LES OMBRES. I
autre chose. Pas la nature, te dis-je. Elle est la répouvée, l'interdite. Elle est l'inconjurable péché. Le front du vieillard s'empourpra. Une foi d'apôtre enfla sa voix, élargit son geste. Il sembla le patriarche venu pour chasser les Baals et convertir aux dieux nouveaux les peuples de la Mort. — « Scolastique byzantine 1 Exécrables casuistiques! cria-t-il. C'est là le sacrilège! En niant la nature, c'est ton Dieu même que tu renies et ta Bible. Il fit Eden, ô Côme, semblable à l'homme, il les fit tous deux semblables à lui. Alors toute chair était sacrée. Abel vivait encore et voici tressaillir la terre sous les pas de Caïn. Caïn frappa l'amour, il immola la nature... Et du sang, de la nature méprisée sortirent les monstres, les terreurs, les damnations. Le Serpent fut roi et Eden avait vécu.
— Tu blasphèmes, mon frère. Le monde naquit le jour où il s'ouvrit à la Grâce.
— Théologie ! théologie ! L'homme connut la Grâce et perdit sa conscience. Depuis des siècles, il agonise en un songe impur, il se consume de la perte d'innocence, du remords de la nature. C'est elle la mère aux vives mamelles, ô Côme! Elle était avant les dieux. C'est pourquoi je te dis : Sois secourable à ton fils. Ou'il recommence en
soi l'humanité ! Qu'il ait l'âge d'enfance ! Je lui ouvre Eolie: il y apprendra à devenir un homme.
— Notre foi n'est pas la même, dit Côme avec humilité. Il vaut mieux que nous allions chacun en notre chemin.
Sévère courba la tête, resta longtemps silencieux. Puis, secouant son front neigeux :
— Voici, dit-il, j'étais venu pour te dire ces choses selon mon cœur. A présent il me semble que je te perds une seconde fois. Chacun porte en ses mains sa vie. Tu en voulus porter trois.
Une cloche en ce moment commença de tinter d'un argent léger d'angelus où renaissait la vie. Côme étendit la main : « Voilà la fin du jour, voilà la délivrance. Ne te semble-t-il pas qu'une étoile doucement croise les mains et s'agenouille en cet angélus ? Maintenant Godelieve et son fils sont partis prier à l'église. Pensons à Cordalie, mon frère^ pensons à celle pour qui ne luit plus nulle étoile. »
Ils cessèrent d'apercevoir les tours de la Ville, et devant eux se dressa une haute masse carrée sans fenêtres. Elle dominait toute la campagne, elle était seule au bord d'une route sans arbres. Ils cheminèrent pendant une heure ; ils croyaient être tout près, mais elle se reculait comme un mirage, comme une idée dans une cervelle malade ; et ils ne pouvaient l'atteindre. Le paysage autour semblait avoir été vert autrefois, tout nu à présent, infiniment solitaire. Cependant, s'étant baissés, ils virent que c'était bien de la terre, mais sans sève, de maigres et pauvres sablons aux gramens débiles comme des cheveux morts. Une ancienne humanité s'était consumée là de misère, ou bien un fleuve avait passé et qui s'était tari. Bientôt ils aperçurent un homme qui, à grands coups de bêche furieux, fouissait le champ aride. Sa tête et ses épaules seules dépassaient l'aire ; le reste du corps plongeait dans le trou qu'il creusait. Ils s'approchèrent et lui demandèrent la raison de son labeur acharné. L'homme, sans s'arrêter de travailler, les regarda et ne parut pas les comprendre. Ils réiérèrent leur question et il leur dit : « Voilà
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plus d'un siècle que je creuse cette fosse. Maintenant je suis à peu près au bout de mes peines. Il n'y a plus que quelques pelletées qui' me séparent de Dieu. » Il se remit à creuser, mais le sable coulait en pluie de sa bêche, comblait à mesure la tranchée ; et il était très maigre, sans âge. d'une force de bête sauvage.
Un peu plus loin, un jeune homme pâle, aux traits charmants, se mit à pleurer sitôt qu'il les vit approcher ; et il prenait leurs mains, il baisait leurs vêtements. Il les supplia de lui révéler l'endroit secret où ils avaient caché la jeune fille à laquelle il était fiancé. Ils essayèrent de le consoler ; il se jeta sur eux dans un élan de désespoir et de tendresse ; et pour s'en débarrasser, ils lui désignèrent une grosse pierre. Il se précipita avec fureur et, l'ayant ébranlée, il creusait dessous avec ses ongles comme un chien. Ils rencontrèrent encore d'autres visages. Un vieillard, sous des vêtements en lambeaux, dissimulait un trésor. Il se détourna quand ils voulurent lui adresser la parole, mais à distance il leur criait : « Maintenant on ne me le volera plus ; j'ai cousu ma peau pardessus. Je le porte entre mes os. » Et ils virent qu'ils n'avaient quitté le pays des ombres que pour pénétrer en des territoires où bien plus ter-
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riblement régnaient des morts vivants. Sans doute c'étaient là de pauvres déments inofiènsifs ; ils allaient cherchant une part d'eux-mêmes qu'ils avaient perdue ; et ils étaient très doux, les suivaient d'un air humble et craintif. Toute la campagne était remplie de ces âmes déjà retournées aux limbes et qui ne gardaient que le geste machinal de la vie. Maintenant ils étaient devant la maison ; ils apercevaient les grilles du porche ; et elle gardait néanmoins un air lointain et voilé.
