‹ L'Ile viergeChapitre 42 sur 50 · AI, M A PAR EN S · texte numérisé non relu

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étrange : les yeux pâles, ils se regardaient et ne se reconnaissaient plus. Ils s'écartaient alors, tristes jusqu'aux larmes, sentant s'illimiter entre eux un mystère et recommencer l'infranchissable. « O frère, gémissait Sylvan, voici qu'encore une fois je te perds après avoir goiîté la communion la plus délicieuse. Tu étais là il y a un instant et déjà tu n'es plus qu'un rêve ! Quelle force, quel pouvoir hors de nous ainsi tour à tour nous attire et nous éloigne ? » Ils avaient le frisson froid de se désirer et se sentaient ensuite presque étrangers, sur des bords opposés. Leurs cœurs en demeuraient enflam.nés et malades. La passion fraternelle chez Sylvan s'exalta. Une lie trouble remonta, l'acre soif morbide. D'un coeur cruel et pitoyable, il aspira au sacrifice, à Christ, lui qui ne savait encore qu'Hercule et Prométhée. — « Que n'es-tu mourant, ami ? Je te rachèterais par ma propre mort! » Et il le trouvait trop beau'; il l'eût espéré empoisonné d'un mal infectieux pour boire à ses lèvres le sang vénéneux et lui souffler son âme saine.

Or, il arriva qu'en rêve, un jour qu'il était endormi aux côtés de Sylvan, Éleuthère soupira après Hylette. D'orgueil, de jalousie, Sylvan fut déchiré, l'étreignit d'une ardeur amère. — «Ton

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âme a parlé pendant ton sommeil, gémit-il. Maintenant je sais qu'Hylette te tourmente. Ami, je t'en prie, ne me cause pas cette douleur de préférer celle-là ou une autre à mon amitié. Elles ne sont que tes soeurs. Moi je suis bien plus, étant ton frère et tous les hommes. Crains leurs mains adroites à tisser des soies, à nouer des trames. Hercule, ô bien cher, mourut de Déjanire. Et moi-même je manquai mourir pour avoir entendu la flûte en qui de douleur expira le divin musicien, victime aussi d'une sœur des hommes ! » Le doux printemps d'Éolie s'éteignait au soir des eaux tandis que monta la plainte. Un frisson rose agita les eaux de la rivière, les peupliers aux thyrses d'or furent secoués, et toutes les vaches mugirent. Un silence ensuite tomba, une ombre sourde où vibrait la sauterelle, et ils cessèrent de se parler, ils n'étaient plus heureux. Mais une cloche dans les villages tinta très haut par-dessus la terre, l'agonie même du jour dans l'agonie des bruits. A peine dans les ors crépusculaires on l'entendit et tout l'espace en fut remué. Le son vers les premières étoiles silla, lent, grave, infini, vibra bleu et frais comme un jet d'eau larmant en du cristal. Toute peine, à ce symbole révéré, soudain s'évanouit d'Eleuthère; il

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tressaillit, joignit les mains ; son âme ondula à Dieu, religieuse et vespérale. Et Sylvan ne savait pas quelle voix en la cloche s'était fait reconnaître et était adorée de son frère. Les ondes en cercles plus larges s'alentirent, un instant planèrent aux horizons, déjà mortes dans la mort de tout ; puis il n'y eut plus que l'oraison balbutiée, le souffle léger de la prière aux lèvres du fils de Côme. Sylvan sentit une part de l'àme amie qui se figeait ; lui-même froidissait d'affres dans ce grand mystère ; et il regardait le ciel et Éleuthère, ému d'inconnu. Il ne tentait plus de le rappeler à la vie des sens. Enfin la tète fléchie de l'enfant se redressa ; il fit le signe de la croix. Alors, lui effleurant le bras avec respect, Sylvan murmura : — « Dis, frère, tu lui parlais ? Que t'a-t-il répondu ? » Mais Eleuthère s'étonna. Dieu ne répond à la créature non plus que celle-ci ne l'interroge. En dehors du réel, dans l'inexprimable, s'accomplit l'acte d'amour. Ainsi, d'une ardeur de jeune lévite, Eleuthère énonçait sa foi.

Elle se communiqua à Sylvan comme une lumière. Tant d'autres brillèrent et ensuite s'éteignirent où à tâtons il s'orienta à la grande Présence secourable! — « Oh ! soupira-t-il, sois mon

initiateur auprès de ce Dieu que j'ignore. Les miens furent moi-même... Cependant, ô ami, à des signes en moi il m'apparaît que je l'attendais. » — « Je te plains, dit sincèrement Eleuthère, de l'avoir ignoré si longtemps. » Et, frissonnant soudain, il le serra en ses bras. « Peut-être déjà tu es damné, ô frère ! Va, je ne t'en aimerais que plus ! » A ce cri charmant leur fraternité s'exalta. Ils marchèrent enlacés, le regard vers les étoiles ; et toute ombre s'était dissipée, ils étaient redevenus heureux.

