‹ L'Ile viergeChapitre 21 sur 50 · LES HOMMES · texte numérisé non relu

LES HOMMES

Par un chemin de croix, Barba pénètre dans la Ville. Aux fenêtres, des visages malades regardent si Ton n'apporte pas les bières. Trois cygnes blancs sur un canal ressemblent à des âmes captives d'un mortel enchantement.il pleut une cendre d'heures lentes et tristes. Quelquefois dans la tour un carillon sanglote. Et toutes les rues mènent à des cimetières, à des jardins d'ifs et de stèles. Au fond d'un porche, devant une herse ardente, de vieilles femmes à genoux, en longs manteaux noirs, pleurent des larmes lourdes comme des joailleries. Leurs mains d'os ont cousu des suaires, étanché l'eau des agonies, épandu les aromates. Et aucune ne bouge, elles sont les sœurs des grandes figures

pleurantes des tombeaux. Une chair livide sous l'or et les dentelles, une image d'amour et de douleur boit leur passion. Jésus n'a pas cessé de trépasser en leur maternité suppliciée et qui garda la pointe des glaives. Sous les voûtes traînent leurs voix gémissantes.

Alors Barba redevient le songeur des âges. Adonai ! Zagreus, Attis ! morts et ressuscites ! Idoles adorées dans les pleurs et les baisers ! Eternité d'une même soif de souffrance et d'amour 1 Déjà Byblos en lacchos pleure lesous et les afflictions futures ! Et Byblos continue Eleusis, le premier mystère de la mort, la douleur de Demeter, mère orpheline et qui renaîtra en Marie de Judée symbole des affres de la chair, tabernacle des afflictions ! Ainsi au fond des humanités plonge la Croix aux bras ouverts, image des embrassements déliés et qui ne se sont plus renoués. Et la procession des pleureuses se met en marche, pèlerine derrière les messies tristes, le long des siècles... Là-bas cependant, en un éternel printemps, l'Ile vierge moud son pur froment, le pain d'espoir et de joie.

Une haute demeure en ruine plonge aux vertes stagnations d'un lac. Les fenêtres, étroites et grillées, sont pareilles à des âmes mal éveillées, à des

paupières mortes sur des yeux fixes d'aveugle. Un maître dur y régna, ce Régule inflexible qui, même pour les siens, gardait encore son raide visage de justicier. C'était presque un temps déjà de légendes, un lointain effacé des mémoires. La mort était entrée, avait frappé dans la grande maison muette comme un cloître. Barba maintenant se rappelle les cierges pour sa mère ; deux petits lits d'enfants ensuite s'étaient vidés ; une foule noire suivait par les rues ; un vieillard sans larmes marchait derrière les lanternes allumées. Comme il était toujours vêtu de deuil, rien ne parut changé : on ferma les chambres d'où les bières étaient sorties. Ce fut lui qui parut avoir fait signe à la mort, du geste dont il la requérait pour l'échafaud. Puis les portes encore une fois battirent ; lui-même passa dans un grand vent. Un peu de vie remonta l'escalier par où les porteurs l'avaient descendu. Mieux eîit valu que la maison elle-même l'eût suivi chez les ombres ; l'élémentaire, la trouble et tragique animalité, les forces brutes de nouveau prédominèrent. O Rupert ! survivance de l'être atavique ! O Cordalie ! âme corruptible et trop fraternelle ! Cordalie aux pas légers, rôdeurs des minuits impurs ! Un chétif et inquiet jeune homme, un esprit triste d'un mal ignoré, Côme, déjà alors brûlait d'ardeurs

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ineffables. Il allait rêvant en des chemins de procession, en des jardins de roses blanches, d'une sensibilité frileuse et blessée, d'un regret solitaire de s'apercevoir nu et si frêle devant les hontes de la vie. Il avait vécu chez les anges des vieux tableaux, mains jointes : un Concert spirituel aux musiques de théorbes et de psaltérions sous un frôlement de mains séraphiques, fleurissait l'une des chambres. En grandissant il parut s'éterniser lui-même un des angéliques chanteurs de la céleste spallette. Même ce frère borné et sauvage, Rupert, s'attendrissait à son charme de fragilité et d'innocence. Il n'eut pas de jeunesse, né d'autrefois comme un petit saint Jean de vitrail. Ensuite il fut v^isionné d'êtres grimaçants et velus, agitant des torches empestées, des lanières de poix enflammée. Il montait sur le toit et dans la nuit priait pour la Ville. Il se crut voué à catéchiser les enfants, à porter la bonne parole chez les sauvages, à s'offrir en holocauste. Mais Régule l'ayant dédié à la Loi, il subit la volonté paternelle comme un sacrifice ; il entra aux saints ordres terrestres de la Justice.

