LES ÉLUS
Épuise les dieux que tu fus pour un, plus grand, qu'il te faut devenir.
LES ELUvS
Barba le Vénérable marche dans le printemps d'Eolie comme un dieu des âges. Les pommiers neigent dans sa barbe ; sur son front haut la clarté et les ombres ondulent au vent léger des feuillages, pareilles aux mobiles nuances de l'àme. Dans le rythme lent de chacun de ses pas tient la mesure d'une pensée. Et la forêt, la blonde savane et ses troupeaux lui évoquent une Arcadie, les jardins sacrés du soleil au temps des pastorales. Mais la vision intérieure s'éveille, il regarde se lever de son âme un autre paysage sans limites. Il songe :
« J'ai ouvert la main aux semences dévie, j'ai créé un monde. Maintenant Eolie s'achemine à ses destinées. Toute chose bientôt sera accomplie
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selon mes desseins. Alors mon essence lîuuna se dissoudre, retourner aux éléments ; je mourrai, laissant derrière moi une œuvre durable. La vie d'ailleurs ne finit pas : elle recommence à travers les métamorphoses. Stellaire, terrestre, qui le sait ? J'ai fait mes dieux selon moi-même, proportionnés à mes soifs et à mes faims. D'autres naîtront de mes enfants et des enfants de mes enfants, toujours plus parfaits, déjà ressemblant à l'Elu en qui s'effaceront les dieux précurseurs. Transfiguré, celui-là surgira dieu lui-même, le dieu vivant espéré des âges. Alors l'homme s'étant égalé à l'Idéal, les temps seront révolus, car Dieu est la limite de l'homme. Et il n'y aura plus audessus que les Forces, l'éternité même de la vie.
« O Sylvan, devance, s'il se peut, les âges. J'ai mis en toi ma force ; tu fus pour moi l'humanité même. Enfant, tu connus les dieux vierges, les fables, les symboles. Jeune homme, Hercule et Prométhée te furent révélés, révélateurs du dieu nouveau, assomption de l'homme en l'Idéal qui seul est tous les dieux. Encore un échelon ! D'un pas escalade dix siècles ; voici que s'illumine le Golgotha et l'initiation sera consommée. Cher Enfant-humanité, deviens dieu toi-même. Ainsi se parachèvera le cycle, ainsi sera évolue Eolie... Déjà
les brumes m'enveloppent, l'ombre de mon couchant marche devant mes pas, s'étend jusqu'à l'horizon. J'aperçois lesclartésdel'autre rive. O fils! filles de ma pensée ! Ames en qui la mienne se continue et se délivre ! Matins surgis dans mon soir ! Parcelles de ma substance, par mon désir projetées dans l'éternité ! Epanouissez- vous dans l'harmonie et la joie. Devenez toute ma lumière incarnée, mes roses et mes étoiles ! »
Ainsi se parle le Père. Ensuite une défaillance l'accable, la tristesse du créateur après la genèse réalisée. Des siècles, des faix énormes d'humanité pèsent à ses épaules. Il a vu se lever le soleil des premiers hommes par-dessus les mers et les terres. Aubes, ténèbres, mystères, hallucinations et chanaans apparus dans le matin et qui ensuite s'efficèrent dans les soirs et roues et croix et monts en feu à l'horizon et flux et reflux des races et des temps aux mers inconnues ! Et avoir vécu tout cela, avoir été le pèlerin fabuleux de tout cela et qui enfin aborde à Eden tout chargé de débris d'humanité, traînant après soi ses dieux sauvés du naufrage ! Eolie ! Terres futures ! Monde fait des épaves du monde ! Ile d'or d'un Pacifique inouï ! Il mesure à son rêve l'œuvre et souffre la grande douleur, doute si ce qu'il fit fut bien, fut
mal. O n'être qu'un homme quand on conçut grandir jusqu'à Dieu 1 Avoir espéré reculer les colonnes de l'effort humain et peut-être seulement les avoir ébranlées, vertigineusement chancelantes, minées déjà d'écroulement ! Et toi, chair, infirme argile, limon des fleuves de l'être, précipitée et refondue au feu d'Agni, ondoyée au lait de nature, toute fraîche de grâce antique et d'innocence, si nue qu'elle en demeura voilée, n'en serais-tu que mieux perdue par un v^ain leurre lustral ? O détresse, passion d'un cœur qui subitement ne fut plus que paternel !... La lumière se couvre, le printemps léger d'un songe; et un nuage s'abat sur ses ans fléchis, du poids d'un mont. Un univers entre ses bras s'est brisé, cristal fragile, prisme effrité d'arc-en-ciel. Hylette ! Florie ! Élée! fleurs de son espalier, ingénuités, candeurs, petites clartés dansantes aux chemins de vie, pour quels obscurs destins désormais nuptiales? Et toi, bel Eleuthère, âme encore inconnue et qui préludes aux essors, fibres et ramures d'un pâle bouleau transplanté! Arcanes! Halliers de l'avenir! Sa barbe tremble, il agonise d'affres et d'angoisses.