Cependant des sensations vierges s'éveillaient en Eleuthère. Il crut sortir des ténèbres, voir seulement le jour, comme aux heures merveilleuses de la Genèse. En ses prunelles jouèrent les formes, les vives et surnaturelles lueurs, le prisme infini des mirages. Quelquefois il ne savait plus parler, s'écoutait en d'immenses silences accablés. Et ensuite, d'un cri, il se délivrait. Les nuages, le frisson des feuilles, l'eau et sa vie fluide, secrète, les sèves , les arômes lui semblaient ses pensées, sa propre âme diffusée dans l'espace. Un jour, son père Côme l'avait mené vers un bois, non loin de la mer. Il avait vu des troncs tordus et malades parmi les tertres vénéneux. « Quoi ! gémit-il, c'est donc là la nature ? » Maintenant il embrassait les arbres, se roulait aux herbes, au

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giron tiède de la terre, d'une jeune âme animale. La bête, l'aînée de la création, l'attira, fraternelle. Il sondait ses yeux innocents, son grand songe paisible mêlé aux forces, aux silences telluriques. Des sources bruissaient, un grésillement fin montait des artérioles comme un sang de fleurs. Aussitôt la vie naissait, des mucus, des embryons, des chevelures d'algues. Et des lies, des lagunes, des fleuves, des mers minusculisaient l'image du monde. Un ciel entier se mirait dans un globule. B regardait d'ardents insectes siller la forêt des mousses et mirailler très haut les vibrants papillons. Il vit d'un cœur se former la rose. Et de l'amour flottait, la terre ondulait en courbes molles, profondes.

D'abord ce ne fut que la joie, le délire ingénu de vivre. Puis il resta troublé, il pleurait sans cause. Près de Sylvan, il regrettait la solitude^ et ensuite de loin il l'appelait, lui tendait les bras. De sourds éveils éclosaient, une efflorescence continue, délicieuse comme la vie des petites mares. Il s'étonna de n'être plus le même Eleuthère, le craintif enfant des ombres. Et Sylvan, se reconnaissant en lui, l'aimait comme un autre Sylvan.

Maintenant Eleuthère n'avait plus peur de

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Florieet tl'Elée. Ils jouaient ensemble et nouaient les danses d'Eolie ou bien légèrement ils se lançaient à la course vers des buts éloignés. Et quelfois longuement ils se miraient avec innocence dans les eaux, charmés de leur beauté. Mais il craignait Hylette aux yeux couleur d'abeille. Cependant il ne connaissait encore que la nudité de Sylvan. Or, un matin, s'en allant le long de la rivière, il entendit leurs rires et les vit nues toutes trois sous les saules. Leur chair dardait comme un buisson en fleurs et ensuite fuma comme un brouillard d'argent tandis qu'elles remontaient la berge. Il ne reconnut pas sa chair ni celle de Sylvan. Celle-ci était bien plus délicate et terrible comme le péché, comme la défense même de Dieu. Un grand feu le brûla, très doux ; ses lèvres étaient sèches et tremblaient. Et tout à coup il entendit veni." Sylvan. Il cria : — « Je pastis, mais n'ai rien vu, je t'assure. » Et ensuite il se cacha. Alors Sjdvan l'appela : * Viens ! Maintenant tu sais qu'elles ne sont pas semblables à toi ! » Il lui caressa les yeux et sa voix était étrange, et Eleuthère n'osait pas le regarder ; mais déjà au bain se moquait l'équivoque Elée. — « Pourquoi nous fuis-tu? Ne sommes-nous pas belles à tes yeux? Viens te plonger avec nous dans la rivière. » Ainsi parlait

l'ironique Elée. Elle ne se baignait plus devant Sylvan, toute froide et honteuse s'il apparaissait, et pour cet Eleuthère, au contraire, s'ignorait sans voile et comme par défi lui jetait sa chair impudique. Mais d'un cri, Hylette s'immergea. Des roses surnagèrent, dérivèrent jusqu'aux bords, tout le bouquet des roses de la pudeur d'Hylette. Et déjà une première fois elle avait rougi pour une parole imprudente et que ne comprit pas Eleuthère. Aussitôt le paysage entier fut rose pour le jeune homme ingénu. Il vit rougir Hylette et lui-même s'empourpra comme l'horizon autour d'une jeune lune. Mais Sylvan. le saisissant par l'épaule, l'entraîna avec brusquerie : — « La loi d'Eolie n'est pas pour toi, étranger venu en cette île. » Il haletait de douleur et de jalousie, comme pour une part du bien-aimé aliénée^ comme pour une surprise de ce cœur trop sensible. Et Eleuthère pleura sous la colère de son frère, il n'aurait su dire pour quelle autre chose aussi il pleurait. Une langueur, un mal de délices trop subtiles lui coulait aux artères profondes. Il eût souhaité être seul au bois et de peine, de ravissement crier. Il eût voulu ne plus vivre qu'en soi l'éternité de la minute où lui apparut la vision rose. Il n'aimait plus Sylvan.

