I.E SORTILEGE NUPTIAL
LE SORTILEGE NUPTIAL
— « Hylette ! ô Hylette! soupirait l'adolescent. Il avait délaissé Sylvan et s'en allait seul aux ombres du bois. Une aube d'argent ondulait, s'efFumait de la mouillure des feuillages. Tout le tiède matin frissonnait d'arômes, de nids en rumeur, de l'égouttis des rosées. Et le rossignol à peine cessait de chanter, un peu de la nuit encore bleuissait les fonds où lentement s'effaçait le périgée de la lune. « Hylette! ô Hylette î » Les merles sifflaient sa peine solitaire, il n'entendait pas le moqueur loriot, ni l'aigre rire des pies. Un pivert d'un hennissement grêle s'ébroua comme il passait, dolent petit fantôme, indifférent aux clartés et aux musiques. Et tous les geais âcrement graillaient, fils des chênes raboteux. Il n'avait souci que de la secrète Hylette, telle qu'une ardente cire dardée en sa chair nue du frisson lumineux des eaux. L'image aux ondes de sa pensée ricocha, répercuta une infinité de petites Hylettes délicieuses et si neuves, tout le miracle de la nudité de la première femme jouant aux rétines extasiées du bel Adam. Un paradis
s'éveilla, fut la forme même de ce corps tout en émois de clartés. « Hylette! ô Hylette!» gémissait toujours Eleuthère. Les merles encore une fois sifflèrent, les pies et les geais garrulèrent, et il tressaillit, il eut peur d'avoir été entendu du bois indiscret, du bavard écho.
Il n'osa plus ébruiter l'aimable son, mais en soi, lèvres closes, s'enchantait de l'appeler infiniment. O comme elle s'insinuait et l'enlaçait de l'ondoiement vivant de sa chevelure! Elle devint le matin et le brouillard laiteux des eaux et le ciel nuancé d'azalées et tous les horizons du paysage! Elle coula en lui d'un long frisson, du flot vermeil de la rivière. Son cœur une petite éternité s'arrêta.
C'était dans une combe, au cœur vierge de la hêtraie, une herbe étoilée. Il roula sur le sol fleuri, soupira : O Hylette! et soudain la vision s'en alla. Comme un soleil, elle s'éteignit de trop irradier. La forme du rêve s'évanouit, ne laissa plus que le rêve d'avoir rêvé, « Hylette ! ô Hylette ! ainsi de nouveau il l'appelait à haute voix. Où es-tu, amie, flambeau?» La voix monta, mourut dans la haute vie végétale,' la joie pâmée des airs. Hylette restait disparue, belle image effacée des miroirs, remontée aux espaces. D'espoir, de douleur il étreignit la
LE ?ORTII.È(iE XUPTIAL. 283
terre, la caressa de mains éparses, toute fi'aiche, perlée d'aiguail comme ta petite épaule ruisselante du bain, ô Hylette! Et les herbes frôlées, la soie des mousses le faisaient défaillir comme si du bout des doigts il la palpait elle-même, comme si très doucement par jeu elle le chatouillait. De la sentir si loin, si proche, ses larmes à la fin jaillirent, une ondée chaude, lascive, où sa chair se fondit. Le sol tout à coup s'abîma, il crut l'avoir embrassée ; ce fut le miracle du désir ; et dans un cri ensuite elle lui revenait. Les merles dans les bois sifflaient, la rauque ironie des geais : il n'entendait plus que la jeune musique du sang à ses tempes^ comme le rythme divin d'une mer.
La silve solitaire lui devint une chère habitude. Il habita la combe ouatée^de mystère, la secrète et verte demeure où Hylette arrivait à son appel. Sous les feuillages tintants de lumière, il l'emportait comme une proie exquise, vivait en rêve la folie du vierge éveil du sens. Et il fuyait Sylvan, cauteleux et sournois à déjouer ses amicales poursuites. Il fuyait Elée et Florie. Même auprès de Hylette, il ressentait une étrange peur. Absente, idéale, née de son désir, elle était bien plus lui-même ! Quelquefois, l'aguignant du coin de l'oeil, elle riait, d'un bruit musical de petite ci-
284 i.'iLE vip:rgf..
