SYLVAN VAINQUEUR DE I. A MORT. 3OI
rions ensemble ! » Et ensuite elle expire, toute brisée de son noir désir.
— Élée ! chère Élée !
Du fond des ombres il la rappelle. Longtemps il roule au creux de sa poitrine cette tète froide aux yeux comme des soleils éteints, comme les fumées d'un soir électrique sur les eaux. Enfin ils se rouvrent ; leur sombre orient renaît, la givreuse aurore des pôles. Comme en songe, elle soupire : — « Mourir, Sylvan ! O que c'était divin ! »
Toute la vie n'est pas revenue, il la sent un peu morte toujours à travers le nuage d'où elle parle. Et c'est si lointain, si dans les limbes, la petite voix qui n'est plus tout à fait morte et n'est pas tout à fait vivante ! Un léger fantôme flotte, se débat entre la terre et le ciel, l'essence de la t pauvre Elée ! Et Sylvan a peur ; il souffle légèrement sur ses prunelles hallucinées, tendues vers de surnaturelles lumières.
— Élée! Élée!
Elée cette fois a tressailli, un long frisson la délie, l'arrache au charme mortel. Elle a l'étonnement d'un autre monde après celui où elle fut ravie. Le jour véritable a peine à rentrer en ses yeux vertigineux. — « C'est toi, Sylvan ? Que ne
m'as-tu suivie? Il me semble que je commençais seulement à vivre. »
Il hausse les épaules :
— Folle ! A quoi te servirait alors de mourir, si c'est pour revivre ?
— Mais si c'était cette vie la mort, Sylvan ? Oui, dis, si c'était là mourir! Maintenant je sens bien que je fus si longtemps morte !
— La vie... la mort et ne rien savoir! Et s'en aller sans avoir jamais su ! s'afflige Sylvan.
— Peut-être on sait après, ami !
Un fluide dangereux, à ce terrifiant espoir, l'endort et le captive. Quoi ! se connaître enfin ! s'égaler au dieu inconnu ! Son sein palpite, un abime s'ouvre, et les temps, en un éclair illimité. Et lui aussi maintenant connaît le vertige, cabré de toute son âme au bord d'une si haute falaise qu'en bas, au-dessus, il n'est plus que la conjecture.
— Elée ! crie-t-il, je perds pied... Viens, ô mort qui me délivrera des hommes!
L'héroïsme le transporte : il va s'élancer aux ombres, divin jeune homme ébloui qui déjà voit venir à lui, pour lui faire cortège, les vainqueurs royaux de la mort, transfigurés d'immortalité. Hélas! la vie l'enchaine, l'indestructible force de l'être et tout à coup il s'aperçoit très faible, pauvre
SYLVAN VAINQITEUR DE LA MORT. 3O3
de volonté, sous le grand amour paternel du soleil, devant le bœuf ami qui émerge de la flouve parfumée et meugle en le cherchant de son mufle. Il a suffi, une défaillance subtile s'insinue, l'efflux vernal, les amoureuses molécules de la vie éparse. La terre l'étreint, il renaît au lumineux espace, lui qui allait mourir ! Il croit voir la nature pour la première fois.
— Quitter tout cela, ô Élée! regrette-t-il. Vois, tout est harmonie, félicités, splendeurs. Et la mort n'est qu'en nous !
— Que tardes-tu alors si la vie est au delà, ami ? Il est là-haut, crois-moi, des lumières plus douces et qui ne s'éteignent pas. Je montais dans un sillon d'étoiles. Je ne sentais plus nulle souffrance. J'étais moi-même une clarté parmi les clartés. Maintenant, redescendue à terre, je ne suis plus qu'une petite clarté morte qui regrette d'avoir été étoile.
— O toi, petite Elée, et ainsi parlant, il secouait sa tête rousse, tu fus toujours une enfant un peu malade.
Mais elle lui répond amèrement :
— Ne dis pas que je suis une enfant, Sylvan. Je me sens très vieille. Je t'assure, il y a en moi une âme que je ne puis pas dire. Je ne ressemble pas à
304 I. ÎI- E VIER(iE.
mes sœurs. Vois, je suis noire comme ce qui doit arriver.
— Oh ! dit-il, ne me regarde pas avec ces étranges yeux, Elée. Le chevreuil aussi, en expirant, eut celte clarté inouïe au fond des prunelles. Je t'en prie, ne pense plus à ces choses qui te font des yeux terribles.
Mais sauvagement elle hausse son visage jusqu'au sien. — « Regarde-les bien plutôt, il y a au fond quelque chose qui n'est plus vivant! L'eau est profonde et noire comme l'âmed'Elée! Et saistu d'où elle vient, où elle va, l'eau? Là aussi ira Elée! »
— Pourquoi me fais-tu de la peine, toi aussi? doucement dit Sylvan.Elle le regarde, elle écoute revenir la bonne conscience. — « Maintenant Eleuthère t'a délaissé et tu le pleures. Mais sache-le, Elée aussi fut triste jusqu'à la mort quand tu la délaissas. Ne le dis à personne, cher Sylvan : je descendis à la rivière, l'eau monta, le froid baiser de la mort. Ce fut délicieux comme un baiser de toi. Et le goût de tout cela ne s'en est plus jamais allé... »
Le secret révélé lui révèle un cœur encore inconnu. Il lui prend la tête, il ne craint plus de regarder ses yeux, et il croit plonger eh des abîmes.