I.A LEÇON DES AGES. I
ses doigts tandis qu'elle le regarde, inquiète et joyeuse comme pour un aveu dangereux, un acte glorieux dont elle eut sa part. Le taillis, l'agonie du lièvre, le sang mué en grappes vivantes, tant d'images en une, la mort qui revit ! Sa petite âme d'orgueil et de péché lui bat aux narines. Mais Sylvan n'a plus rien dit. Il médite ; il voit passer, à l'horizon des temps, le galop furieux des centaures. De livides oiseaux à figures de femmes hululent et plangorent par-dessus des lacs ardents . Le mugissement effrayant des hydres fait trembler la terre en ses profondeurs. Soudain un pas vient, l'Exterminateur apparaît. A chaque coup c'est la mort ; les cavernes se dépeuplent ; les monts s'empourprent de sang ; les funestes vols ont replongé aux eaux stymphalites. Ainsi le meurtre, aux mains du Sagittaire, se fait sacré. Par le carnage, par l'immolation d'un sang venimeux, le monde retourne à l'harmonie et à la paix. Or lui, Sylvan, il a tué l'innocent, il a frappé l'âme charmante des bois, la bête à l'œil fraternel. Il soupire : — « Peut-être que nous sommes pour nous-mêmes l'hydre et le marais empoisonné... » Florie, petite vestale visitée des esprits, s'émeut, applaudit : — « Tu l'as dit, frère : la fable sans nul doute eut ce sens profond. » Hylette, séduite par l'aventure
IÇo L ILE VIERGK.
amoureuse, rêve : — « J'aime mieux le beau chevalier Hercule ; il tua le centaure et fila aux pieds d'Omphale. » Et à son tour Elée s'écrie : — « Il tua, tu l'entends, ô Sylvan, et ne cessa pas d'être Hercule ! »
La colère, à ce mot, emporte Sylvan. Il soupçonne la ruse, l'embûche ; il se souvient qu'elle fut la conseillère perfide. Tout plein du héros et de ses malheurs, il ne trouve qu'un mot à lui jeter : Déjanire !
Comme une flèche, le nom cruel vibre, frappe Elée au cœur. — « Oh ! dit-elle, j'aurais partagé joyeusement la tunique avec Hercule : il n'en serait pas mort tout seul ! » Et Sylvan la regarde, irrité et déjà mi-vaincu, charmé par cette âme sauvage qui mêle le plaisir et l'amour à la mort. Florie et Hylette, amusées que pour Sylvan Elée soit Déjanire, rient aux éclats. Et le père à la barbe blanche rit aussi, car il ne voit en cela que badinage et jeux futiles. Mais Elée, la voix brouillée et les prunelles ardentes, insiste : — « Et tu sais, Sylvan, ce que je dis, je le fais, moi ! » Alors elles la regardent, étonnées. Cette petite âme d'Élée est un mystère pour tout le monde. Elle vit au fond d'une tour ; quelquefois elle glisse d'un pas léger jusqu'aux barreaux et puis elle rentre, on cesse de la voir.