Barba agita la cloche ; le métal fêlé aussitôt se cassa aux profondeurs sans écho de cette demeure du silence. Puis un pas très loin s'entendit, il vit

apparaître un visage taciturne. Il se nomma. Le serviteur, au bout d'un temps assez long, revint et d'un geste l'invita à monter derrière lui. Dans l'escalier, de vieilles tapisseries lui restituèrent un paysage de sainteté connu de son enfance. Ils traversèrent ensemble d'obscurs couloirs. Une porte s'ouvrit : il fut épouvanté du changement survenu en Côme. Usé à la longue de la monotonie de la douleur, les paupières rougieset saignantes, son visage ne décelait plus que la stupeur et la passivité de la souffrance.

— Me voici, mon frère.

Il attendit un élan. Ni l'un ni l'autre ne semblaient plus se connaître : ils arrivaient des deux pôles, du fond des âges et de la vie. Côme étendit la main, la laissa retomber. Barba pensa : « C'est bien là le Juge, l'os d'une humanité dépouillée de sa substance viv^e. Il est lui-même le prisonnier de sa justice. Il est le condamné des hommes. » Puis une voix basse parla :

— « O Sévère ! voyez l'homme que je suis devenu. Je n'ai pas une parole à vous dire. Et cependant il y a de longues années que nous ne nous sommes plus trouvés l'un devant l'autre. » Il se tut, reprit : — « Et cependant tu es bien mon frère, tu es bien mon aîné, le chef de notre fa-

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mille. » — « Ne parle pas des Barba, dit Sévère. II n'y a ici qu'un homme qui souffre et vers qui vient un autre homme, fraternel. » Une grande tristesse alors évanouit les yeux malades de Côme. Il eut le regard d'un homme qui longtemps vécut dans les ténèbres, d'un pauvre serf des mines remonté du fond de la nuit terrestre. Ainsi ce regard parut s'élever des puits de la douleur. Éolie s'éclipsa, le Vénérable sentit tressaillir sa race.

— Je te plains, ô Côme !

Cette parole les délia. Ils se retrouvèrent embrassés, d'une vieille passion enfin hbre. Côme, avec des mains d'enfant, touchait à la barbe sacrée, à cette blanche toison d'un dieu. Un déclin de lumière ghssait des vitres sur leur fraternité réconciliée. Et Côme dit : — « Quand tu m'apparus tout à l'heure, tout mon être vola vers toi et pourtant je demeurai immobile. C'est qu'il est en moi deux âmes. A force de me scruter, de descendre en mes intentions, j'ai étouffé les plus irrésistibles mouvements de la nature. Je suis le Juge et j'ai peur de moi-même. » Il étendit la main : — « Seul, Celui qui est là voit en moi. »

Une pénombre obscurcissait un des angles de

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cette pièce profonde. Sévère, en suivant des yeux le geste de Côme, aperçut le corps pâle du Crucifié. Une des extrémités de la croix s'appuyait au mur, l'autre posait sur le sol, et le bois funèbre, avec son cadavre d'une taille qui dépassait la mesure humaine, s'inclinait, régnait en travers de la chambre. C'était le symbole qu'il avait vu partout dans la Ville, persuadant le renoncement et le sacrifice. Il sentit la maison opprimée par l'Image ; des pleurs et du sang en ruisselaient. Alors les dieux jeunes s'agitèrent en lui. Tendant la main vers les blessures sacrées, il parla tristement :

— Tu as élu la Mort, ô mon frère, et à son tour elle t'élit, tu es l'oint de ses dilections. Ton dieu est celui des cryptes et du sépulcre, Adonaï adoré des femmes.

— Christ est le Sauveur, dit Côme.

