AL MA PARENS
Les cerisiers blancs embaumèrent l'amande amère. Un givre cristallisa les branches des pommiers. Puis neigea le pétale rose des arbres à pépins. Déjà les blés montaient. Un arc-en-ciel vert et rose plongea au fond des horizons. Et Éolie était en fleur.
Sylvan, avec l'ami cher, errait au bois, loin des demeures. Il lui enseignait les plantes, les arbres, les essences variées de la terre ; il le mena voir les agiles et doux chevreuils ; et ensemble ils se baignaient dans la rivière. Il lui apprit aussi l'art de bâtir des ruches, d'y amener les essaims, d'en retirer le miel. Le rucher était proche du verger, sous un toit tourné vers le midi, et une vasque, tout près, l'alimentait d'eau fraîche que venaient boire les abeilles. Elles vivaient là comme dans une Tyr, innombrables, bourdonnant d'une rumeur éternelle. Sylvan revêtait le masque, les gants, le voile, et ayant fumé les demeures de poussier enflammé, il rompait les gâteaux avec des gestes subtils, comme un violateur de lares, un sycophante entré au tabernacle des idoles. Quel-
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quefois le couvain était plein de larves et de nymphes ; on les reconnaissait aux petits dômes bruns et convexes qui les recouvraient. Au contraire les cellules à miel étaient fermées de couvercles blancs et plats. Et d'autres fois il montrait à Éleuthère la mère abeille, très longue, aux ailes brèves, allant de cellule en cellule et y déposant ses œufs, effroyablement féconde. Un tourbillon d'or, une grande roue vermeille furieusement giroyait autour des seuils, et toutes les fleurs, dans l'ampleur des pommiers, semblaient ailées. Ensuite à grands pas ils fuyaient, emportant leur larcin odorant.
Un amour ingénu, une chaleur d'entrailles bientôt le consuma pour ce frère obscur, délicat comme une fille, il ne savait quel tourment. Sa pitié aussi savourait en lui une humanité précieuse, née de la douleur. Il aspira à être son sauveur, lui le fort, qui avait entrevu les sombres rives ! Assis au vaporeux crépuscule des feuilles, il le tenait en ses bras, ne se lassait pas de contempler ses yeux incertains, brûlants ou éteints de langueur. Un songe souvent, comme une petite lampe derrière un vitrail, les éclairait lointainement et ensuite se voilait à l'ombre des cils. « Où es-tu, ami ? » soupirait Sylvan penché sur leur
orient évanoui. Et le mot, la caresse magiquement ramenaient l'âme partie. — « Là-bas, tendre Sylvan,très loin... Peut-être ne vivais-jeplus,et voici que je renais. O comme tout m'apparaît surnalurel ! Et toi-même, aimable compagnon, ne t'ai-je pas ignoré jusqu'ici ? » D'ardentes effusions jaillissaient, les profondes et intarissables rosées de l'être intime.
C'étaient ensuite des silences extasiés où chacun s'écoutait en l'autre, où leurs âmes magnétiquement s'attiraient et se transpénétraient. « Tu es moi-même, disait Sylvan, comme je sens que je suis toi... Nous sommes deux parts de la vie longtemps séparées et enfin réunies. Il n'y a plus place entre nous pour une pensée ou un sentiment qui ne nous soit commun. J'achève ce que pense ton esprit ; je résonne du battement de ton cœur... Et pourtant, enfant, n'éprouves-tu pas aussi la souffrance d'une chose qui, entre nos deux souffles, s'interpose et nous demeure ignorée ? O petit Eleuthère, que ne pouvons-nous, comme un unique et subtil esprit, nous éperdre l'un dans l'autre ? Il y a encore trop de chair entre nos deux âmes ! » Ils s'embrassaient alors, innocents et troublés.
Leurs baisers à la longue s'altérèrent d'un goût