I. AME OBSCURE D ELEK
voulait dire et s'étonnaient de ses mots spécieux. Alors, tordant fièrement ses cheveux, elle eut ce cri : « Je suis noire comme la Mort ! •» Elles s'effrayèrent et Elée se sentit triompher en son charme noir de petite Astarté qui faisait peur. Mais Hylette presque aussitôt se vengea : « O Elée! tu es noire comme la chouette de la tour! » Son orgueil tomba. Elle courut se regarder au miroir : « Hylette a raison, j'ai les yeux et le visage de l'oiseau funèbre. Je suis la triste Elée des nuits. Voilà donc pourquoi Sylvan me déteste. Maintenant aussi je sais pourquoi mes sœurs ne m'aiment pas. » Et toute seule dans les bois, elle pleurait sa beauté perdue. Elle fut la petite bête blessée des halliers. Une destinée en ce cœur ardent et mièvre comme en Sylvan se tourmentait. Ce fut la crise. Elle se vit méprisée, se détesta, pensa à la mort qui seule déliv^re. Elle eût aimé mourir pour les faire souffrir. « Qu'ils me pleurent! Qu'ils sachent que je mourus à cause d'eux ! Qu'ils en sèchent de remords! » Elle plongea dans la rivière, en sortit presque sans souffle, froide d'agonie. De colère, de dépit, l'idée du sacrifice ainsi pénétra dans sa petite âme farouche. Et ensuite la vie lui revint à jets tumultueux. Elle eut une folie de gestes et de rires. Mais
l'ineffable et angoissante volupté des eaux ne disparut pas, elle en garda la douceur, l'effroi comme d'une ténèbre divine, d'un bercement de sommeil infini. Et quelquefois elle reparlait à Sylvan du temps où ils allaient à deux sous la nue déchirée. « Alors, ô Sylvan ! la flûte si étrangement nous fit frissonner ! » Mais Sylvan avait oublié le triste délice, et ses sœurs non plus ne la reconnaissaient plus.
A présent ne sonnait plus aux bois la fanfare de gloire et d'orgueil. Le. cor était mort et l'héroïsme. A la place monta dans les soirs l'innocent et agile pipeau. Loin des demeures sifflait et chantait la petite âme pastorale, comme une alouette très haut dans le ciel, comme la cigale aux ramures profondes des chênes. Sylvan près de ses bœufs n'aimait plus d'autre musique. Et Elée regretta le cri livide dans la nuit. Ensemble, assis l'un près de l'autre, la main dans la main, ils avaient écouté pleurer la flûte, ils avaient pleuré dans le soir dangereux. Ensuite la flûte expira, elle-même se sentit expirer d'un mal très doux et triste. En ce temps encore Sylvan l'aimait : ils n'avaient pas pénétré au bois sacré ; elle n'avait pas glissé dans ses mains la flèche qui tua le beau chevreuil... Puis le sang avait crié vers eux d'Eolie violée.
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Pour avoir touché à la mort, la mort était entrée en eux ; et à son tour, comme Sylvan, elle souhaita mourir. « O s'en aller! gémissait-elle, et ne plus même se sentir souffrir ! Finir par n'être plus que la petite chose de sommeil et de silence! » Une peine exquise l'oppressa ; elle coula plus avant aux eaux funèbres. Un soir son àme parut se débattre, elle appela Sylvan, ses sœurs, leur fit ses adieux, presque déliée déjà, esprit léger flottant aux limbes. Et elle leur souriait, leur disait : « Ne pleurez pas, c'est comme si seulement j'allais vivre ! » Presque aussitôt d'horribles déchirements éclatèrent. Elle ne sentit plus la volupté des eaux ensevelisseuses, se raidit contre l'immense nuit désolée du vide. Toute sa vie remonta dans un cri : « Je ne veux pas!... » Et ensuite elle entra aux douleurs, aux démences de l'agonie. Un lourd silence, une vaste angoisse plana sur Eolie. Des médecins arrivèrent, ne quittèrent plus le lit envahi par les ombres. Sylvan eût voulu s'immoler pour Elée ; Hylette et Florie mouraient de cette âme sœur indécise entre la vie et la mort. De leur affliction une superstition touchante s'éveilla. Elles crurent que la Mort, après le meurtre du chevreuil, ne s'en était plus allée, que les mânes du fils charmant des bois res-
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taient irrités. Ensemble elles partirent un matin vers le tertre, vers le léger et frémissant bouleau. Elles jetèrent des fleurs, supplièrent son ombre courroucée : « Pardonne, ô gentil Esprit ! Ne sois pas inexorable. La flèche qui te frappa est revenue s'enfoncer en nos cœurs ! » Leurs larmes coulaient pour Elée, pour le doux chevreuil, les pleuraient tous deux dans un regret fraternel. Sylvan, lui, vit renaître les files processionnaires. Elles arrivaient du fond des âges, elles tramaient des détresses pareilles aux leurs et qui n'étaient point secourues. D'espoir, de douleur, il se mêla à la grande misère, implora les miséricordes. Sa prière jaillit comme elle était née chez les premiers hommes. Mais il ne savait par quelles sûres paroles attendrir le Paraclet inconnu, lui cherchait un nom et, n'en trouvant pas, pleurait, tendait les bras. Ainsi l'hiver, la terreur des pôles enchaînait les cœurs cependant que dans l'Ile mûrissait la moisson blonde et que pépiaient les jeunes couvées. Puis un souffle passa, un vent matinal dispersa la nuit. Et l'éternelle palingénésie recommença, la sortie des limbes, le retour à la lumière. Les oiseaux de la vie chantèrent. Ils virent renaître une autre Elée qu'ils ne connaissaient pas, une ombre légère, charmante, aux yeux