ELEUTHÈRE
d'amour et de ravissement à la vue de Syh^n ; mais il n'osait se jeter dans ses bras, et il le regardait d'un cœur craintif. Et Sylvan aussi le contemplait, touché de sa beauté, ému de sa faiblesse; car aucun jeune homme étranger jusqu'alors n'avait franchi la riv^e d'Eolie ; et tous deux s'apparaissaient le Premier Homme en une terre vierge, très loin dans les temps. Alors Sylvan par deux fois l'appela : Eleuthère ! Eleuthère ! Une petite distance les séparait, un monde et l'inconnu. Mais déjà ils couraient l'un vers l'autre, leurs bouches se cherchèrent et ils s'étaient toujours connus. Ensuite ils se sourirent, se tenant par les mains. « Tu es fort et grand, dit l'enfant, j'irai où tu iras. »Et il admirait ses membres souples, sa chevelure torsée comme un soleil. « Toi, fit Sylvan, tu es beau comme ce qui va être. Mes sœurs ne sont pas plus belles. » Il lissa doucement ses joues et son col très blanc que n'avait pas mordu le libre été. Il lui montra ses abeilles ; ils s'en allèrent vers les grands bœufs ; un or pâle, un brouillard léger de feuilles guirlandait le thyrse des arbres, et des pâquerettes fleurissaient le pré, comme une pluie de lait tombée des mamelles du jour.« Vois, dit Sylvan, je t'apprendrai pareillement à maîtriser les plus rebelles. » Et
s'étant approché du plus âgé des bœufs, il lui prit les CDrnes entre ses poings et les courba jusqu'au sol. Ensuite ils entrèrent dans la forêt profonde, et des bêtes passèrent, agiles, secrètes. Il rit, dit : « Ce bras d'un coup les étendrait raides, il ne tiendrait qu'à moi... » Eleuthère enfantinement tendit les mains. « Épargne-les : elles ne te firent point de mal ! » Alors Sylvan l'embrassa et dit avec bienveillance : «Tu as raison, il ne faut pas frapper nos frères. » Le mystère des hauts feuillages les enveloppa, l'éternité vivante de la terre et ses onduleuses chevelures. Ils ouïrent les oiseaux. « Oh ! oh ! dit le bel adolescent, c'étaient eux qui chantaient en moi! » Et il pleura. « Moi aussi, je connus les larmes ! » avec douceur insinua Sylvan. Et ils marchaient enlacés comme un rosier sauvage autour d'un fût déjà haut. Mais Sylvan étant le plus grand, son ombre couvrait à demi Eleuthère et ensuite se répandait sur le chemin.
Bientôt le bois s'épaissit, il flotta un vert crépuscule. Dans le silence ils croyaient entendre le cœur sonore des hêtres. L'enfant s'effraya : « Cher Sylvan, n'allons pas plus loin. Les arbres ont parlé. J'ai p^ur. » Mais lui : « Des dieux amis dorment sous leur écorce. Prends confiance. »
ELEUTHERE. 257
— « Des dieux, dis-tu ? Un seul me fut révélé. » Sylvan soudain l'étreignit : « Un seul ? Et quel est son nom? » — « Dieu ! je n'en connais point d'autre! » Sylvan alors l'embrassa sur la bouche et dit : « Répète ce nom pendant que je t'embrasse. Ainsi je croirai qu'il me parle. » Ensuite ils se dirigèrent vers les eaux, et, assis l'un près de l'autre sur la berge, fraternellement ils se caressèrent.
