‹ L'Ile viergeChapitre 24 sur 50 · I-ES OMBRES · texte numérisé non relu

I-ES OMBRES

secret ; elle regardait en elle comme en une tombe. Et ainsi elle et Côme vivaient séparés par d'arides déserts, le lit séché de leurs larmes.

Eleuthère s'était levé. Il avait tendu son front ; il sembla apporter à son père sa vie pour un sacrifice. Déjà la bonne rosée tarissait; Côme se raidit sous le souffle filial. D'un geste accablé, il le renvoya à ses livres. Et le froid retomba, s'étendit. Dans la ville, une cloche quelque part agonisait. Tous maintenant prenaient attention à cette cloche comme si elle eût sonné pour l'un d'eux.. « Il y a quelqu'un encore une fois qui meurt dans la Ville, dit Côme en tressaillant. Il y a toujours quelqu'un qui meurt dans cette ville. »

La contrainte plus rigidement pesa. Le vieillard à la barbe d'argent sentit son àme des âges s'en aller en ce milieu discord, en cet air torpide et malfaisant. Des paroles lui montèrent aux lèvres ; il les contint, étreint par un pouvoir étrange. D'autres qui lui échappèrent, démentirent sa pensée, et sa voix aussi lui parut changée, comme s'il eût parlé dans le silence d'une veillée, au chevet d'un moribond. Les visages sous la lampe s'obscurcirent, semblèrent décroître vers une région ténébreuse. Godelieve, silencieuse, ployée vers l'âtre, ressemblait aux Saintes femmes douloureuses des cryptes.

Éleuthère, sans mouvement, demeurait penché sur ses livres. Côme, la tête dans les mains, voilé de nuit, peut-être en d'autres temps avait vécu. Toute apparence flotta irréelle, dans les limbes. Et seulement, aux tentures, les grandes figures d'un songe d'autrefois paraissaient encore vivantes en leur geste immobile, comme des esprits enchaînés. Il se sentit au pouvoir des ombres, les membres et la volonté noués. Fidèlement elles gardaient la maison, ourdissant du passé, filant à leur rouet du silence comme des parques domestiques. Côme et Godelieve aussi n'étaient que des ombres, la vie ne les avait pas déliés ; ils vivaient dans le rêve, la grande défaillance humaine, le vertige et la volupté des larmes. Mais surtout la destinée du bel enfant triste l'émouvait, lui-même déjà touché par les ombres. Il le vit, traînant son rêve mort, entre le déclin du père et de la mère, leurs vieillesses solitaires et éprouvées. Sylvan, lui, d'une âme libre avait grandi parmi les chênes et les taureaux, jeune Héraclès promis aux travaux fabuleux... Son orgueil, à ce penser, renaquit; il eut la vision d'Eolie, de ses jeunes cultes, de ses symboles éternels. Et le songe funeste miraculeusement se dissipa, un autre marchait glorieux, du pas des dieux.

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