Là-bas, vers la hètraie, maintenant celui-ci l'attirait, d'un cœur moins orageux. Il l'assit sur un tertre près de lui, prit ses mains, et il avait la voix grave d'un maître qui parle à son élève.

— Enfant, enfant, pardonne si je fus un peu dur. J'ai soif de ta sympathie, je te voudrais à moi sans limites. Ce n'est pas trop de toi tout entier pour nous exalter ensemble vers la force et l'héroïsme.

— Quoi ! gémit l'innocent, déjà agir, moi si faible ! et qui nais à peine ! Laisse-moi plutôt rêver, Sylvan ! Attends que, comme toi, je devienne un homme !

— L'enfant, ô ami, est ce que sera l'homme, et l'homme est ce qu'il veut ! Maintenant laisse-moi tout tè dire. J'eus tort tout à l'heure de te détourner de la rivière où baignaient mes soeurs. Notre père, dans sa sagesse, nous éleva dans la connaissance l'un de l'autre. Et je n'ai su que j'étais nu que quand Elée pour moi s'est cachée. Ainsi ne les fuis pas, mais considère-les franchement, puisque aussi bien elles sont aussi tes soeurs.

Alors Eleuthère se sentit renaître à la joie, et, lui riant dans les yeux, il s'écria : — « Vois, je te reV'iens quand déjà je m'accusais de moins t'aimer. » Or, ce jour-là, Hylette se cacha

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d'Éleuthèreet aussi Éleuthèrese cacha d'Hylette- Cependant tous deux restaient tourmentés du désir de se joindre. Après des détours, ils s'aperçurent, chacun attendit que l'autre parlât, et tous deux étaient très rouges de se regarder mutuellement rougir. Et ils se turent ; chacun s'en alla par un chemin différent. Le lendemain ils se rencontrèrent encore. Elle avait laissé tomber ses cheveux sur ses yeux, toute blonde comme en un nuage. Il ne vit pas qu'elle avait rougi. Et elle vint à lui. doucement hardie, et lui dit : — « Ne va pas croire au moins que je l'aie fait exprès l'autre jour... Je ne pouvais me douter que tu nous épiais derrière les saules. » — « Quoi, Hylette, tu savais donc? » s'écria-t-il, atterré. Il n'osait plus la regarder, tous les feux de l'orient enflammaient ses joues. Alors elle leva un doigt, et elle le balançait devant son visage, d'un air futile et sév^ère : — « O je t'ai bien vu, tu n'as pas fait un mouvement pour t'en aller ! C'est moi qui ai dû plonger... » Sa voix changea, elle dit : — « Et comme ça, puisque c'est toi qui as tort, je ne sais pas pourquoi tu m'en veux, Eleuthère... » — « Mais, petite Hylette, j'ai cru au contraire que c'est toi qui m'en voulais... » — « Nous n'avions pourtant rien fait de mal ni l'un ni l'autre. »

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Maintenant elle le regardait franchement dans les yeux. Il ne vit pas en tout cet enfantillage pointer l'éveil de la ruse qui, soudain, la faisait femme. En lui persuadant ses torts, elle n'était plus que la victime d'un insidieux dessein ; et la guerre ou la paix balança en ses petites mains. Elle se mit à rire : — « A présent je puis te le dire : je ne t'en ai pas voulu. Mais à l'avenir, quand je serai au bain avec Florie et Elée, tousse un peu fort, je saurai que tu n'es pas loin et j'aurai le temps de me cacher sous les eaux. »

Ayant dit, elle se sentit la plus forte et ses joues parurent n'avoir jamais connu les roses froissées de la honte. Alors passa Florie avec ses faons gambadant, et elle cherchait Elée : — « N'avez-vous pas vu cette fille étrange qu'est notre sœur? dit-elle. Elle n'était pas aux cuisines, elle n'était pas au verger. Oh ! elle est toujours où nous ne sommes pas ! » Ils ne savaient quoi répondre, gênés par cette présence importune ; et ensuite ils coururent ensemble par les avenues, criant : Elée ! Elée ! Et Elée ne parut pas.

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