— Il ne t'a pas sauvé, car tu le méconnus. Côme se leva, marcha lentement vers le grand

crucifix. Et ayant baisé la plaie des mains et des pieds, il murmura : — « O mon Sauveur et mon Dieu ! faites que je ne cesse pas de souffrir s'il me faut attester ainsi que je crois en vous, en l'utilité bénie de votre divin sacrifice. » Le père d'Eolie comprit qu'il est des âmes de douleur qui ne veulent pas être sauvées d'elles-mêmes. — « Mon frè-

re, dit-il, j'étais venu pour te parler de ton fils et de celle... » — « Achève ta pensée, fit Côme, n'hésite pas à la nommer, celle qui n'est plus. Ce qu'il en reste est si près de la mort qu'à peine elle subsiste l'apparence de ce qu'elle fut aux jours de sa beauté. Elle perdit jeune la raison, mon frère, ou peut-être elle ne la recouvra qu'en sa folie même, puisque alors seulement elle commença à ressentir le remords de la chair coupable. Ainsi la raison lui serait revenue à peu près vers le même temps que lui vint la mort. Considère cette ironie : les Sœurs, ses gardiennes, entre elles l'appellent la Sainte, car elles ignorent son péché. Maintenant parle à ton tour. Me sera-t-il défendu d'espérer que toi, la force et la joie des âges, tu fus aussi à la longue touché par l'immensité d'une telle douleur ?

Des ombres passèrent, obscurcirent les prunelles du vieillard :

— Oh ! dit-il, Éolie n'est plus Éolie, et je ne suis plus l'homme que tu crois. La loi fut transgressée : j'ai vu se réveiller le crime antique. La Mort, ô Côme, malgré mes défenses, est entrée dans l'Ile vierge. L'ingénu Sylvan souilla ses mains pures du sang des bêtes. Mon orgueil à présent a une fêlure par laquelle s'insinua la pitié. C'est elle qui m'a conduit vers toi.

Un silence s'abattit des hauts plafonds, et Côme ensuite de nouveau parla.

— Iront-elles, tes charités, je te le demande en tremblant, mon frère, jusqu'à alléger aux épaules du pécheur misérable, auteur de tous ces maux, le poids d'une destinée qu'il ne put conjurer?

Aussitôt Sévère se dressa, le sang de la colère empourpra ses neiges.

— Rupert ! exécrable Rupert ! Il a suffi pour que tout mon être se révolte ! Le moût des âges, le vin fermenté du meurtre et de la luxure bouillonna en ses entrailles. Cesse, en évoquant son image, d'évoquer les spectres de notre race !

Ensuite, s'attendrissant :

— Il est là-bas une jeune âme, j'osai l'arracher aux ombres. Elle a la fraîcheur des premiers matins du monde, le mal obscur d'où elle sortit ne l'a pas même effleurée... Lys noir miré aux claires eaux d'un lac ! O ma fille, chère et fragile essence ! Un seul baiser de celui qui par la nature s'attesta ton père te consumerait mieux qu'un bûcher.

Il se tut ; un lourd suspens d'âmes parut chanceler aux bords d'un gouffre.

— Maintenant je te comprends, murmura Côme après un long silence... Je lis en ton âme déchirée la peur de l'enfant qui est aussi au fond

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de la mienne. L'enfant, passé et avenir! Nœud frêle aux mains des destinées ! Elée ! Éleuthère ! Ah ! qui saura jamais ?

Son cœur paternel, à ces mots, entra en défaillance. Sévère le vit se glacer d'agonie, redevenu soudain l'homme aux yeux saignants, aux prunelles rongées de sels, brûlées des tisons de la douleur. A pas furtifs il marcha vers la porte, tendit l'oreille à d'imaginaires rumeurs ; et sa main devant lui, éclairée d'un reste de jour, remuait des ombres. — « N'as-tu point ouï des pas dans l'escalier? O parlons bas, mon frère, étouffons nos voix en cette maison pleine d'échos ! Pense à cette chose horrible, Godelieve pourrait nous entendre!... Et cependant j'ai besoin que tu me parles... Eleuthère! Enfant charmant et détesté! »

Il ouvrit un tiroir, en retira une miniature sertie de pierreries comme l'émail d'un reliquaire... « Contemple ce front, vois cette bouche au dessin délicieux. Il n'avait encore que dix ans et déjà c'était l'image de son père... De son père, ô quelle ironie ! bien que ce soit moi qui lui donnai le jour. »

Un accablement l'opprima ; il cessa de parler. Et Sévère doucement lui toucha l'épaule :

— Il est ton fils, Côme... Qu'importe le reste s'il a ton âme ! Il est ton amour vivant et incarné, il est ta chair spirituelle, ô frère !

