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LES OMBRES

Le Vénérable se leva et, appuyant ses larges mains aux épaules du juge : « Réveille-toi, Côme, dit-il. Déjoue les hallucinations qui captivent ici la vie. Elles s'étaient emparées de moi-même, et vois, je m'en suis affranchi. Suis-moi là où nous puissions nous entretenir seul à seul. Je veux te dire des paroles mûries. »

Une cloche encore une fois se lamenta dans le soir de la ville, très faible, comme la fin d'une vie. Ils passèrent dans un parloir. Des cierges brûlaient devant les Saintes-images. « Aveugle! aveugle! dit Barba. Eleuthère se meurt... L'âme en lui se débat, elle veut fuir la prison des ombres où tu la muras... » Mais le cœur usé de Côme sembla sans force pour mesurer l'immensité d'une telle douleur. « O se peut-il? Dis-tu vrai? demanda-t-il presque avec indifférence. O Eleuthère ! mon cher Eleuthère! Et rien à faire à cela... Je t'en prie, Sévère, n'y a t-il rien à faire ? » — « Le sauver de lui-même, et peut-être vous sauver tous avec lui... Qu'il soit Eleuthère ! Qu'il soit le sauveur et l'élu ! Qu'il soit l'Homme libre 1 Jamais enfant ne porta nom plus divin.

— Il est le fils de la douleur et de la mort, s'écria Côme en laissant retomber ses bras. Pense à cela, pense bien à cela, mon frère.

— Alors qu'il meure, père barbare, s'il ne doit être Éleuthère que par le mensonge du nom !

La paternité subitement s'exalta, cria comme sous une hache : « Qu'il vive !... Qu'il soit sauvé! O Sévère! s'il n'eut pas mon visage, qu'il n'ait pas davantage mon âme infirme! O qu'il ne ressemble à personne! Mais qu'il soit sauvé! Godelieve et moi traînons après nous trop de passé... »

— Alors, écoute, dit avec force le roi d'Eolie, qu'il quitte cette maison des ombres, qu'il fuie sans retourner la tête ! Ici fut pour lui l'exil. Ici son âme se meurt de n'être plus que du vertige au bord d'un puits. Qu'il brûle ses livres! Qu'il se pense vivant ! La vie est la seule pensée éternelle ! Cesse donc de lui enseigner les sciences qui sont la mort ; ne dessèche pas en lui les sources. Mais abandonne-le à sa vierge humanité, ramène-le vers Eden. Et Eden est le vœu d'Idéal né avec l'homme, consubstantiel à son essence, principe et fin des dieux qui dorment en nous. L'homme, ô Côme, ne peut être sauvé que par lui-même et le miracle de l'innocence. Mêle-le aux forces, trempe-le dans la douce âme de la nature ! »

— Non, non, pas cela, pas la nature! Trouve

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