gale. Oh ! surtout ce rire d'Hylette lui semblait terrible et il ne savait pourquoi elle riait. A pas furtifs un matin elle se glissa dans le bois, espérant surprendre la raison obscure pour laquelle les délaissait le farouche Eleuthère. Or, ayant entendu remuer les buissons, il se cacha derrière un arbre, et ensuite à son tour il la suivait, à la pointe des pieds, mourant de peur et de joie. Elle allongeait le col, levait très haut ses orteils, tendait l'oreille, onduleuse et vive comme un orvet. Et il se demandait quels aguets insolites lui faisaient les prunelles attentives et claires. D'un long cri soudain elle l'appela. Les ondes en résonnèrent jusqu'aux échos velus ; il la vit fuir au lointain crépuscule. Et Eleuthère n'avait pas répondu. Il devint l'esprit rôdeur des bois. Il ne savait plus à présent de quel dieu lui avait parlé Sylvan. Eperdu de nature, il sembla avoir respiré un dieu nouveau. Celui-là vivait au cœur des chênes, glissait en lumières fluides sur les eaux, ondoyait aux nefs de la verte basilique, dans les orgues du vent. Il se sentit sans force devant l'envahissement subtil. D'instinct vertigineux, il aspira à se confondre, parcelle tourbillonnante, aux alliciances de la grande Ame. Il en restait bien mieux mêlé à Hylette même, âme ailée, elle aussi,
LE SORTILÈGE Ni; PII AL. 285
oiseau, rythme et tout le matin et toutes les étoiles filles du ciel.
Un désir confus monta. Que lesdieux d'Hylette soient les miens ! Et si c'est se damner, encourons ensemble la peine éternelle ! Il crut que les cieux allaient s'écrouler, leva la tête en tremblant, les vit immobiles. Et il ne craignait plus le Dieu qu'on lui avait appris, mais un autre demeura, très bon, infini, l'immense dieu pélasgique. Il n'allait plus avec Sylvan dans les soirs écouter l'agonie des lointains angélus. Elée ainsi fut l'insinuant sortilège nuptial, l'initiatrice aux cultes d'amour et de nature. Sa chair sentait le bois, les sèves, le désir, la beauté de la vie. Elle plana entre l'ange et la nymphe. Et il cherchait les mots par lesquels adorer l'Esprit qu'elle lui révéla. La forêt, les eaux, la plaine, le ciel se féminisèrent d'elle. Au fleuve d'or de ses cheveux coula le froissis mordoré de la rivière, se torsèrent les joueuses émeraudes des feuillages. Les molles paraboles de la ségalaie flexuaient selon le dessin charmant de sa petite gorge, imitaient la fine arabesque de ses épaules. Il crut l'étreindre à travers l'écorce des arbres, le tendre émoi du vent, le flot frôleur de la rive. Art ingénu du désir et du rêve où il la créa véritablement» où d'un mystère spirituel naquit la femme et toute
286 i/îi,E vier(;e.
la nature. El il comprenait maintenant l'analogie essentielle des formes, et toutes ont un sens simple et unique, dans l'éternité de la même substance, dans l'harmonie de l'univers.
UNE AME S'IGJNORE
« De loin je prie sur toi. Honore ton oncle Sévère, mais demeure fidèle à la Loi. » Il se répétait ces mots d'une lettre de son père. Le bois doucement sanglotait dans le soir pluvieux. D'abord le sens lui resta obscur, il ne savait plus de quelle loi lui parlait Côme. Puis d'anciens remous péniblement refluèrent. Il avait passé du côté des Gentils, il se vit nu devant la colère de son Dieu. Pourtant ses remords étaient tièdes. Il eut voulu jaillir de tout son être à la pénitence, se soulever du mouvement des ondes intérieures jusqu'aux pieds crucifiés. A peine elles s'agitaient, huiles indolentes d'une mer qui fut orageuse. Elles glissaient à la surface de son âme si molles, si peu chrétiennes. Il n'eut plus que l'étonnement et la douleur de cette pauvreté de ses effrois. Ainsi ma-
UNE AME s'ignore. 287
nifestement s'était retirée de lui la divine Présence. Et il pleurait doucement, découragé.