Des saules croissaient là en bouquets. Ils ne virent pas l'approche d'une tunique ni n'entendirent des pas subtils aux mousses du chemin. Un vent très doux agitait les ramures d'argent et semait sur leurs épaules les chatons en fleur. Sur l'autre rive tournait un moulin, au fond du paysage. Et des nuages clairs, des ilôts de lumière, dans le vaste ciel, glissaient à la dérive. Ils goûtaient une sigrandejoiequ'ilsne se parlaient plus. Au miroir de la rivière, entre le reflet des saules, un visage soudain se mira, étrangement jeune et charmant. Sylvan songeusement regardait passer les nues et ne l'aperçut pas. Mais Eleuthère contemplait se jouer au soleil l'écaillé joaillée des vives ablettes ; il vit le beau visage onduler comme une fleur des eaux. C'était si près, si loin, l'image de songe, qu'elle sembla pour un instant sortie
des destinées et se balancer là sans corps, exquisement immatérielle. Et l'image le regardait aussi, leurs yeux se marièrent dans un mirage de ciel et de feuillages, hors de la vie. Il tendit un doigt tremblant. Sylvan des yeux maintenant suivait le doigt.
— Hylette !
Un bruit furtif s'éclipsa sous le frisson argenté des saules et le flot se brouilla, un peu de vent souffla qui rida l'eau. Alors pour Eleuthère le ciel et la rivière s'obscurcirent. Il ferma les yeux, ne vit plus qu'en lui la brillante image. « Hylette? » interrogeait-il avec le regret qu'elle eût un nom. Sylvan riait : « Elle a fui 1 Ce fut la curieuse Hylette en personne! «Et de nouveau ill'appela, mais en vain. Or, E leuthère ne connaissait encore ni Hylette ni Florie ni Elée. Il eut peur de ne pouvoir su pporter leurs regards.
— A présent je te ferai voir les prés pleins de vaches, dit Sylvan. Tu ne vis encore que les bœufs consacrés au labour. Et plus tard mes sœurs à leur tour te montreront les belles génisses.
Tous deux se lever. t ; ils courent par la chênaie, car la savane s'ouvre du côté de l'orient. Et bien avant d'arriver, ils entendent le mugissement des
ELETTHERE. 259
aumailles. Puis les feuillages s'éclaircissent, ils débouchent par une avenue aux vastes prairies vermeilles. Là ils croient séjourner dans un pays des âges. Un fin argent dégivre s'eflFume des gramens humides, ondule en cirrus légers qui, plus loin, aux lisières ombreuses du bois, merveilleusement bleuissent. Des files d'arbres, vers le fond, semblent émerger d'un lac aux remous lumineux, comme des mâts d'or. Et l'immense faune baigne dans une paix divine, la fraîche jeunesse du monde. A mesure, l'arène sous leurs pas déploie de molles courbes limitées par le circuit des eaux. Éleuthère avec étonnement pénètre dans cette dense animalité errante, fauchant d'une langue rose la flouve blonde. Un vent chaud d'haleines souffle et le frôle, la vie profonde des flancs nourris d'herbes parfumées. Il aspire les muscs aigres du troupeau, l'odeur subtile des lavandes et des serpolets foulés par des pas puissants. Et une sensation s'éveille, diffuse, surnaturelle, de genèse et d'éternité. Les vaches aussi, à travers le songe de leurs prunelles vaporeuses, le regardent passer comme un pasteur d'autrefois, comme au temps des pastorales, car Éolie est l'île des âges, et toutes choses s'y renouèrent selon un ordre antique. Jusqu'à ux horizons, en sillons d'arômes et de cou-
200 l'îi.e vikkoe.
leurs, miraille et sinue le troupeau splendide comme l'arc-en-ciel.
Eleuthère admire, s'écoute rêver. Toute cette âme en silences, en siestes, en songes entre le sommeil et la vie ! « O ami ! dit-il, c'est Dieu même qu'il fait ici !» — « Mais lequel ? songe Sylvan, ou si c'est tous les dieux ensemble ? » Le pré parfois bondit ; d'ardentes génisses fuient, blessées d'amour, puis s'arrêtent lascives et tristes, humant le vent des étables. Et Sylvan ne sait comment dire, tourmenté d'une pudeur insolite, cherchant des mots qui n'effarouchent pas une vierge ignorance. — « Comprends... Elles aussi aiment et s'inquiètent du frère qui ne vient pas! » Il s'aperçoit bien qu'Éleuthère ne peut soupçonner pour quel frère s'éplore leur timide espoir.