La cloche longuement grelotta comme un glas, comme le dernier bruit des vivants avant la mort. Ils durent parlementer avec le portier ; et ensuite des portes retombèrent, des ais massifs et puissamment verrouillés. Ils franchirent une première enceinte : des portes encore une fois s'ouvrirent, se fermèrent ; ils remarquèrent que les bruits avaient un autre son qu'au dehors. Le silence même se dénonçait discord et insolite comme si, dans une foule hurlante, ils n'entendaient plus rien. Et les murs trop blancs les aveuglaient, la forme des pierres violait en eux d'antérieures lois d'harmonie.
Un gardien d'un visage hypocrite et bas les mena vers un préau où ils attendirent un peu de temps celle des Sœurs qui dirigeait l'asile des
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femmes. Ils en virent passer d'autres, pâles comme des veuves, et dont les capes blanches voletaient d'un essor comprimé, d'un bruissement dou.x d'ailes captives. Il y en avait une, très jeune; elle traversa le préau comme un fantôme léger, comme une âme des âges v^enue en visite dans cette geôle ; et elle tenait à la main une poupée défigurée et qu'on donnait aux mères folles. Mais surtout ils restèrent frappés de l'agitation de quelques femmes dans cet espace clos. Une, à la vue de la poupée, se précipita avec des cris ; elle suppliait la petite religieuse de lui rendre son enfant, et sa bouche se collait à l'ancien vermillon de cette tète en bois, effacé par d'autres baisers. Elle s'enfonça dans le couloir, suivant toujours sa chère illusion, sa pauvre vie en allée avec l'horrible poupée. Une belle jeune fille ensuite, d'un air réservé, s'approcha d'eux et leur demanda s'ils venaient de la part du prince pour régler le cortège des fiançailles. Et regardant en tous sens, de peur d'être surprise, elle leur glissa furtivement aux doigts une boucle de ses cheveux qu'elle avait retirée de son corsage et qu'elle leur remit pour celui qu'elle chérissait si follement. Mais une autre folle, une aïeule grande et maigre, aux livides cornées rongées de cécité, surtout les affligea. Elle allait les
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inains tendues devant elle, d'un mur à l'autre mur, sans dévier de sa route, marchant très vite et recommençant le même trajet comme un mécanisme, comme le retour de la navette au métier du tisserand, son rigide visage de vieille parque aux yeux morts levé ve.i's le ciel. Chaque fois qu'elle arrivait au mur, elle le cognait d'un petit coup sec du front, sans presque s'arrêter, et ensuite elle repartait de son pas égal, rapide, faisant là une chose que per:ionne jamais n'avait comprise et qui était sa folie.
Une femme, un pauvre corps exténué et qui se traînait à peine, redevenu enfant par la taille, ensuite traversa le préau. Son visage ressemblait à une tète de mort, l'os pointait sous l'usure de la chair. Ce spectre, cassé d'ans et de maux, vêtu de la bure des cloîtres, disparut dans le couloir, reparut au bout d'un instant, et en:ore une fois il passait devant eux sans les regarder, sentant la décomposition et la terre, comme échappé du tombeau. Puis la Sœur supérieure arriva et ils lui parlèrent de Cordalie. Ils auraient voulu la voir d'abord, sans qu'elle s'en doutât, car ils craignaient ne pouvoir la reconnaître. Alors la Sœur, étendant la main, dit lentement i
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— Celle qui vient de s'en aller par là est Cordalie.
Ils se regardèrent : nul mouvement de la nature ne les avait avertis ; toute ressemblance aussi entre l'ancienne Cordalie et cette ruine humaine semblait depuis longtemps eflFacée, comme aux eaux mortes d'un puits la claire lumière des étés, comme les musiques aux airs enchaînés de l'hiver. Et se souvenant de sa belle jeunesse de péché quand à ses rameaux de vive et ardente lambrusque courait un sang rouge, ils se disaient :
— Comment, ce serait là notre sœur Cordalie ? La dame de charité doucement remua son front
plus blanc que sa coifife.
— Oh 1 dit-elle, un souffle seul la retient encore à la terre. La douleur et la pénitence l'oxit consumée. Mais personne ne connaît ici quelle faute elle expie, hormis notre pasteur. D'abord elle fut vraiment impie ; elle repoussa son saint ministère, tout lien sembla rompu entre elle et l'Eglise. C'était alors le temps de son égarement. Un jour Dieu la toucha de sa grâce ; elle vint d'elle-même au tribunal des âmes. Depuis, elle n'a cessé de se confesser et de communier toutes les semaines.
— Et dites-nous, fit Côme en touchant son front du doigt, la raison ne lui revint-elle jamais?
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La Sœur ne répondit pas, mais d'un geste les invita à la suivre. Après avoir traversé des cours et des galeries, ils pénétrèrent en un parloir froid et nu. Un Christ étendait ses bras crucifiés sur le mur.
— Monsieur, dit-elle, les jours où Notre Seigneur la visite, elle goûte une joie admirable. Vous la verriez alors passer les yeux baissés et les mains jointes ; elle semble porter son âme entre ses doigts comme un trésor fragile. Mais pendant les intervalles de ses communions, le charme délicieux s'en va ; elle est reprise de ses exaltations. Son ardeur de pénitence aspire au martyre, à la mort volontaire ; elle se déchirerait de ses mains. C'est là une grande calamité. C'est peut-être aussi le signe que Dieu ne l'a point encore guérie tout à fait. Et cependant on ne peut dire que ce soit là de la démence. Dieu voit au fond de la créature, il choisit ses âmes et les modèle sur son dessein. Oh ! elle nous donne à toutes un grand exemple.
— Et, dites-nous, madame, jamais elle ne prononça un nom ? Jamais elle ne parla de ses frères, jamais non plus d'un enfant ?
— Non, monsieur. Autrefois, au commencement de sa pénitence, ses douleurs lui échappaient. Elle se roulait au pied de la Croix, elle était