‹ L'Ile viergeChapitre 31 sur 50 · LA LEÇON DES A(;ES. I · texte numérisé non relu

LA LEÇON DES A(;ES. I

Barba quitte la chambre : ils restent seuls, et l'étrange voix d'Elée retentit encore aux airs. « Tu es notre sœur, lui dit Florie, et cependant tu nous apparais une étrangère par moments. Il y a entre toi et nous quelque chose que nous ne savons pas. » Elée pleure et lui répond : — « Il me semble que j'ai vécu autrefois avec un autre père dans un palais au fond d'un bois. Je dormais toujours, je n'étais jamais éveillée. »

Sylvan, qui l'entend, pâlit.

— Qu'as-tu dit, Elée? Un autre père?

Il regarde ses sœurs, il les compare à Elée : la nuit n'est pas plus dissemblable du jour. Mais déjà elle rit : — « O Florie, j'ai là une bête, je suis toute pleine de bêtes. Est-ce qu'on ne voit pas déjà passer leur tête par ma gorge? » C'est au tour des autres de rire. Aussitôt elle croit vraiment sentir une bête s'agiter en elle. Elle se lamente, se roule sur le carreau. Alors Florie l'assied sur ses genoux, grave comme une petite sibylle, et dit :— « C'est ton cœur qui grandit, pauvre Elée. » Mais Elée étrangement répond : — « Mon cœur est mort. » Et ensuite elle demeure devant la fenêtre à regarder la savane morte, les neiges s'effilant comme des charpies, les arbres cristallisés de givre et les noirs corbeaux fossoyeurs.

— « Certes, pense Sylvan, elles eurent aussi ce signe, les autres que si follement chérit le Héros ! » Il considère ses noirs sourcils comme la courbe d'un arc : une idée s'enchaîne, il se suggère l'ironie de cette vie d'un dieu. Il fut l'archer miraculeux, ses flèches à son arc vibraient comme sa pensée, comme sa grande àme violente et prompte. Mais lui-même fut frappé par des flèches non moins sûres. Et tantôt c'était Omphale ou lole, tantôt Déjanire. Ainsi songe Sylvan et ensuite il regarde Hylette et Florie, il s'étonne de les avoir méconnues. — « Leur àme est blonde comme un vol de bonnes abeilles : elles n'auraient pas fait souffrir le divin Hercule ! »

Sylvan quitte ses outils, il va par les cours, il gagne le pré rigide dont le givre craque sous ses pieds. De fines aiguilles, des cristaux acérés lui percent la peau. Si loin que vont ses yeux, un morne enchantement tient les airs captifs. Les vertèbres de la terre saillissent à nu, comme les os

d'un pauvre. Un épais granit pétrifie le fluide courant des eaux. Pourtant l'août glorieux régna sur ce désert, agita les palmes feuillues, treillissa d'or et d'améthyste la prairie.

Alors les Heures nouaient leurs guirlandes harmonieuses et ses sœurs elles-inèmes enguirlandaient la fuite heureuse des jours. O charme bref d'innocence! Ère aimable où Hercule n'était pas né, ni les monstres ! Soudain apparut l'Homme au-front-de-taureau, détesté de son père, et l'Ile se voila, comme pour tous les monstres apparus en un seul. De sombres prodiges éclatèrent : ils connurent la mort, s'aperçurent nus au miroir des eaux, et il savait l'amour ; et l'une des trois n'était plus que la petite chose honteuse... Maintenant l'hiver est au cœur de Sylvan comme dans Eolie. Le péché se révéla en celle-là qu'il aima d'une folie presque trop tendre, comme Hercule aima Déjanire. Et il s'en veut de ne pas détester la méchante Elée autant qu'il l'aima, car il ne peut oublier qu'elle accepta d'être Déjanire, à la condition de mourir avec Hercule. Une chaleur d'orgueil à ce penser l'exalte, il songe. « Si tu mourais, Sylvan, Elée te suivrait aux ombres ! » Il se sentl'àme d'Hercule et aussi ses défaillances.

