‹ L'Ile viergeChapitre 4 sur 50 · L ŒUVRE DE VIE · texte numérisé non relu

L ŒUVRE DE VIE

vint le petit faune agile des bois. Florie, H3lette, Elée furent les divines légendes qui dansent aux clairs de lune. Tous quatre jusqu'à la puberté coururent sans vêtements. Ils luttaient nus comme des enfants d'Ionie. Et ensuite, accoutumés aux tuniques, ils ne cessèrent pas de se baigner ensemble. Ils connurent les vieux cultes de la terre. Un dieu régna dans l'île, très grand, fait de tous les dieux heureux. Au printemps ils offraient des fleurs au soleil. L'été, en dansant devant les chars, ils se guirlandaient d'épis mûrs. Chaque matin ils chantaient le cantique dans la clairière. Ainsi ils grandirent parmi les troupeaux, les arbres, les fontaines, petites essences joyeuses et libres. Et ils ignoraient le mal. Or Barba enseignait : l'humanité recommence en chaque homme ; le fort se fait à lui-même ses dieux ; il n'est de loi que le sens intime ; et toute délivrance vient de la nature.

Le Vénérable à présent considère avec délices la prairie. Tous les nuages se sont dispersés. Il renaît un été brillant, il pleut des arcs-en-ciel de lumière et une joie surhumaine gonfle sa poitrine.

— O Eolie ! les dieux te sont rendus ! Que le Taureau furieux mugisse au loin ! Ici règne la paix, l'âge d'enfance, ici finit l'exil d'Eden. J'ai lavé d'aurore la petite chair malade, je l'ai parfu-

mée d'innocence. J'ai dit au frère : « Regarde ta sœur », aux sœurs : « Regardez votre frère ! » Et ils n'ont pas rougi. Ils sont ensemble comme l'âme lisse et nue des premiers hommes ingénus. Moi, Barba, j'ai fait cette chose. Je me suis égalé à ma volonté. Et c'est pourquoi, patriarche à la barbe d'argent, je vais tranquille par les chemins.

Une clameur accourt du fond de l'avenue, un vent de cris et d'haleines. Et il a reconnu les voix, il a perçu le nom sacré dont on le révère.

— Notre père...

Déjà elles l'entourent de leurs bras. Leurs tuniques sont agitées et ondoient à leurs jambes fines. Et il tressaille de les voir malheureuses. « Quelle peine, enfants, vous fit ces bouches pâles ? »

Alors les mots tourbillonnent. L'une achève ce que l'autre a commencé, et toutes ensemble font un bruit d'eaux après les vannes levées.

— Notre père, dites-nous la cause pour laquelle, depuis deux jours, Sylvan se dérobe à nos appels... Nous courons en vain par Eolie.

Barba caresse leur nuque et sourit : « Vraiment Sylvan fut ce jeune homme sauvage? » — « Notre père, c'est depuis que cet Etranger... »

Subitement ses prunelles brasillent, comme l'éclat dur d'une mer sous un couchant électrique.

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— Cet Etranger, dit-il, personne ici ne sait son nom, personne n'en doit parler. Il est celui qui passe et ne revient pas. Taisez- vous donc, filles bavardes et mal embouchées.

Il essuie les eaux de son front. Il les regarde avec des yeux terribles. « Dites, mes filles, où donc était Sylvan pendant le temps que l'Étranger demeura dans la maison? »

La honte les empourpre, car elles se souviennent qu'elles-mêmes perfidement le poussèrent vers la trappe. Cependant Elée, après un instant, lève jusqu'à lui des yeux hardis et dit :

— Notre père, nous étions dans la tour, comment l'aurions-nous su ?

Et ses sœurs admirent sa dissimulation. A leur tour, en le caressant, elles élèvent la voix.

— Oui, nous étions enfermées, nous étions trois petites prisonnières dans la tour, notre père.

Alors il s'attendrit dans sa confiance, secoue son front aux neiges brillantes.

— Maintenant l'orage est passé. Serrez-vous contre moi, enfants... Soyez les oiseaux de mes ramures... Ensemble nous irons par les avenues, criant après le boudeur Sylvan.

Elles agitent leur mains comme des sistres ; leurs rires tintent et ruissellent d'un bruit clair de jet

d'eau dans un bassin, et le jour divin rit dans leurs yeux ; leurs lèvres semblent avoir mangé des fruits d'aurore. Barba sous leur grappe ressemble à un espalier chargé de pêches d'or. Ils vont appelant Sylvan et les grands bœufs aux yeux violets cornent vers leur passage. Bientôt les rejoint un char, tout chevelu d'or roux, devant qui va le valet, sifflant et tressant son fouet.