Pendant trois jours Barba s'enferme aux solitudes intérieures, demeure perdu aux déserts et aux cavernes. Il se perçoit le vaincu d'Eolie,
captif des symboles qu'il créa, l'esprit et les sens en proie aux dieux ennemis. I.'Ile l'enchaîne, le cercle enchanté des bois et des eaux, la jeune patrie vers qui vogua son espoir d'illimité ! Mais quand se lève la quatrième aurore, il entend résonner le cor de Sylvan, le cor héroïque et rouge. Il est délivré, Eden renaît, lumineux et vierge, arche immense jetée par-dessus les âges. Les dieux y vivent parmi les hommes et les troupeaux, les dieux antiques et éternels. Et il fit la chair et l'àme libres, les voua au soleil, à la vie, dans la force et la joie. Et toute jouvence est en la nature, le rafraîchissement des races et la leçon d'éternité. Ainsi il fut sage et s'égala à lui-même, aux dieux.
Barba descend parmi les siens et leur dit : — Ris de mes enfants, essorez ! Déliez-vous, grâces et ris qu'un songe maussade enchaîna ! Un nuage tomba des plis de mon front et n'est plus remonté. Voici que ma barbe refleurie vous sourit, oiselles et oiseaux. Déployez- vous au printemps d'Eolie.
Mais Elée' ne s'en va pas danser dans la clairière avec ses soeurs. Et quand Barba s'est assis, elle s'avance, pleurant sous ses lourds cheveux, et lui tend les mains.
— Père ! ô père !
Il la prend sur ses genoux, dans le ruissellement d'argent de sa barbe, et lui caresse les épaules, souriant de sa peine.
— Parle^ mon ardente rose noire, mon beau raisin savoureux, le dernier fleuri à ma treille. Quel mal te mit les yeux en larmes ? Peut-être, en cueillant l'aubépine, tu te piquas les doigts à la haie? Ou si c'est une chevrette qui te disputa le cœur d'une rose? Va, ouvre tes lèvres aux aveux. Nul jamais ne leur prêta une plus docile oreille.
Un vent léger de joie bruit dans le chêne chevelu de sa vieillesse, un frisson musical de jeunes abeilles. Alors, vibrante entre ses bras d'un long sanglot, les paroles d'Elée se délient.
— Père! cet étranger... cet Éleuthère!... Pourquoi nous le donnas-tu comme un frère? Il me prit le cœur de Sylvan, le cœur aussi d'Hylette... Moi, Elée, je ne leur fis rien pourtant que d'être noire... O père, voilà le mal, voilà la douleur. Je suis noire comme la nuit, noire comme la dalle d'un puits. Moi-même, ô père, à force de m'être regardée au miroir des fontaines, je me hais. Que n'y laissai-je comme des joyaux éteints tomber et se consumer mes yeux? Père, entends ma plainte.
Verse-moi un baume qui me fasse longtemps dormir.
Élée, petite ombre éplorée, aux ailes trop courtes et fragiles, frôle ses joues de l'effort léger d'un vol qui ne put se déployer. Il sèche ses cils humides, doucement la gourmande.
— Enfant, à peine tu es née et déjà tu te forges des maux, te donnant ainsi un futile prétexte à regretter la vie. Vois, je ris pour ce faste d'émoi quand la cause en fut si spécieuse! Cependant tu ne peux douter de mon cœur, apprends aussi à mieux connaître celui de Sylvan ! Toi seule restais l'enfant alors qu'il lui venait une âme virile. Je jetai en Sylvan la graine idéale, ô petite aimée, et voilà qu'elle germe pour des fructifications que nul encore ne peut prévoir. Un héros l'agite et qui attend de se libérer. Il n'est point d'autre raison à ses silences absorbés et qui te semblent te fuir. N'en gémis pas ^, d'un résigné sacrifice, consens à le perdre jtssq'u'^u jour où il te sera réuni, frère qui te précéda aux destinées.
Elle l'écoute d'un visage grave aux yeux obscurs.
— Père ! dit-elle enfin, ta voix vibre comme le matin. Maintenant je comprends des choses en
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moi et qui me restaient ignorées. Il me semble que je commence seulement à vivre.