Il revient sur ses pas, il pénètre aux étables. Là

sont les grands boeufs blancs, les patriarches du bel été au vàsage contemplatif, à la soyeuse robe de lune. Il prend leurs cornes entre ses mains, il voit renaître en leurs prunelles les matins innocents de la prairie. « O amis ! dociles amis à qui j'attachai le joug et qui selon ma loi décrivîtes la parabole, vieillards contemporains des dieux d'Éolie, maintenant des signes m'avertissent d'une destinée prochaine. Comme vous, ô bœufs, je marcherai jusqu'au bout de l'horizon, traçant mon sillon. »

L'aîné du troupeau, à cette voix qui rythma son pas cadencé, doucement meugle, tourne ses yeux glauques vers les seuils, se souvenant du rouge octobre et de l'araire aux courbes profondes. Un regret amollit le cœur de Sylvan. Il flatte les naseaux humides, il lisse les lourdes paupières frangées de cils d'argent. Et encore une fois il parle : — « Nous n'irons plus, ami, par la lande rose, dans le brouillard matinal. Je ne verrai plus s'allonger comme un mont ton ombre sur les guérets. D'autres soleils se seront levés pour le maître qui guida harmonieusement tes pas. Car toute chose n'est pas en Eolie : les hommes seulement commencent par delà ses rives. Et j'ai soif, ô bœufs aimés, de la vie, je suis ivre de tout l'univers que

je sens au delà. Ainsi Hercule d'abord accepta d'être un pasteur et ensuite partit accomplir ses travaux. »

Sylvan s'en va vers l'écurie. Son cheval Héraut reconnaît son pas et hennit, comme aux soirs de légende où sonnait le cor. Et il tresse entre ses doigts la dure crinière de la bête fraternelle; il lui caresse tendrement le garrot. — « Là-bas, ami, s'éploie l'espace... Là-bas sont les plaines sans fin... Mon cor sonnera aux solitudes vierges. Nous irons par l'horreur des grands monts, car tous les centaures n'ont pas été transpercés par les flèches d'Hercule. »

Ainsi dans un vertige parle le jeune héros. Il aspire à une destinée merveilleuse. Et ensuite, il reprend pensif le chemin des demeures. Il voit ses sœurs réunies autour de la table. Le soir rose qui scintille au givre des vitres fleurit leurs mains mobiles occupées de travaux. Et elles-mêmes ressemblent à des fleurs nées d'une aurore d'hiver. Il leur dit : — « Les corbeaux montaient très haut dans l'air ; ils déchiquetaient de leur bec rauque le couchant rouge. Et regardez, voici qu'à l'orient s'effile la lune brillante comme une faux. C'est le signe du gel, mes soeurs, maintenant les neiges ont pris fin. » Alors elles battent des mains,

204 L îl.E VIERGE.

joyeuses, pensant à l'essor hardi des patins.

Des jours magiques se levèrent, habillés d'argent comme des princes du pôle. Un dur éclat de verreries miroitait aux prismes glacés des eaux. De fins micas, un grésil d'arc-en-ciel s'effritaient des raides écorces du sol, tourbillonnaient en subtils iris dans les vans de l'air. L'aigre bise bluta la neige restée aux arbres, dispersa comme un vol en fuite de colombes la toison des toits. Éolie apparut sous un or froid de soleil le métal et les marbres d'une walhalla, l'éternel matin rigide des dieux violents, ennemis du rêve. Alors, l'âme de Sylvan se sentit déliée, elle crut se réveiller d'un enchantement. Que lui importent Déjanire et la petite Élée et toutes les Elée ? Elles furent pour lui le songe. Il but les philtres dangereux à leur coupe. Hercule dit aux hommes : Voyez ma force. Il ne leur dit pas : Imitez mes faiblesses.

Maintenant il aspire à la vie libre, au rythme, à l'espace. Il chausse le patin ailé ; d'un souple élan il rase la glace, plonge aux horizons, revient, encerclant l'île d'orbes rapides. Il va plus vite que les heures, il devance le vent, d'un souffle sonore. Sa beauté excelle aux harmonieuses gymniques : il sait l'art de glisser sans effort et de varier l'arabesque, balancé sur les hanches d'une inflexion

onduleuse et sûre. Ainsi il vole, s'atteste son adresse en multipliant les entrelacs. Il décrit la parabole de la lune, de la terre et des étoiles. Ses sœurs se dépitent de ne pouvoir l'atteindre : un horizon toujours les sépare de ce Sylvan aux pieds d'Hermès. Sylvan entend leurs appels et, d'un essor plus vigoureux, repart, un sifflement moqueur aux lèvres comme la petite âme libre d'un merle de l'autre été. Entre elles, elles gémissent : « Sylvan n'est plus Sylvan, nous avons encore une fois perdu notre frère. » Sa course rapide se conforme à son àme. Elle s'élance en bonds hardis, elle voudrait atteindre le ciel qui s'aperçoit par delà la rive. Mais la rivière, en ses ellipses, le ramène vers lui-même ; il croit se retrouver et se demeure inconnu.

