LE JUGE INEXORABLE
pérance de la rédemption après qu'une désirable mort les aurait lavés de leur souillure. Il m'arriva, au mépris de la coutume, de ne vouloir quitter un condamné que sur le seuil même de la prison, au moment où le bourreau et les aides l'entraînèrent. Je l'étreignis longuement sur ma poitrine, je l'embrassai sur la bouche. Mon âme se fondit autour de cette ultime minute de sa vie en caresses poignantes qui sans nul doute lui firent amèrement regretter l'amour des hommes. Je fus ainsi, dans son intégralité, le Juge à la fois clément et inexorable, cautérisant au fer rouge les blessures qu'il a faites et les huilant ensuite d'émollients dictâmes.
Ah ! mon frère, le mal sans cesse relève la tète sous nos pieds. Il n'est pas seulement autour de nous, dans les survivants des faunes primitives ; U est aussi en nous, il est surtout là. Les criminels ne sont que les exutoires par lesquels se vomit l'amas volcanique des feux et des laves répartis en la totalité des hommes. Au contact des relaps et des réprouvés de toute nature que ma fonction me défère, j'apprends à me reconnaitre coupable moi-même de fautes innombrables et toujours renaissantes. Et voici qu'à mon tour, en ma douleur paternelle, je sens que j'expie
sans que nul me verse le trésor de sympathie que je prodigue à mon prochain misérable.
Ton frère Côme.
« Mansuétude hypocrite et homicide! L'Évangile et le Code ligués contre la nature ! Antinomies ! Démence! Fumées d'un moyen âge ergoteur et cruel ! Et toi-même, Corne, tu n'es qu'un âge trouble de l'humanité ! »
Ainsi s'écrie Barba. Par les hautes fenêtres il regarde l'automne d'Éolie. Sylvan vers la plaine pousse les grands bœufs laboureurs. Il chante la bonne chanson de la terre. Les corbeaux, d'un large vol tournoyant, limitent l'essor de la charrue. Il aperçoit aussi Florie, présidant comme une jeune prêtresse aux récoltes du verger. Les faons amis gambadent aux plis de sa tunique. L^ne guirlande de colombes blanches se déploie, évente ses joues et ses épaules. Et Hylette est partie avec les lavandières du côté des eaux, Élée aide les servantes à pétrir la pâte de froment dans les cui-
sines bruyantes. Une activité joyeuse anime les cours. Du seuil roux des granges monte un nuage d'or, pleut la fine ondée du blé bluté tandis que bat le taquet comme un pouls agité. L'aube aux palettes d'argent fait mousser les écumes et meut les meules l'onflantes, broyeuses du grain. Un arôme de houblon amer subtilement s'effume des cuves où cuit le brassin et se marie à l'acide bouquet de la pomme, aux mûres fragrances du potager, aux suints vigoureux de l'animalité. L'arche en travail peine et rumore parmi les moûts et les efflux, sous les feux attiédis d'octobre. El déjà là-bas, par-dessus les roseaux, s'effile le vol aigu des hérons.
Le père d'Eolie se délecte à ces images. Il songe : « J'ai bâti l'Ile de vie; toute chose est ici selon mon cœur. » Mais une ombre passe, revient : les bois ont retenti des lamentations et des cris de Rupert. Le Taureau furieux pour la seconde fois a mugi dans Eden. Il tourmente sa barbe, il redoute un sombre avenir. « Ah ! Elée ! chère Elée qui m'es fille ! Sera-t-il que tu me sois un jour ravie ? »
Là-bas, elle salue Sylvan s'éloignant d'un pas harmonieux : — « Vas-tu à la combe, ami cher ? Ou raies-tu ce matin le plateau ? Dis, que je
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t'y rejoigne sitôl les pâtes levées. » Il répond évasivement, il feint n'avoir pas saisi le sens de ses paroles. Et son image décroît sous les allées profondes. Mais une autre soudain, des lointains de la pensée, se mémore pour Barba... Ce visage d'Elée, ce sang ardent et foncé, ce rêve lourd de ses prunelles... Il se rappelle la jeune Cordalie. En elle aussi, attestée par les signes, brûla a race noire, fille des vents lascifs. Mystère des origines ! Arcanes ataviques ! Et conjecturer le futur par ce qui fut ! Le patriarche tressaille. « Je l'ai nourrie du lait de nature, je l'ai purifiée des grâces d'Eden... Si cependant renaissait Cordalie ! » Il est comme un potier divin qui a façonné uns argile au four et ne sait ce qu'elle sortira à la cuisson. Mais sa foi soudain se révolte. Le mal n'est qu'une crise, un arrêt passager dans l'harmonie des choses. Il sauva Elée, il sauva les siens. Le limoneux torrent coule d'un flot pacifié que la force ardente d'un Rupert même ne pourrait arrêter. Barba de nouveau contemple le doux paysage d'Eolie et l'ombre s'en va, il n'est plus que fraîcheurs et clartés.
