‹ L'Ile viergeChapitre 37 sur 50 · DE CÔME A SÉVÈRE · texte numérisé non relu

DE CÔME A SÉVÈRE

Mon frère,

J'ai revu Rupert : il fuyait l'Ile où pour la seconde fois il était venu, espérant t'attendrir. J'ai entendu ses cris, ils m'ont transpercé les os. C'est bien là, dans toute sa frénésie, la douleur de la chair. C'est bien ainsi qu'il faut que la chair expie le mal horrible de s'être aimée elle-même. Rupert s'ouvrit devant moi les entrailles ; il vomissait la mort et son exécrable amour. Toute douleur est sacrée : elle émane de Dieu même. Il me semble que je commence seulement à en comprendre l'épouvantable beauté. Maintenant aussi je m'associe à toi dans tes sages desseins. Je n'y voyais autrefois que le dur orgueil d'un esprit qui espère se substituer aux divines Miséricordes. Tardivement éclairé, je sens que tu es bien plus avec Elles, puisqu'Elles opèrent au rebours

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de renleiidement humain et se révèlent dans l'immensité même des afflictions de la créature. Celles-ci sont les faveurs qu'en sa clémence infinie la Divinité départit au pécheur misérable : leur vertu propitiatoire aide à lui concilier les sévérités pacifiées du Juge.

Me conformant à ces sentiments vis-à-vis de Rupert^ je restai le témoin ulcéré mais secrètement inexorable des harcèlements de sa douleur. Avec quelle onction je caressai la cuisson de ses plaies à la fois et y attisai les braises du désir qui les rendait écarlates et inguérissables ! Mon impassibilité se fit émolliente et caustique, s'épandit en ardeurs gelées et fraternelles autour de sa Passion. Je baignai son mal des chrêmes les plus subtils et les plus corrosifs ; je les arrosai des fines essences de la charité, des Saintes Huiles de la compassion, mais en y mélangeant les sels, les acres vitriols d'un efficace endurcissement. Jecommisérai à ses peines de toute la spontanéité chaleureuse de mes entrailles en même temps que réflexement je les stimulais d'actifs et piaculaires lancinements. Mes forces vives et mes persuasions, je les employai à spécieusement aviver jusqu'aux affres les tourments de son abominable amour, à retourner sur les grils le foie ul-

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céré OÙ gémissait sa paternité maudite tout en resserrant autour de son cœur écartelé les étroites chaînes de la damnation. Excédé de remords et de fureur, il hurlait, défaillait, pleurait en des effusions de tendresse incomparable, en des explosions inouïes de contrition et de blasphèmes. J'eus ainsi la joie de lui prodiguer l'affection et la pitié sans me départir des rigueurs commandées par Dieu même envers qui transgressa ses lois. Je ne le soulageai de mes compassions que pour le plonger plus avant aux abîmes de la désespérance. Maintenant que Rupertest reparti, il ne reste plus qu'à intercéder auprès des Suprêmes Charités afin que dans l'éternité elles soient moins sourdes que les nôtres. Coulez, larmes de mes afflictions, cédez à la nature puisque à cette heure les Défenses célestes sont levées, puisque nulle arrière-pensée ne doit plus vous ralentir ! Et que votre rosée jaillisse jusqu'aux pieds du Maître et lui rende le pécheur moins haïssable. Ainsi soit-il !

Comme tu peux en juger, mon frère, une fermeté plus grande me guide maintenant en mes actes. Ce sont ses effets qui apparurent dans ma conduite envers Rupert. Longtemps je fus le juge qui redoutait sa propre justice, émanation pourtant de la Justice absolue. Je ne m'apercevais pas que je faisais

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tort au Suprême ordonnateur de qui me vient mon investiture en paraissant craindre qu'animé de son souffle, je pusse m'égarer en mes jugements. Le châtiment et la rédemption sont les balances mêmes de sa sagesse, mais la rédemption en qui se résout la justice finale est son attribut essentiel. Il n'en délégua pas le pouvoir aux races humaines et seulement leur assigna le devoir de frapper à son exemple, dans la mesure de leur clairvoyance. Notre père, du moins, le sombre Magistrat, ne connut pas ces casuistiques : il fut le bras armé du Dieu des châtiments, il frappa dans le vertige de l'Inexorable. Il ne lui manqua, s'il m'est permis de parler ainsi sans outrager sa mémoire, que la Pitié qui frappe pour sauver et ce sens délié, cette compréhension plus haute des secrètes prédestinations de la faute qui met au bout de la peine comme l'exaltation enviable du repentir. Car c'est là, mon frère, où j'en veux venir, c'est là l'étape où, après mes longs et angoisseux tâtonnements, j'espère enfin pouvoir goûter la durable certitude. La nécessité providentielle du mal se justifie par le fait même qu'il existe. Tout l'antique Kosmos n'est pas pacifié : les siècles seulement verront mourir le spasme furieux des derniers volcans ; et semblablement l'originel

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chaos humain persiste dans l'être millénaire non libéré. Dieu lui-même investit certaines de ses créatures de la fatalité du crime. Qui peut dire qu'ils ne soient les élus de sa gauche si les autres furent les oints de sa droite ? Ouvriers terrifiants du Grand Œuvre, ils assument le déblaiement graduel des ténèbres en se les incorporant, afin que le mal soit frappé en ceux qui en portent les stigmates. Ils rachètent l'abomination des races en acceptant d'être punis pour elles. Ils sont les apostumes violents où suppure le pus vénéneux des âges et que tranche le glaive, les canaux où dérive le flux bourbeux de la bestialité. Chacun d'eux est une part d'expiation en qui se délivre l'hérédité universelle du péché. Subissons donc comme une loi la tragique grandeur du criminel. Comme la bête impure, il est voué au sacrifice, à l'immolation. Frappons-le sans crainte avec la pensée qu'en le frappant nous sommes agréables à Dieu, avec la pensée qu'en se sacrifiant pour expier de séculaires perversités, il se libéra dans la vie future. Tout le reste n'est que 5ophismes. Je l'éprouvai à satiété dans l'apaisement délicieux, les quiètes et sédatives sécurités qui, pour ma propre conscience, résultèrent de ce retour à la vérité. Je me fis violence pour rester sourd aux

voix captieuses du sentiment et n'écoutai que ma raison. Je châtiai avec la certitude de travailler au salut de celui que j'adjugeais à la prison ou à l'échafaud. Avec quelle insinuante onction, quelles effusions fraternelles je m'efforçais ensuite de lui persuader que je ne ressentais à son égard nulle haine, mais plutôt qu'une intime et cordiale commisération me rendait soucieux du bien de son âme. Je compris l'extatique sourire bienveillant dont un Torquemada dut assister ses victimes. Grande âme embrasée à l'égal des bûchers qu'elle alluma, âme secourable et infiniment méconnue ! Moi-même, dans l'ardeur de mes charités, je me sentis capable d'imaginer des tourments pour prolonger l'expiation du criminel et la rendre plus précieuse aux yeux de Celui qui tient les balances. Je visitai mes clients lamentables, je devins l'hôte de leur déréliction. Je subodorais les dolents bouquets de cette humanité vouée aux perditions comme de rares et mortelles tubéreuses. Je goûtais de mystiques douceurs, d'aiguës suavités à raviver chez eux les regrets de la faute, à lénitivement les étouffer dans les bras de ma compatissance. Transporté d'eucharistiques ferveurs, je leur vantais l'efficacité des géhennes, l'inestil niable vertu des châtiments et les oignais de l'es-

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