Or, un soir. Barba, entouré de ses filles, s'est assis à la table. Les mets fument sous les plafonds. Et tous s'inquiètent, Sylvan est parti à la pointe des patins et n'a plus reparu. Ses sœurs sont montées à la tour, la lune polaire et pleine jusqu'aux confins ricochait sur les givres ; elles ont aperçu la randonnée des bêtes familières ; elles n'ont pas vu Sylvan. Ensuite les six Pauvres ont pris place, descendus vers les demeures avec la nuit. Barba a dit les paroles cordiales, consacré le

206 l'île vierc.e.

pain et les fruits de la terre en symbole d'hospitalité. Soudain des abois amis montent des cours. Ils voient entrer Sylvan, pâle et frémissant, comme s'il échappait aux ombres. Il semble mal réveillé d'un songe triste, il a les yeux de celui qui a contemplé la douleur. — « O mon père, dit-il, j'ai vu... » Il n'achève pas, ses sanglots rauquent. Mais un cri jaillit, le mal d'un cœur trop précoce. — « La mort? » interroge l'ardente et sombre Elée. Il secoue le front : — « La mort, tu l'as dit, Elée. et toutes les morts. » Alors il s'humilie devant Barba ; pour la seconde fois, au mépris des commandements, il osa franchir la rive, pénétra aux horizons des hommes. — « Quoi ! tu fis cela, Sylvan? » s'écrie le maître d'Éolie et un silence lourd s'abat comme entre l'éclair et le tonnerre. Mais il caresse sa barbe, la confiance renaît tandis qu'il dit : — * Et sans doute ils t'apparurent esclaves et malheureux ?» — « J'ai pleuré comme s'il m'était venu des frères, » répond simplement Sylvan.

Ensuite ses paroles se délient. Un canal filait, une glace toute droite, infinie... Du fer, de l'àme, il glissa, emporté. Et une ville apparut, il vit pèleriner vers un temple illuminé une foule gémissante, des femmes, des vieillards, des enfants. Ils

traînaient des maux, une affliction immenses ; ils évoquaient un Esprit inconnu, et beaucoup se tordaient à terre blessés, écnmants, ne se relevaient plus. O Jésus ! imploraient-ils, délivrenous de la mauvaise mort, nous, les agonisants. Prends en pitié les pécheurs misérables. Conjure par ton intercession l'enfer et ses châtiments éternels. Considère nos cœurs transpercés de glaives à l'égal de ta mère divine, Sauveur expiré sur le calvaire. Voici que nous te prions et venons à toi des confins de la mort et de la douleur. Nous marchions en de lourdes ténèbres ; les jours duraient des ans et les nuits des siècles, nos chemins étaient bordés de croix. Et nous portions notre foi dans les mains comme une lampe, pour nous guider vers toi. Une petite cloche sonnait dans la nuit comme si toujours il mourait quelqu'un. Et maintenant, vois, nous arrivions vers toi du fond des âges. Nos plantaires sont déchirés à force de marcher ; nous sommes sans bouche et sans lèvres, car la prière les a usées ; et chacun de nous est pareil à un cimetière où dorment ensevelies les races. » Un grand vent de prières et de gémissements tourbillonnait autour de cette multitude. Il ne savait pas quelle vertu leur espoir attachait à une image sur une

croix, et lentement ses larmes coulèrent avec les leurs, il aspira au sacrifice, à l'amour inconnu : — « O mon père, dit-il, toi qui sais les Mystères, enseigne-moi celui-ci. » Alors Barba songe ; sa pensée solitaire l'enveloppe d'un nuage. 11 murmure : — « Une telle chose, certes, devait arriver. J'ai enfermé Éolie dans les eaux ; mais l'âme subtile des hommes se joue des barrières. » Ensuite il passe la main sur son front ; il regarde S)'lvan, il l'attire entre ses genoux. — « Enfant, dit-il, l'heure n'est pas encore venue de t'initier ! Admire et vénère les libres dieux d'Eolie en attendant que les autres te soient connus. Il en est de funestes. Je ne t'enseignai que les dieux de la joie. Or toute force est joie. L'homme fort s'égale aux dieux. Maintenant donc que par ta désobéissance un mal trouble te fut révélé, fuis le songe, ô Sylvan! Lui seul rendit les hommes faibles et malheureux. Ils délaissèrent la terre d'Eden, les grâces d'innocence et la divine paix. Et pénètre-toi de ce symbole, leur âme débile enfanta les Monstres. Alors fut suscité Hercule, le roi ingénu et fort. Et les centaures, les oiseaux stymphalites, le bétail corrompu d'Augias sont les formes de l'antique servage avant la libération. Ainsi tout prend un sens harmonieux. Comme le Héros fends l'isthme

