Etre futur. Avec la gastriade s'ébauche l'intestin ; la lymphe pâle se transmue en sang chez les scolécides ; l'épine dorsale noue le frêle chordonien. A peine cette faune embryonnaire est née, l'amour magnétiquement l'électrise ; elle aspire à la lumière, à l'hymen, au miracle qui, par la force terrible du désir, après des laps millénaires, dédoublera l'unisexe et de la grasse laitance initiale fera jaillir le lait de la mamelle. Des siècles encore, et dans la silve monstrueuse rôde le farouche anthropoïde. Moment inouï où, face à face, dans le déclin du monde primitif, le bimane à visage humain rencontra son père velu et peut-être lui tendit les bras en l'appelant d'une voix articulée! Le fauve ancêtre ensuite s'éteint
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avec les débris du kosmos pacifié. La famille naît, la horde s'est dispersée, la tribu se stabilise et l'homme dans la foudre apprend à redouter un dieu. Aux âges de proies et de famine succède l'ère ingénue des laboureurs. Le vierge et religieux Arya lève ses mains jointes vers le soleil.
Ainsi songe le Vénérable. Soudain d'affreux meuglements montent de la terre profanée. La vie jaillit, pourpre holocauste dont les airs demeurent empestés. Une âme, la douce âme animale, l'aînée du monde, s'est évaporée à travers les fumées rouges. Le meurtre est né. L'homme a tué le taureau ami, le père du troupeau, le compagnon des labours.
Eden s'évanouit, l'heureux été de la sa va ne, e les noires visions tourbillonnent ; « Humanité! Humanité ! Voici venir Gain. Voici naître les Barba, race en qui pour la seconde fois Abel fut immolé. Toi Hier on y me, l'attila de la famille ! Toi Urbain, l'incendiaire! Toi César-Hugues, le parricide! Toi Romuald au front de taureau, adultère avec tes filles ! Rois barbares et tortionnaires ! Fumier pourri d'où tu sortis, mon père Régule, justicier à la rouge simarre, âme incoercible que ne détendirent ni l'amour d'une femme ni les ris de^^ enfants... Mourant, tu frappas Ruper
au visage pour une faute vénielle. Un trèfle rouge à l'avance parut sceller sur ses joues l'exécration paternelle... Peut-être tu pressentis ton blason à nouveau écartelé d'inceste, peut-être à travers les affres lucides tu vis refleurir la grappe des roses écarlates et jumelles... Régule, ivresse du sang frais transmuée dans l'homicide légal, crimes des ancêtres devenus la démence froide des expiations !
«O du moins, ce fut une trêve dans le remous fangeux de l'iiérédité. Et puis encore une fois le flot maudit remonta en la trouble et triste Cordalie, en le forcené Rupert... Côme et moi seuls dérivâmes vers une meilleure conscience, Côme trop tôt séparé de moi et tourmenté, hélas ! par la contradiction! Et voici. J'ai recueilli l'Enfant de la douleur des âges. J'ai fait de cette île ronde un grand jardin, une fleur sortie des limons. Et nulle arche ne la rattache au reste du monde. Pour les uns, je suis Barba le fou, les autres m'appellent Barba le sage. Ma table ploya sous les antiques bibles, le3 livres sacrés, les origines... Je remontai les grands fleuves humains, chargé de mes petites âmes... Je rêvai d'engendrer de ma chair spirituelle l'Être futur ! »
Et Eolie vit renaître les symboles. Sylvan de-