— Le jeune maître, dit-il, tout à l'heure passa chez les aoùterons.

' Aussitôt, tordant joyeusement sa barbe, le vieillard rit :

— Tandis que nous l'accusions, l'enfant veillait au pain, à la grange... Laquelle de vous, en ce jour, œuvra plus profitablement ?

Florie, Hylette et Elée, à grands flots de paroles, se défendent :

- — Les buandières ont fini leur lessive. Ensuite elles l'ont mise herber sur le pré. Et maintenant elles rincent le linge à la rivière... Notre père, nous avons été au pré, le linge était clair et frais comme le jour.

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LE HEROS INGENU

Et le cinquième matin s'est levé sur Éolie.

Sylvan descend aux étables, il chasse devant lui le troupeau ; en mugissant, les vaches gagnent lasavane givrée d'aiguail. Ensuite il pénètre chez les génisses aux yeux humides ; et à présent elles nuitent sous les minuits chauds, elles ne quittent plus leur dormoir. Trois, parmi les plus belles, furent choisies. Barba les donna à ses filles comme un apanage, une chair personnelle et amicale, et l'une fut appelée Florie, la seconde Hylette, la troisième Elée. Et toutes trois ont grandi, d'une virginité heureuse comme des femmes. Or, Sylvan, étant entré dans l'enclos, va à Florie. Il la maintient par les cornes, la baise entre ses naseaux frais. « O Florie ! » gémit-il. Ensuite il caresse le col annelé, les tremblants fanons de celle qu'aime Hylette, et pareillement il gémit : « O Hylette ! » Il va aussi à la troisième et appuie ses lèvres à son front busqué entre ses cils raides. « O Elée! » Son cœur bat, rythmique et fort ; un sang égal bruit à ses tempes. Sa rancune s'est effacée ; il ne baisa que le nom de ses sœurs et il a l'illusion d'avoir baisé leurs visages. Piiis, riant de sa

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folie, il s'en va tandis que les génisses, en humant son odeur, docilement le suivent par les herbes fleuries jusqu'aux limites. Ainsi, au divin Ràmayana, la bête sauva l'homme dans la peine.

Sylvan traverse en courant les prairies, il atteint la rivière. Sa chair nue fume aux eaux d'aurore, d'un élan immergée. Il dérive au reflet des nues blondes, aux espaces fleuris d'azalées et d'iris, et une joie libre l'emplit. Le suint tiède, l'efflux musqué des bonnes génisses n'a pas quitté ses narines. Il songe : O Florie ! O Hylette ! Et Élée !

Du milieu des roseaux, un rire crécelle. Il voit surgir leur nudité comme un pommier aux fruits pourprés. Toutes trois sont roses comme si elles rougissaient. Alors il les aperçoit nues pour la première fois. O qu'elles se cachent ! Qu'elles se renfoncent dans les roseaux ! O la laideur de leur chair ! Et la petite chose inconnue qui rend impure celle qu'il ignore ! Leurs ris le raillent : « As-tu fini de bouder, affreux Sylvan, ô Sylvan le fol! Quelle mouche méchante te piqua? » Il leur échappe et de loin leur crie : « Non, vous n'êtes plus mes sœurs... » Toute sa colère l'a repris pour ce mal qu'elles portent en elles et qu'il ignore. Mais tendrement Florie le supplie : « Aimable Sylvan, voyons, que t'avons-nous fait ? » — « Je ne

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suis plus votre Sylvan, dit-il. Laissez-moi maudire l'Étranger. » Alors les yeux fixes, elles s'interrogent : « Qu'a voulu dire notre frère? Maintenant nous n'en pouvons plus douter, cet homme inconnu a fait entrer le malheur dans cette île. » Elles le voient atterrir au loin. Il détourne la tête, il n'ose regarder leur nudité. Et sortant des eaux, il lui semble aussi qu'il s'aperçoit nu pour la première fois. Aussitôt il se cache : il a peur que quelqu'un soit sur la rive. Et sa main, en touchant à sa chair, lui fait une blessure.