— Croix ! ô Croix ! gémit Côme d'une voix à peine distincte dans la ténèbre grandissante où un reste de jour parut éclairer, comme du reflet d'un ultime espoir, vainqueur de la nuit des âmes, le cadavre crucifigé. Croix ! répéta-t-il plus bas encore, sombré aux détresses intérieures, en ouvrant lentement les bras par assimilation peutêtre des divines souffrances. Et Sévère ne sut pas si la parole se rapportait aux afflictions de Christ ou s'il les confondait avec ses propres douleurs. Il marcha vers l'une des fenêtres et l'ouvrit. Une croix aussi s'écartelait dans le ciel livide par-dessus la Ville, une croix de soir et de tristesse qui s'appuyait sur le grand beffroi solitaire. Des fenêtres, en des chambres de moribond, en de longues salles blanches d'hôpital, s'étoilaient du trèfle vacillant des cierges. Des files processionnaires s'écoulaient portant des lanternes. Et les verrières d'une basilique simulèrent le giroiement d'une roue de feux et d'émeraudès. Il entendit monter la plainte des orgues, comme des litanies de vierges martyres, comme les lamentations d'une foule pendant une famine. Des cloches grelottaient.

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tristes, infinies, aux prochaines paroisses. Le Vénérable étendit les mains vers les ombres.

— C'est de cela que tu es malade, mon frère Corne. Écoute pleurer la pluie aux gouttières : c'est comme l'âme de cette ville morte qui s'en va par le ruissellement des larmes. Tout ici dérive vers la mort. Les cloches elles-mêmes tintent du silence.

— Oui, gémit Côme, c'est bien de cela que je meurs, je fléchis sous le passé, je porte cette Ville en moi. Mes pensées comme ses canaux stagnent sous les ponts. Mes espoirs sont les cygnes blancs captifs des eaux gelée v Je regarde pèleriner en mes soirs la file noire des pénitents portant des lanternes et processionnant vers les ifs. Ma vie est comme une maison aux fenêtres murées et où il y a un aveugle. J'écoute toujours aux portes de ma conscience.

Tous deux, penchés vers la nuit, demeurèrent sans paroles. L'n léger météore ensuite comme une étoile sur une cime, s'enflamma au haut du beff"roi.

— Regarde s'allumer ce fanal, dit Sévère. Audessous, tout est léthargie et ténèbres. Lui seul brille, il brillera jusqu'au retour des matinales lueurs. Qu'il te soit un symbole réconfortant.

Regarde à ton tour se ranimer en toi la bonne étoile. Sois le veilleur de ton âme, rallume à ce flambeau des ombres ta foi en la vie.

— Il fut autrefois le compagnon de mes veilles, répondit Côme. Alors mes yeux s'en allaient vers la tour et cherchaient la petite lampe dans la nuit comme ma vigilante providence, comme le regard dont Dieu du fond du firmament voit la passion des hommes.

Ils rentrèrent dans la chambre. Une pâleur, la clarté faible d'un astre mort depuis des siècles et qui expire à travers les étendues, miraculeusement baignait les chairs crucifiées, en éternisait la souffrance visible à travers les adieux du jour. Un cœur martyr, comme une lampe voilée, sembla brûler sous le flanc transpercé. — « Voilà, ô voilà, dit Côme, la lumière qui ne s'éteint jamais... Je n'ai plus que Christ. »

Il prit la main de Sévère pour le guider sous les voûtes sombres.

— Viens, mon frère !

Mais une angoisse ensuite l'arrêtait tremblant au seuil des chambres. Il gémit faiblement :

— O Sévère ! C'est maintenant que tu vas connaître ma douleur !

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