La pluie cessa. Un air léger ranima le bois grelottant. Le Dieu triste sembla s'être fondu réconcilié en les dieux heureux delà nature. Ses larmes tarirent, il aspira à la joie. Hylette passa au tremblotement de la première étoile... Et il se mit à courir, car depuis longtemps il avait fui les demeures. Lointainement ondula une cloche, l'or et le cristal d'une église qui angéliquement tintait dans le soir. Il s'arrêta, ému, écoutant ce souffle religieux tout au fond de lui. Elle montait, très lente, en des airs purs et subtils, comme venue des temps innocents de sa vie, des mois de Marie de sa petite enfance. Et il se rappela, ils séjournaient alors près de la mer. Une chapelle aussi tintait dans les soirs. C'était un pauvre lieu de prière et de foi, visité des femmes aux yeux pâlis de toujours regarder les départs vers les flots et la mort. Une Dame des douleurs, une humble et douce Vierge était sur l'autel. Les gens de la côte l'appelaient la Vierge du Bon-Secours. Elle avait les yeux couleur des sables, les cheveux verts comme les eaux. Un sombre manteau la parait, argenté de chardons qui avaient la forme des larmes. Chaque jour il entrait s'agenouiller devant
288 l'îi.p: vierge.
l'Image, restait là des heures parmi les femmes gémissantes. Elle était l'étoile vers qui montaient les afflictions, qui doucement illuminait au large les flots. Elle fut pour sa foi d'enfance le miracle de la Grâce et des Saintes Litanies, le lys vivant des jardins de son amour. Cependant Eleuthère toujours écoutait tinter la petite cloche. Elle s'élançait, gonflée comme un sein, priante, soupirante, semblait rouler par-dessus les sables dans un soir d'éternité. Et il avait joint les mains comme là-bas, il tomba à genoux^ Il crut que les célestes paupières s'étaient abaissées vers lui comme elles s'abaissaient sur le pauvre peuple des barques. Une rosée mystique le rafraîchit, il se fondit aux effusions de l'Ave Maria. Les vêpres en la paroisse inconnue prirent fin, l'actien de grâces de ce soir du mois virginal. Il priait encore.
Avec les jours, il espéra pouvoir raviver la subtile incantation. Mais la foi s'altéra, il ne resta plus que l'amour. Eleuthère appelait la douce Vierge des mers. Une nuée s'abaissait : c'était la petite Vénus nue du matin de la rivière qui apparaissait. Le nimbe religieux ne fut plus qu'un or transfiguré d'auréole à l'image profane. Elles se transsubstantièrent. Hylette s'emparadisa d'un pétale effeuillé du bouquet des grâces miracu-
l'XE AME S IGNORE.
leuses. «Et toutes deux avaient le même visage : les yeux couleur des sables étaient devenus les yeux couleur d'abeille. Un iris les mariait, le paradis gemmé de l'arc-en-ciel. Il ne sut plus laquelle adorer, les exalta l'une à travers l'autre en de brûlantes litanies. Et tout le paysage autour de l'adorable prestige se vaporisa : au cœur des bois s'édifia une chapelle parfumée de nature.
Cette douce folie à la fin le mina. Il perdit les roses du visage, se consuma d'ardeur et de rêve. Rentré dans la vie, il ne reconnaissait plus l'amie de qui lui venait tout ce vertige. Hylette se crut détestée, crut le détester elle-même. Ils ne se voyaient plus qu'aux heures familiales du repas et des lampes. Sylvan non plus ne reconnaissait son frère, mais se rappelant ses propres défaillances, il le connaissait égal à lui-même, d'un sang et d'une âme fraternels.
Or, s'étant mis à chercher Eleuthère, il entendit s'élever un gémissement de la combe solitaire. Il écarta les feuillages, le vit pâle et en larmes, tenant son front dans les mains. — « Ami, c'est moi, Sylvan ! » Déjà l'enfant essayait de fuir. Mais l'aîné le rappela d'une voix impérieuse et douce. Alors ses pleurs redoublèrent, il parlait en mots entrecoupés : — « Vainement je tends les bras,
