I- AME OBSCURE D ELEE. 2l
av^ancer ; il sentit grandir le mystère. Il eut voulu l'emporter entre ses bras, pleurer avec elle du mal inconnu. Il était triste jusqu'à la mort. Mais elle releva la tête ; il craignit d'être vu et s'en alla sur la pointe des pieds. Ainsi la paix régnait à Éolie, mais non plus l'innocence, et tout le mal vient de la perte d'innocence. Ils ne se baignaient plus ensemble dans les soirs ; ils n'étaient plus la chair primordiale, ni les candides nudités. Ils avaient appris la rougeur, ils ignoraient pourquoi ils avaient rougi. Or, par des chemins opposés, ils s'en allaient maintenant vers le crépuscule des eaux. Elles cessèrent d'être pour Syl van les petites nymphes du paysage, la grâce d'un jeu de naïades égouttant d'humides joyaux, tordant leurs crinières d'algues et de clartés. Élée, farouche, se voilait derrière les arbres du manteau éployé de sa noire chevelure, regardant si au loin ne flamboyaient pas les crins d'or de Sylvan. Mais celui-ci se cachait de ses soeurs et plongeait d'une rive solitaire. Barba cependant se fiait aux dieux et ne savait pas qu'ils fussent méprisés.
Il advint qu'un soir, passant non loin de l'endroit où elles se baignaient, Sylvan entendit une querelle. Hylette regrettait le temps où ils couraient tout nus comme des enfants. Alors ils
ignoraient que Sylvan fût un homme ; ils étaient bien plus heureux. Mais Elée, de son étrange voix s'écria : « O moi! quand Sylvan était là, je me sentais toujours nue ! » Florie gravement prononça : « Le mal, méchante, c'est de le dire. » Encore une fois la petite voix dure s'éleva : « Xon ! non! vois-tu, Florie, il y aie péché... » Elles se mirent à rire, ne comprenant pas, et Elée tout à coup se fâcha, leur cria avec insistance : « Oui, oui, le péché... Sylvan ne savait pas non plus autrefois... » — « Quelqu'un au moins te le révéla?... » La voix alors se fit profonde, m3-stérieuse : «Oh! les filles noires n'ont pas besoin qu'on leur apprenne. »
C'était maintenant son orgueil, ce sang des races ardentes. L^n charme la faisait se regarder longuement aux fontaines. Elle aimait nouer à ses cheveux des rubans ou tresser des fleurs en leurs spirales vives comme des couleuvres. Et quelquefois elle y piquait la colère d'un scarabée ou l'agonie d'un papillon. Elle se trouvait bien plus belle que ses sœurs. « Toi, Hylette, c'est comme l'hiver qu'on regretterait pendant l'été. Moi, je suis l'été quand il passe un vent brûlant, quand il va tonner et qu'on entend pleurer la flûte... » Elles ne savaient pas ce que cette Elée