SVLN'AN VAINQUEUR DE LA MORT
Cependant Sylvan était malheureux à cause d'Éleuthère. Il traverse la clairière, il dépasse la limite du bois chevelu, et ensuite il franchit la clôture du parc où paissent les bœufs laboureurs. Le patriarche du troupeau, à travers les arômes verts du pré, subtilement hume son odeur et vient au-devant de lui, grave, en balançant ses lourds fanons. Alors Sylvan le caresse entre les cornes et lui parle : « Ami... ami, douce âme obscure qui sans défaillances me fus toujours fraternelle, console-moi des hommes! » Le bœuf aux brumeuses prunelles souffle puissamment et de sa langue râpeuse à petits coups lui lave la main. Si près du cœur de la bête, Sylvan se sent plus loin du cœur de l'homme. Eleuthère ! Humanité qu'appela son désir ivre ! Lui faut-il àjamais résigner l'espoir des communions absolues? Il s'abat sur le pré, il fond en larmes, la vie s'en va dans la tourmente
de cette minute de déréliction où tout lui manque, les autres et lui-même.
— Sylvan !
Une voix s'étonne, se penche sur sa peine. Il lève les yeux et aperçoit Elée. Aussitôt il a honte d'avoir été surpris dans les pleurs : — « Ce n'est qu'un peu de rosée restée aux herbes et dont se m ouilla mon visage. Sache que jamais Sylvan ne pleura. » — « Tu pleuras avec Elée, le soir où sanglota la flûte, » reproche l'étrange fille avec douceur. — « Pourtant alors je n'avais pas perdu Éleuthèrel » — « C'est donc que tu le pleures pour un mal qui m'est inconnu ! » Il est vaincu par ce ton insinuant et spécial, elle qui si souvent fut l'équivoque Elée. Il lui prend les mains et gémit : « Je l'aimais si tendrement, il m'était si cher! » Mais elle ne comprend pas et l'interroge : « Dis-moi au moins comment tu le perdis ! » — « Hylette me l'a ravi! Et maintenant. Elée, je meurs ! »
Un souffle orageux passe. L'ardente Elée d'autrefois frémit et brûle sous ses crins raides comme les sarments saigneux des ronces. Sa petite gorge aiguë se lève droite. — « Tu meurs, dis-tu, ami ? » Elle l'enlace, son âme nocturne monte en ce cri : — « Cher Sylvan, que n'est-ce vrai ? Nous mour-