290 I> ÎLE VIERdE.
Sylvan. Elles ne viennent plus, elles demeurent sourdes à ma prière. » Et ensuite il s'arrêta, regarda avec égarement le frère apparu, honteux et surpris d'avoir ainsi livré son secret. Sylvan le serra dans ses bras : « La confiance, ami, te montait aux lèvres. Pourquoi la retenir ? » Un charme subtil s'insinua. Dans une effusion de larmes, de baisers, Eleuthère se roula sur la poitrine fraternelle, sanglota : — « O Sylvan, je suis malheureux! Ne me demande pas autre chose... » Le mal à travers ce cri mollit : de tant de spécieuses causes, il ne sut plus laquelle le faisait gémir et pleurer. Et seulement avec douceur, d'une nuance de voix déjà convalescen;;e, comme on se plaint pour une douleur qui tout à l'heure sera usée, il répétait : « Malheureux! O si malheureux ! »
Alors celui qui s'espéra le Fort sentit pour cette plainte sa force s'en aller. Il n'eut plus que la faiblesse de plaindre à son tour ce cœur puéril et navré. « Eleuthère ! je souffrais déjà de ton mal avant que tu eusses parlé ! Et vois, j'en gémis maintenant avec toi, bien que tu m'en caches encore la cause. » L'enfant, à ce tendre encouragement, s'exalta, voulut par plus de souffrance encore exalter la sympathie de l'ami généreux. — « Nul
UNE AME S HiXORE. 29I
gémissement assez fort pour ma douleur, ô Sylvan ! Je perds le ciel, et la terre à la fois se ferma pour moi. Il ne me reste que ta pitié. » — « Ingrat, sourit Sylvan, qui ne m'appelais pas et voulus pour toi seul garder toute la peine ! » Et ensuite tendrement il le supplia : « C'est encore trop de réticences, ami, que, m'a3'ant dit ton mal, tu m'en dissimules l'objet ! »
Les roses empourprèrent le visage d'Éleuthère.
— Souffre, dit-il, que je garde ce secret. Ma peine me fut si délicieuse, j'aurais désiré en mourir... O ami, pardonne, je ne veux être consolé qu'à moitié !
Les distances s'illimitèrent. Tristement Syhan se délaça de l'étreinte et, faisant quelques pas :
— Va donc, fit-il, je t'abandonne, cœur fermé à la divine, confiance. Tu me manques plus en te taisant que si, en parlant, tu m'avais fait injure. » Du coup, les paroles affluèrent ardentes, fébriles, coupées de sanglots : — « Ne fuis pas, aimé... Reviens-moi et connais tout mon mal à cet aveu... J'ai perdu la foi etHvlette me déteste ! » vSylvan lui prit la tête dans ses mains et, lui ayant baisé les yeux : « Que ne la détestes-tu toi-même ? Je ne serais plus jaloux de l'amitié qui la fait te regretter ! » Sa passion jaillit, parla trop vite ; il
se vit trahi par lui-même en ce mot qui les rendait l'un à l'autre. Mais déjà Eleuthère : « Ou'as-tu dit, ami? Hylette me regrette ! Je ne vivais plus ; tu me rends la vie et le ciel. »
— Vis donc, dit avec douleur Sylvan, si c'est là pour toi vivre. Mais, sache-le, j'avais espéré pour toi de plus orgueilleux destins. En te pleurant, lâche enfant, c'est encore eux que je pleure.
Eleuthère le vit à pas rapides s'enfoncer dans le bois. Par trois fois alors il le rappela, mais Sylvan ne retourna pas la tête. Et ensuite il ne pensa plus qu'à Hj'lette, il se mit à courir vers les demeures. Son âme légère le devançait. Il sentait la lumière couler en bouillons rouges, en chaleurs vermeilles dans son sang.
De loin il ape."çuL blondir par-dessus le potager une touflFe d'or. A genoux dans le plant, elle cueillait des cœurs frais de laitues et à mesure les entassait dans un corbillon, coupés dans leur sève, égouttant un lait gras.
— Petite Hylette...
Elle leva les yeux, il ne sut plus que dire. Et comme, sans parler, elle s'était remise à couper les laitues, un silence tomba, tout le poids du ciel, et la terre même fut sans voix.
— Oh ! cria-t-elle, mon sang coule !
l'NE AME S IGNORE. 293
Une larme rose perlait à son doigt. Il s'élança, lava d'une feuille de salade cette goutte de sa vie qui s'en allait, et il avait les yeux si tristes que lui-même, par cette légère entaille, sembla sur le point de perdre l'àme. Elle se mit à rire.
— Je t'assure, le cri m'a échappé. Je ne voulais point te parler. J'étais bien trop fâchée contre toi.
— Je ne t'avais rien fait pourtant, Hylette.
— Si ! si ! Tu me fuis, tu passes des jours entiers dans le bois... Un soir, comme je passais, j'entendis que tu parlais... Va, je ne suis pas sourde... Tu appelais madame la Vierge... J'étais derrière un arbre, tu t'es mis à genoux, tu as ouvert les bras... Oh! c'est bien par hasard que j'étais venue au bois... Et puis, et puis... je ne sais plus.