Dans la force, dans la joie s'accomplissent les rites d'automne. La parallèle des labours s'enfonce aux plaines, accordant ses rais aux trajec-
toires sidérées, aux célestes géométries. Le soc mord l'aire selon ces signes propitiatoires, va, revient, sonore et régulier derrière les bœufs fumants. Et une grande paix harmonise Sylvan cependant que le soleil roux réchauffe ses membres. Il hume le vent, les horizons, les fumets secs des sillons. Il croit vivre lui-même de la vie profonde de cette terre que fauche sa charrue, dont il tranche les artérioles, comme les carotides d'un tronc humain. Elle bat en ses veines, palpite en son flanc et il a l'âge des héros laboureurs, il éprouve le vertige divin delà violenter, d'un cœur viril et tendre. Ensuite il ramène ses aumailles vers les crèches. Mais sa force n'est pas usée ; Hercule renaît. Il dresse les jeunes étalons, car c'est le temps de l'année que les marchands apparaissent dans l'Ile. Et une race vierge croît à Eolie, noire et nerveuse, fleur d'un sang élu. Sylvan redevient alors l'ardent centaure. En bonds révoltés il les soulève, les emporte par le pré, cabrés, l'œil en feu, soufflant de peur et de colère. Les monts héroïques virent de tels combats. Ensemble ils courent, volent, touchent un horizon et rebondissent vers l'autre, farouches et ennemis. La bête gronde et s'ébroue, se bande et rue et bout sous les cris ivres du cavalier. A la fin, toute frémissante d'orgueil et
les jarrets humiliés, elle a senti son maître et le ramène vainqueur. Le cor d'orgueil et de joie sonne dans les bois.
La parabole des jours ensuite s'abrège. Il râle aux airs de longs cris aigres comme dans les mâts d'un port. L'éther tourmenteux vogue en lourdes caravelles, en files houleuses de galions aux pavillons lacérés de cuivre et d'écarlate. Puis le deuxième hiver enchaine les dieux d'Eolie. Par le gel cristallisé des vitres Elée regarde la savane morte, les neiges s'effilant en charpies et les noirs corbeaux fossoyeurs. Ce paysage de tristesse la charme étrangement. « O Sylvan ! lui dit-elle. C'est bien ainsi que je crois me voir moi-même ! Peut-être j'ai déjà vécu autrefois comme cette terre, comme ces bois... » Cependant elle rit, sa petite âme obscure n'est pas d'accord avec ses paroles ; et il croit lui voir aux yeux le regard de l'Etranger dans la nuit d'Eolie. « O Elée ! songe-t-il, moi seul connais ce secret. Il vit en moi comme ma volonté... Tu n'es plus ma sœur, pourtant tu ne m'en es que plus chère. » Ensuite il rit à son tour, il lui dit : « Quand le bel été reviendra, tu verras avec d'autres yeux, petite Elée : ce sera aussi l'été en toi. Ensemble nous irons sur Héraut en sonnant du cor.» — «Oui, dit-elle, et une voix nous répondra
dans l'île. » Quelquefois un grand vent monte du fond d'Éolie. Elle écoute, tressaille. « Ne diraiton pas toujours cette voix, Sylvan ? Elle était terrible, elle gémissait doucement comme celle-ci... Nul jamais ne connut ce mystère. Et seulement elle ne s'en est plus allée de moi. » Alors Sylvan pâlit : « C'était l'orage, chère Elée... Crois-moi, c'était l'orage. » Dans le silence des demeures, Florie et Hylette, actives filandières, dévident les fuseaux et font ronfler le rouet. Maintenant Hylette sait une chanson que lui apprit la plus âgée des servantes.
« File ! File, mon cœur, au rouet, — File mes jolis draps d'hiver. — Avec mes cheveux, avec les fils de neige — File, file, mon cœur, au rouet, — File mes jolis draps de mort.
« Dans l'hiver mon ami est parti. — Je reviendrai au beau temps du printemps. — N'es pas revenu, ô doux ami ! ni le printemps !
« File ! File, mon cœur, au rouet, — File mes gentils draps d'avril. — Avec mes cheveux, avec un rayon d'avril — File ! File, mon cœur, au rouet. — File mes gentils draps d'amour.