LE T01:RMENT fraternel. 211

à ton tour, épands ton àme en l'âme universelle, le flot intérieur dans l'immense mer des Forces. Et les bornes du monde alors aussi en toi seront reculées. Sois Hercule, ô jeune homme aimé ! » — « Mon père a raison, pense Sylvan. Pourtant les larmes me furent une rosée délicieuse. Je pleurai, j'aimai. Deux mers ainsi se joignirent. Hercule n'est peut-être que la moitié d'un dieu. »

Il délaissa le patin ailé, travailla solitaire et méditatif dans les chambres closes. Lui aussi, en ce soir de l'autre été, avait invoqué le dieu inconnu, haletant de fièvre et d'amour. La terre pantelait d'un volcan enchaîné. Et la foudre tonna, un dieu sembla venir à lui du fond des espaces. Cependant le pensif adolescent restait tourmenté par son àme : la mort, la douleur le mûrissaient pour ses destins. Il soupçonna les humanités élémentaires, l'âme limoneuse et brute, presque animale, l'empire des Forces : c'étaient les temps d'enfance ; il y touchait encore lui-même. Ensuite l'homme grandissait : à tâtons dans l'ombre il se cherchait, s'espérait, ne trouvait qu'énigmes. Il pleura sur lui, il pleura sur les autres ; un monde nouveau lui fut révélé par ses armes. Ce penser agite Sylvan, il s'émeut d'être en communion avec la grande àme fraternelle.

« O joie ! je serais donc à la fois moi et tous les hommes? Je porterais en moi les âges d'humanité ! Espoir indéfini ! »

Les blanches laines encore une fois se dévident aux rouets de l'hiver, il pleut des duvets de cygnes, tout le paysage se dissout en flocons. Alors naît le mensonge délicat d'un printemps boréal aux jardins de lys, aux matins de lune, aux pommiers fleuris de neige. Les givres prismatisent de surnaturelles architectures, de grêles et aériennes colonnades. Et il neigea pendant dix jours.

Trois Pauvres ensuite apparurent dans l'Ile. Tls marchaient la tète vers le ciel, l'un à la suite de l'autre, et tous trois étaient aveugles, avec des cornées changées en cailloux. Et le premier frappait devant lui le sol de son bâton, le second tenait la main posée sur l'épaule du premier, le second sur l'épaule du troisième. Mais celui qui allait devant butta contre une souche, tous les trois tombèrent. Et ensuite ils ne savaient plus se relever, criant : « N'est-il ici personne qui ait pitié de notre misère? Nous arrivons des confins du monde, nous marchons depuis des siècles, nous ne savons pas combien de temps nous avons marché. Et voici, l'un de nous, celui qui va devant, connut seul la lumière du jour. D'épaisses ténèbres depuis l'en-

tance scellèrent la paupière des deux autres, et celui-là marche devant, car il est pour nous le soleil qui visita ses caves prunelles et nous le suivons comme son ombre, nous sommes ses ombres nous-mêmes! O hommes bienfaisants ! Hôtes de cette île ! Vous refuserez-vous à nous guider d'une main secourable? Nous ne savons pas pourquoi nous sommes tombés. Aucun de nous trois n'ose plus se relever. Peut-être est-ce la mort qui nous fit trébucher avec sa faux. Mais comment la reconnaîtrions-nous, n'ayant pas connu la vie? Et nous gisons, gémissants, nous avons pem" de la mort. »

Sylvan les entend et accourt. Il ouït les mêmes lamentations venir du fond des âges avec les tristes pèlerins. — « Amis, obscurs amis, moi aussi je suis aveugle, bien que je voie. Où commence la nuit? Où finit le jour ? » Il les aide à se relever, il prend parla main celui des trois qui va devant, et les autres nouent leurs doigts au bâton, marchant avec confiance. Ensuite il les fait entrer dans la maison, ils s'assoient à la table et le plus âgé dit :

— Toute notre vie s'est réfugiée en nos oreilles. Nous voyons les bruits et ils sont pour nous les signes. Or apprenez que les temps sont proches.