Ensuite un porche d'ombre s'est ouvert ; ils rentrent dans le bois, et de nouveau un crépuscule léger rafraîchit leurs yeux. Il ruisselle un long iégouttis tintant de soleil, le bruissement d'une phosphorescence de mouches et de clartés ricochée de feuille en feuille. Ils passent, ombres pâles et charmées. Et ni l'un ni l'autre ne parlent plus ; Sylvan s'écoute revivre à travers l'ingénu jeune homme les émois de sa propre enfance. Il se perçoit par comparaison expérimenté et mûr, au
ÉLEUÏHÈRE. 261
méridien de la vie, lui qui fut un héros! et il aspire à l'innocence en cet aubal et novice esprit fraternel. Cependant au fond de la savane le troupeau barète et meugle, écho caverneux des silves primitives. Les grandes voix aux avenues se prolongent très douces, profondes, venues des âges mèijies de la terre. Ils marchent dans un rêve d'animalités fabuleuses, au tressaillement sourd de la Genèse. Puis s'ébruite l'aigre galoubet d'un pâtre comme une petite âme qui rit et sans cause s'attriste, et ils ne voient pas le musicien, mais leur sympathie se lève pour cette chanson d'eux-mêmes en un air naïf et qui n'a pas de sens.
L'orée d'une clairière devant eux s'ondoie de vapeur blonde. Ils entendent des pas et des rires. Sylvan tend la main. — « Trois, ami ! Elles sont là toutes les trois qui te cherchent ! » Et une vision glisse, riante, le chœur attardé des dernières étoiles dans les hautes flammes du jour. La première s'avance Florie, aux cuisses longues, au col onduleux de cygne, et deux faons familiers gambadent au vent léger de sa tunique. Ensuite c'est la noire Elée, un doigt sur les lèvres, clandestine comme une destinée. Et la troisième est l'image même qu'Eleuthère vit se réfléchir aux eaux. Elles
semblent flotter dans le jeune éther, frôler la pointe des herbes, et toutes trois vont à la file, prudentes, pleines de mystère, comme Diane et ses nymphes à l'heure où viennent boire les cerfs aux fontaines^ Hylette ! soupire l'enfant ; à peine il sait ce nom, c'est déjà une musique comme un matin d'oiseaux. Visiblement elles s'inquiùtent, scrutent le vent, espèrent une rumeur. Où donc est le jeune hôte que leur annonça Barba, si malade et peutêtre par leurs soins guérissable ? Où cet Eleuthère desbordsdela rivièreque leur peignit Hylette, aux yeux en langueur ? Alors en Sylvan se réveille le petit faune espiègle et furtif : il rit, jette aux échos une clameur. Elles regardent, tournant sur leurs pieds, émues, et ne les aperçoivent pas, car d'un bond tous deux se rejetèrent aux taillis. « Sylvan! disent-elles. Où es-tu, cher Sylvan ? Et celui qu'on nomme Eleuthère? » Longtemps il les laisse crier en vain, et comme ensuite elles s'en vont, dépitées, il s'élance et leur apparaît, tenant l'aimable adelphe par la main. Elles s'effarent, fuient, reviennent en courant, s'arrêtent à observer, la main sur leurs yeux, toutes nimbées de soleil, ce visage inconnu qui pour elles se dénonce le Jeune homme. Toutes trois se poussent du coude, même la sérieuse Florie, comme de simples pastoures,
ÉLErTHÈRE. 263
un peu gauches, un peu malicieuses. Et Florie s'étonne : — « C'est ça un jeune homme ? » Élée fait la moue. — « Sylvan à côté apparaît un des jeunes dieux dont nous parla notre père ! » Mais Hylette rêve : — « O voyez, mes sœurs, combien il est joli ! » Et enfin Florie, plus sage, du doigt l'appelle : — « Viens, puisque aussi bien on nous persuada de t'aimer comme un frère ! »