« Mon ami était parti, mon cœur est revenu. — File ! File, mon cœur, l'amour au rouet. »
Hylette file en chantant la chanson tendre et
qui pleure, et elle ne sait pourquoi ensuite elle se prend à la chanter tout bas. Elle quitte le rouet, elle-suit son cœur à la fenêtre. « Qui passe dans l'île là-bas ? N'y entends-tu pas une voix, Hylette ? » — « Il n'y a que le vent, il n'y a que les corbeaux. Elée. » Cependant sa petite âme pastorale reste troublée, elle regarde si quelqu'un n'apparaît pas au bout des avenues.
Dans l'âtre le grillon ami vibre, son cri frileux et clair comme les faux de l'été. Le soleil des âges dépite aux sèves du bois sur les landiers ; l'huile des faînes brûle aux crassets dont s'éclaire la veillée. Et Barba révèle les symboles, il dit Prométhée et sa légende merveilleuse. Il diffère encore Celui qui mourut sur la croix. Un dieu restitua l'éternité aux Ephémères. Il fit l'homme égal aux dieux en son génie industrieux. Il le fit supérieur aux dieux dans sa durée qui ne finit qu'avec le monde même. Les dieux peuvent mourir ; l'homme leur survit, coexistant aux Forces. L'Olympe alors vacilla, l'humanité mesura sa taille à la hauteur de ses colonnes. Il n'y eut plus que l'Ordre et la Loi là où prévalut l'Arbitraire. Mais avant de mourir, les dieux se vengent. Ils clouent le divin voleur sur le Caucase, déchaînent à son flanc l'aigle dévorateur.
Les trois sœurs, comme le chœur eschylien, pleurent cette destinée foudroyée ; 1 ame des pitoyables Océanides sur leurs lèvres gémit. Sylvan, lui^ tressaille et d-emeure un long temps silencieux. Il voit le mont sanglant ; une ombre énorme làhaut pantelle, la tête aux cieux, les pieds chez les hommes. Et une obscurité le tourmente. Il interroge Barba : en le sauvant du Caucase, Hercule sauva-t-il Prométhée de la mort ?
— Prométhée ne peut mourir, ô fils !
La lumière soudain éclate. Elle lui broie le front, surhumaine, tout le ciel, tous les siècles en l'espace d'un éclair. Il s'écrie :
— Mais alors c'est qu'il est l'Humanité même!
— Prométhée, oui, est tous les hommes.
La conjecture, à ce mot, s'ouvre infinie. Hercule allume de ses mains le rouge Œta ; il se délivre par la mort. Prométhée est bien plus grand, lui qui séjourna viv'^ant dans la mort et ne pensa qu'à délivrer les races fraternelles. Mais Barba l'arrête :
— Enfant, ne touche pas à Hercule. La grande àme de Prométhée fut avec lui.
— Il aima Déjanire! soupire l'ardente Elée. Sylvan reste songeur. La flamme d' Œta l'exalta
jusqu'au ciel. Avec Prométhée, il en est précipité
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chez les hommes, au sein même des Destinées. Mais les dieux ! Là recommence soudain le mystère.
— Au moins, dis-moi, père, si tous les dieux moururent et pourquoi alors tu nous les enseignas.
— Les dieux meurent et renaissent a\'ec l'homme. Les seuls éternels, ô fils, sont ceux que tu portes en toi... Mais les temps ne sont point encore venus de tout te dire. La terre aussi fut enfant et ne s'initia que peu à peu aux dieux durables, à ceux qui, étant la vérité, sont la vie. Tienstoi donc aux symboles qu'à mesure je te révélai.
Le soc de Barba profondément laboura ce cœur vierge. Il y sema la graine de vie, elle lève dans la méditation et la solitude, froment pur dont se fait le pain des âmes. Et d'abord Sylvan révéra Agni, père de la vie. Ensuite il connut Demeter, ia mère aux innombrables mamelles, la divine aïeule des hommes. Il connut aussi Triptolème, dieu laboureur. C'étaient les dieux mêmes d'Eolie. Et lui-même parmi eux grandit comme un petit dieu élémentaire. Puis les mythes naissaient, il sut les nymphes, les grâces, les centaures. Ceux-ci au loin exterminaient la vie : il frappa le chevreuil, le doux patriarche du troupeau, et Eolie pleura
la perte d'innocence. Soudain surgit Hercule libérateur, la terre eut une conscience ; et Sylvan en Hercule se sentit héros et délivré. Ainsi il vécut la jeunesse du monde, ainsi il fut la jeune âme de l'humanité. Mais qui lui fit cette âme même par laquelle il s'éprouva racheté? La grande âme de Prométhée, père des races, vainqueur des dieux. Il lui semble qu'il se connaît seulement. Il est libre, il s'appartient. Il meurt et renaît affranchi dans le sang d'un dieu qui voulut n'être qu'un homme. C'est la leçon de l'éternel sacrifice. Une voix descend du Caucase: « Vis, mais sache mourir pour tes frères. » Une autre monta d'Œta : « Libère-toi des dieux, sois dieu toi-même ! » Maintenant des arcanes se décèlent : il sait que le mal sourd qui le travailla est la morsure de l'aigle même, qu'en aspirant à la souffrance, il fut embrasé du grand amour de Prométhée. Et il n'ignore plus non plus qu'aux heures troubles, irrité contre une force venue d'en dehors lui, il était déjà avec le Sauveur et se révoltait contre les dieux. Il grandit par Hercule, il fut homme et toute l'humanité pour qui s'immola le Proscrit immortel. O par ses racines plonger dans l'infini des temps et de la vie! O n'être qu'un homme et sentir le vertige froid de s'égaler à un dieu !