214 I- ÎLE VIERdE.

Là OÙ nous avons passé, les sèves commençaient à bruire sous l'écorce. La terre ivre buvait la fonte des neiges. Et les grues, les oies sauvages fuyaient en claquant du bec dans les airs. Des oiseaux, d'aimables chanteurs ont préludé, annonciateurs du vert printemps. Bientôt le pis des brebis gonflera, le mélilot et le serpolet parfumeront la lande.

Alors Florie monta sous les toits, délivra le vol des pigeons familiers.

L'AME OBSCURE D'ELEE

Le cycle recommença, le choeur des mois de grâce et d'harmonie. La vie d'une pulsation immense battit, palpita aux terres, aux arbres, aux fl ancs du troupeau. Les horizons mugirent, le pré résonna du bond léger des agnelles, du galop puissant des taures amoureuses. Florie, Hylette et Elée tressèrent des guirlandes et les fixèrent aux cornes d'argent des belles génisses. Et toutes trois dansaient en chantant les hymnes. Une odeur de lavande sous leurs pas montait des herbes foulées. Ensuite Barba, du tranchant de la faucille, coupa la première herbe. Il la jeta devant

l'ame obscure d'élée. 215

les génisses et il dédia celles-ci à la joie, au bel été. Puis Sylvan le conduisit vers les grands bœufs sacrés. Et Barba aussi coupa pour eux l'herbe parfumée et il les voua à l'innocence, aux travaux féconds comme les symboles mêmes d'Éolie.

Une table ensuite fut di'essée dans le verger. Il y eut des danses, comme pour un mystère, comme pour les noces de la terre et de l'homme réconciliés. L'âme antique renaquit, le règne d'Agni, le rite des ambarvalies. Et les jeunes hommes aux peaux coriaces, les filles aux cheveux de lin échangèrent les promesses nuptiales, la fleur des pommiers neigea dans la barbe des vieillards. Maintenant l'Ile fructifiait, les blondes essences, le sang riche des aumailles. Des muscs froids s'év-entaient de la savane, se mariaient dans les soirs aux ferments chauds des terreaux, à l'odeur poivrée des résines. Les hommes connurent les dieux heureux. Et un jeune bouleau au feuillage clair et léger avait été planté par les mains de Barba sur le tertre où reposait le chevreuil, père du troupeau gracieux.

Sylvan redevint le petit faune mystérieux du bois. Il sifflait avec les oiseaux, il visitait les nids, il parlait à ses abeilles, ondoyé de vent frais,

2l6 l'île VIERGE.

d'aromes et de clarté. Il avait oublié la douleur et la mort. Il ne fuyait plus ses sœurs, il ne savait plus laquelle était Déjanire. Quelquefois doucement il pleurait, troublé d'une chose en lui, si subtile et lointaine. Peut-être il était trop heureux, peut-être il s'étonnait de vivre. Et il ne se raisonnait pas, il était la vie comme l'eau, l'air et la lumière, comme les Forces éternelles. Sylvan savait le mal et seulement croyait ne plus s'en souvenir. Il guidait le troupeau vers les prés, le ramenait aux étables et il n'avait plus l'âme tout à fait d'un pasteur, il ne se sentait plus l'âme d'un héros. Et Florieet Hylette étaient le rj^thme mémed'Eolie, sa jeune vie d'oiseaux et de fleurs. Seule Elée restait troublée, fuyait Sylvan et se fuyait ellemême.

Un jour il l'aperçut penchée sur la rivière, se mirant aux eaux, et elle ne bougeait pas, elle semblait là évanouie de plaisir et de peine. Il fit un paî, s'arrêta ému, honteux comme d'un secret dérobé. Elle avança la bouche, effleura d'un baiser son image, et elle fermait les yeux, il l'entendit soupirer. Ensuite elle appelait tendrement : « Sylvan! » et d'une voix doucement gémissante disait aussi ^« Elée ! »s'appelant elle-même du fond des eaux, mariant leurs deux noms. Et il n'osa plus

Page 1