Timidement il approche, et chacune à son tour 1 e touche avec prudence comme un objet délicat. « Tu as la chair trop lisse, » insinue Florie. — «Tes mains certes ne manièrent ni la hache ni les flèches, » dit Elée. Et Hylette lui sourit avec une bouche comme un fruit. « Tes yeux, comme les miens, sont couleur d'abeille... » La clairière au soleil bruit de paroles rapides. « Je charme les pigeons et, vois, les bêtes suivent mes pas comme une sœur, » dit Florie. — « Moi, étrangement murmure Elée, je sais des secrets qui te feraient pâlir !» — « Et il y a trois génisses, » dit à son tour Hylette, qui s'appellent comme nous Florie, Elée et Hylette. Il rougit, troublé, les regarde l'une après l'autre sans trouver une parole, mais d'un attrait plus subtil se sent lié à celle dont il vit briller le visage comme un avril dans les eaux. Maintenant elles s'enhardissent et le disputent
à Sylvan : — « Ne va pas au moins t'imaginer le garder pour toi seul ! » Mais lui, déjà jaloux : — « Je l'aimais avant vous ! » Alors elles prennent Tenfant par les mains et l'attirent, en dansant et riant, vers le parc où croissent les blanches génisses. Un sang vermeil bout à leurs peaux claires, douces à la main, et leurs cornes se courbent en faucilles d'argent. — « Vois, dit Hylette, celle-ci aussi s'appelle Hylette. Sa prunelle ressemble aux bleus iris des bords de la rivière et me mire plus clairement qu'un miroir. » Il se mire à côté d'elle ; encore une fois leurs images en cette eau limpide d'un regard animal se confondent. Elle rit : — « Maintenant tu sais, petit Eleuthère, laquelle te regardait derrière les saules. » Et il lui répond tout bas, car il craint la moquerie des deux autres : « Maintenant je sais que c'était toi... » Les belles génisses par le pré d'un pas lent vont broutant la fleur aromale. Il les flatte, il admire leur flanc palpitant à petits coups. Et Hylette explique : — « Jamais elles ne sortirent de l'île : elles sont sœurs par les mères. Et plus tard elles seront mères à leur tour et connaîtront à Eolie une vieillesse heureuse. » — « On te montrera le taureau. Il est beau et terrible 1 » s'écrie l'ardente Élée, car les filles de Barba apprirent à
ÉLEUTHÈUE. 265
parler sans rougir des œuvres de la nature. Lui s'étonne en sa candeur que cette bête farouche séjourne à l'étable quand celles-ci sont libres. Mais Elée lève une épaule dédaigneuse : — « Oh ! il ne sait donc rien, ce petit ! Il faudra tout lui apprendre! » Et, comme ensuite elles l'entraînent vers les barrières, deux des génisses s'aflfolent et amoureusement s'unissent, mugissantes. Ce spectacle émeut l'innocent Eleuthère ; il croit qu'elles combattent ; il veut les séparer. Hylette, rieuse, alors lui dit ces mots énigma tiques : — « C'est ainsi qu'on voit que le temps est venu. » Il ignore quel temps et tout ce mystère et se tourne vers Sylvan qui lui parla d'un frère obscurément aimé des bêtes de la savane. Sylvan hésite, retient l'aveu qui pourrait faner cette âme si peu nubile. — « Mes sœurs, dit-il, quelquefois te parleront de choses qui te seront connues plus tard. » Et la honte tout à coup naît en Hylette ; elle se sent venir le petit frisson d'une âme et les roses fleurissent sa joue. Ainsi se connurent Eleuthère et Hylette d'Eolie.
266 I,'ÎI,K VIERGE.