Puis, comme les autres jours, il gagne l'enclos des grands bxufi. Là sont les abris profonds et le silence. Une langueur jusqu'aux pleurs l'énervé ; il se doute qu'il ne connaissait pas encore l'être qui rit à travers des cheveux longs et qu'on appelle la Femme. O laquelle pourtant n'est pas sa sœur? Il n'en veut qu'à celle-là et l'amour lui vient à travers la haine. O la mordre, l'égratigner du coupant de ses ongles jusqu'à ce que le sang bruine comme le jus des mûres! Ensuite ses bras se détendent, amoureux. Il rampe vers un orme dardé du buisson et le tient embrassé. Autrefois il se mesurait avec les souches, les hautes tiges ; il tentait de les déraciner, dans une ivresse de force. A présent, il espère les sentir s'amollir

entre ses bras comme une poitrine humaine. Mais l'écorce le blesse ; il frappe le tronc qui l'a repoussé. Et derrière lui, des herbes foulées une senteur de mélilot s'efflue. Il voit son père.

— Parle, Sylvan, de crainte que je ne me figure un mal plus grand !

Barba le regarde de ses yeux clairs, bienveillants. Mais un pli de volonté barre le front de Sylvan, une âme orgueilleuse et mâle. Il devine qu'un homme a surgi dans l'adolescent.

— Mon père, les pommiers ont fleuri mon dixhuitième printemps. Donnez-moi un cheval à dompter, un boeuf à terrasser... Alors on verra si je suis une fille ou un garçon. Je ne dirai pas autre chose.

Barba secoue ses crins d'argent.

— Si tu as un secret et que tu veuilles le garder, garde-le fidèlement. C'est déjà l'indice d'une âme libre. Donc je ne te contraindrai pas à parler. Mais fais ta paix avec tes sœurs. Cela, je puis l'exiger ; elles sont restées là-bas gémissantes.

Ensuite sa large main lui flatte les épaules.

— Va maintenant comme un jeune étalon, ditil. La joie est le signe de la force. Méprise donc la douleur, Sylvan, laisse les larmes aux femmes.

Si toutefois devant l'une des trois sa bouche

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s'avance comme pour mordre, ou si ses paumes se réticulent, celle-là se dénoncera haïssable. Ainsi pensant, Sylvan marche par les avenues, vindicatif comme un taurin blessé par sa corne naissante. Un lièvre soudain débusque, casse à bonds rapides la sente, couleur des labours d'automne ; et toute la terre a bougé, semble fuir en sa fuite. Violent, le cor rouge se réveille... Un silex ! Et d'un bras sur, mortel à l'égal de la fronde, Sylvan abat raide l'animal. Le geste devança sa volonté ; il a frappé sans penser, déchaîné à la vue de la proie, tout son être subtilement élancé à la mort. D'abord il s'étonne, il pâlit ; il regarde si personne ne l'a surpris. L'aire s'étend déserte, sans nul hôte, et seulement une pie s'envole, d'un cri irrité. Alors sa force l'enivre : le premier, il versa le sang dans Eolie. Le lièvre gît, l'œil déjà terne, les pattes encore agitées de tressants rapides. Sylvan, très pâle, le cœur gonflé d'orgueil, admire le coup et la mort. Une pierre en plein élan peut donc arrêter la vie ! Ainsi il s'égala aux dieux, ordonnateurs des Destins. L'enfant rit, hardi, sentant une fierté divine ; il regarde ses mains, il tàte l'arc bandé et nerveux de son bras. Et il a le visage dur et enflammé des héros. Cruellement il observe les spasmes plus lents, le dessin rigide

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des membres, l'œil vertigineux. Deux gouttes de sang, deux larmes brunes ont glué. Ensuite le poil froidit, moite et lourd ; il sent la chair se raidir. Mais la mort maintenant glace la main dont il palpe l'être expiré. 11 croit mourir lui-même ; il se prend en horreur. La vie s'épand du haut ciel, roule en ondes de soleil et de vent jusqu'au taillis où tourbillonnent les mouches voraces. Ardente et ivre, la sève bout, circule, bruit, gonflant les faunes et les flores, accélérant le cœur des chênes. Lui seul est la Mort ! Et des corbeaux noirs ont apparu.

Sylvan recouvre de feuilles le cadavre. A présent il a touché le mystère, il a violé le sombra arcane. Un respect superstitieux lui vient pour cette chose immolée et qui vécut. Et ensuite ce n'est plus encore une fois que l'orgueil ;il cherche le cor à son épaule et s'en va, magnifique, touchant de la tête le ciel comme un petit Achille abatteur de proies sur les monts. Maintenant je sais frapper, je suis le maître de toute vie, pense ce jeune homme téméraire.

Son sang délicieusement bouillonne. Il ne garde plus rancune à ses sœurs ; il jouit à l'avance de leurs visages émerveillés quand il leur apparaîtra le Meurtrier glorieux. Elles ont noué un chœur

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