Il rougit, blessé dans l'enfantillage de sa foi.
— Je priais, dit-il simplement.
Elle le regarda étonnée, les sourcils hauts dans l'eflFort vain de comprendre.
— Serait-ce, fit-elle au bout d'un temps, la femme de ce Dieu dont tu nous parlas ?
Il secoua la tête gravement.
— Je t'apprendrai à la connaître si tu veux Hylette. Elle est là-haut qui nous regarde... Elle est la Mère... On ne l'adore qu'à genoux.
— Là-haut ? dit-elle.
Et ses yeux semblaient la chercher, montaient aux étendues. Il sourit de sa candeur.
— Oh! elle n'apparaît qu'à travers l'àme. Il faut avoir la foi pour la voir... Pourtant son image règne divinement dans les églises.
— Alors c'est donc un mystère... Eolie aussi a ses mystères que nous enseigna notre père.
Ils se turent tous deux. Elle restait pensive, déroutée dans son instinct fruste^ son àme de pastoure à demi nymphe. Et tout à coup une question perça, l'inquiétude et la curiosité de la petite Eve éternelle.
— Dis-moi du moins si elle est belle.
Etrangement il répondit:
— Elle te ressemble, ô Hylette... Mais, je t'en prie, garde cela pour toi, ne le dis à personne.
— Oh ! s'écria-t-elle joyeusement, si c'est ainsi, je te le promets. Un secret, c'est comme si on était toujours sur le point de perdre quelque chose.
Le ciel sur eux se referma, ils redescendirent à terre, et elle redevint la simple Hylette qui danle verger coupait des laitues.
— Passe-moi ton couteau, dit-il, je les couperai pour toi.
Mais elle avança ses mains aux hàles d'or, mordues de bise et de soleil, les mit près des siennes
UXE AME S IGNORE. 29S
pâles et malades. Et riant, un peu dédaigneuse :
— Élée a raison. Tu as l'air d'une fille avec tes mains laitées. Tu te blesserais, enfant 1
Il insista, elle lui abandonna la lame et, à son tour, il tranchait les luisantes salades gonflées de sève. Elle frappa ses mains l'une dans l'autre, amusée.
— Oh ! mais c'est qu'il y va !
Puis un cri encore une fois. Au fil du couteau un jet vermeil avait fusé comme bruina son propre sang. Elle lui prit la main, pâlissante, le cœur serré. L'entaille incisait les fibres vives. Alors^ perdant la tète, elle s'accusa, ne savait plus avec quoi étancher cette vie rose. Et soudain, déroulant ses cheveux, elle en bagua le doigt blessé.
— O que tu dois souffrir, ami ! Et par ma faute ! Je crois que mes cheveux saignent aussi.
Il ne répondit pas, ému d'un délice profond, regardant avec des yeux ravis s'égoutter la rosée à travers les ors de la fluide chevelure. Et enfin doucement il lui dit :
— Vois, Hylette... C'est au même doigt que toi.
Il eût voulu perdre ainsi la vie à petits flots, mourir longtemps d'agonie surnaturelle, son doigt dans la chaleur de ses cheveux, plaint par sa
jeune maternité amoureuse. Des ondes, d'intimes et molles blandices montèrent. Il ferma les yeux, crut revivre à la dérive l'extase des communions chrétiennes, couler aux eaux de la Grâce une petite éternité divine. Il balbutia :
— Ne t'attriste pas... C'est si bon être un peu toi comme ça dans tes cheveux, toujours.
Et debout près de lui, dans le frisson matinal, l'arôme tiède évaporé du champ, elle déroulait la tresse d'or, l'enroulait comme une charpie de soleil, comme les fils d'une trame de vie, lui disant par jeu, par ris, moitié consolée :
— Ton doigt, ton pauvre doigt, Eleuthère... Oh ! j'ai si mal à ton doigt !
Le sang tarit : il ne sentit plus qu'un titillement léger, et il gardait son doigt entre les siens, sans force pour le retirer des boucles qui l'annelaient.
— O Hylette ! Comme il tombe, ce sang ! Comme il bouillonne!... Déroule plus de cheveux encore, déroule tous tes cheveux.
Mais elle défit les belles soies de pourpre, les liens de vie et les étalant au soleil :
— Vois, ami... Mes cheveux ont bu tout ton sang.
Et ensuite ils s'en retournèrent, la main dans