Le maître d'Eolie ensuite n'a plus évoqué d'autre image. Il transmit à Sylvan Prométhée comme un monde, et ce monde a pour axe la justice, le droit. Qu'il tourne donc et l'enlève parmi les hautes sphères, dans la Force et l'Harmonie ! Qu'il soit pour le Fils des âges, en cette nuit de l'hiver, le soleil et tous les météores ! Les polaires ténèbres sont sans force là où brûle le 'feu de Prométhée. Les vierges d'Eolie elles-mêmes en demeurent tressaillantes. Élée sent remuer son cœur d'un désir obscur. Florie soupçonne le miracle inépuisable des charités. Et seule, Hylette, en chantant sa chanson, regarde vers les fenêtres. Aucune des trois ne connaît Christ, mais quelquefois dans Éolie arrivent des figures pâles et long voilées qui, en évoquant ce nom, intercèdent pour les détresses humaines; et Barba les renvoie comblées. — « Peutêtre, songe Florie, elles sont nées du sang du Caucase... Peut-être ce sont les filles du grand Prométhée infiniment secourable! » Elée soupire : — « Mourir et que d'autres vivent ! »
Sylvan, lui, s'exalte d'orgueil, de peine. Encore une fois la douleur lui apparaît. Il la connut chez Hercule, elle fut le déchirement du haut mont prométhéen. L'humanité sortit d'une agonie, et l'homme fut prédestiné à vivre entre
deux morts. Lui-même, Sylvan, se sentit malheureux chaque fois qu'il crut avoir touché au bonheur. Il espéra l'amour et pleura, il aspira à la mort et fut presque apaisé. Sa race souffrit en lui, il crut souffrir la passion des ancêtres ; et Eolie retentit encore des mugissements de l'Homme blessé. Là-bas aussi gémit la flûte, là-bas se lamentèrent les foules processionnaires. Et toi, petite' ombre douloureuse, ô triste Elée !
Il songe : n'est-il donc un autre Prométhée qui nous délivre de la douleur ou si le premier ne nous fit libres et sensibles que pour mieu;c nous asservir à la loi triste ? De sa grande pitié pour les hommes monte le cri, comme autrefois il cria sur lui-même dans la nuit électrique, sous les airs déchirés. Alors il appela le dieu inconnu. Et la nue gi-onda, les horizons s'ouvrirent et se refermèrent. Il crut retomber de la hauteur d'un ciel.« Les dieux éternels, tu les portes en toi. » Un autre cependant, infini, le remue et toujours se dérobe. S'il le perçut en son désir, si d'une soif inextinguible il s'élança vers lui, peut-il ne pas être? Toute chose n'est-elle ce que la fit la pensée? « O Dieu que j'ignore, Dieu plus grand que mes dieux, vois, je te tends le> bras. Daigne te communiquer par un signe visible ! » Il s'écoute, il tressaille. La jeune
humanité ainsi espéra le miracle, s'éperdit au vœu de la grâce. Sa voix seule se répond du fond de lui-même. « O Dieu ! Dieu de la vie, Dieu de la douleur, es-tu aussi le Dieu qui console? Alors viens, je t'adjure! »I1 le harcèle, l'implore du ton dont on commande, et son âme violente défaille d'amour, d'espoir. Le Dieu se tait et les cieux encore une fois se sont refermés.
« O frère, c'est moi bien humble... C'est moi encore une fois, c'est encore un autre moi, et vois toute mon ombre sur le chemin. Ne méprise pas le faible qui fut l'orgueilleux, ne me rejette pas à cause de mes tours d'orgueil à présent qu'elles sont à terre. En ce temps, certes, une nuit horrible ferma mes yeux. Je séjournai aux portes de la détresse et de la démence. J'étais enchaîné dans une prison très loin des hommes, plus loin encore de Dieu, moi qui cependant osai assumer mon Dieu, moi, l'aveugle et le sourd qui, du fond de l'abîme, osai me croire le ministre de l'Inexorable... Une telle folie, ô Sévère ! A présent je rampe, je rampe... Je