Le vent léger de joie de nouveau bruit au chêne paternel, le frisson musical des jeunes abeilles. Il lui prend les joues entre ses mains, les baise tendrement. Et il sourit, disant : — « Bien, bien, enfant. Un cœur aussi vient de te naître, jusqu'ici sommeillant et voilé. Qu'à son tour il monte vers l'Idéal, au sillon de Sylvan 1 »
Et ensuite elle s'en va, taciturne.
L'âme d'Eolie fleure en l'arôme épars des foins, car toute la savane ne fut pas livrée au troupeau ; une part^ défendue par les clôtures, demeura pour la meule. Par endains mesurés les faneurs s'avancent dans les floiives mûres Une poudre vermeille vibre autour de leurs torses suants et roux. Et les houles blondes déferlent, s'écroulent en onduleuses jonchées de mentes, d'oseilles, de dactyles et de spirées. Sylvan luimême mena vers l'herbage les gars dorés, velus de jeunesse et de soleil. Le tourbillonnant acier.
entre ses poings fermes, abattit la première hécatombe, et les hommes à la file derrière lui entraient en la toison vive du pré. Un sang parfumé longuement coula dans le midi clair. Puis sur le massacre rose braséa le premier soir. Et voici, deux fois l'aube s'est levée sur la plaine enflammée. Florie, Elée et Hylette à leur tour foulent l'aire de leurs pieds rythmés^ et les servantes les suivent, et toutes ensemble avec des râteaux peignent les chevelures d'or et d'argent, les étendent ou les amoncellent en moyettes, selon la courbe du soleil. Eleuthère est parmi elles. Vainement il s'essaya à manier la faux : elle déçut son effort maladroit, trop lourde pour son bras. Hylette alors eut pitié et l'appela du côté des faneuses. Ainsi avec elles il s'en va à travers la mort joyeuse des herbes, et cadencés en des orbes souples, ils ont l'air de petites flammes dansantes tombées de l'éther lumineux cependant que sous leurs pas la terre brûle, bruissante de sauterelles. Des foins un évent chaud se volatilise, un baume vanillé et sec qui les grise. Pris de lan- ' gueur, immobiles sous le nimbe ardent des feux, quelquefois ils aspirent délicieusement le vent aromal, ils sentent se raviver en eux les faunes lointaines, ivres d'espace, d'odeurs et de clartés.
Toute la plaine ondule sous des remous d'or et de carmin^ sans ombre, duvetée seulement aux lisières du bois d'un peu de fraîcheur bleue où graillent les geais, où siffle l'heureux loriot. Et un ruisselet serpente, le mince filet d'une source sous le sommeil vert des algues. C'est là qu'ils \ont s'étendre pendant les pauses, couchés l'un près de l'autre^ dans une paix d'enfance. Leur ventre bat à petits coups, ils trempent leurs mains aux bulles de l'eau, et une nonchalance charmante les pénètre, versée par les airs brûlants. Seule, Elée s'agite et les étonne. « Le soleil est comme un tison dans les cieux noirs, » dit-elle.
Or, au matin du quatrième jour, les faucheurs entamèrent la zone extrême du champ ; et ils étaient dix, fauchant sur des lignes parallèles dans la sueur encore nocturne de la terre. En tous sens fumaient les hauts cônes des meules comme au bord d'un lac, dans le jour levant, de grands bœufs chevelus. Et les faneuses encore tardaient, attendant pour les étendre que le soleil eût fini de boire le brouillard. Déjà Hylette et son ami avaient quitté les demeures. Les mains lacées, ils glissaient par les chemins d'argent, presque égaux par la taille. Et se balançant, ils chantaient de belles chansons. Soudain Hylette, l'oreille ten-
LA CHANSON DEIERXITE. 32I
due : « Écoute, un oiseau inconnu a répondu dans le bois. Courons. Peut-être découvrironsnous l'arbre où sa voix s'est fait entendre. » Il ne savait ce qu'elle voulait dire et la suivit sous le 5 arches bleu33. A pas étouffés ils investirent le mystère du bois, mais aucun des deux n'entendait plus l'oiseau, et Hylette riait, disant : — « Je t'assure qu'il chantait une chanson merveilleuse. » Ils marchèrent ainsi longtemps, écoutant se froisser les feuilles sous des vols agiles ; et toujours c'étaient les fauvettes et les linots. Quelquefois un pivert cognait du bec les écorces et ensuite s'ébrouait. Alors Hylette s'impatienta : « Crois moi, cher frère, ce n'était pas un songe. Mais sans doute l'oiseau a pris peur, nous entendant venir. »
Bientôt ils cessèrent de percevoir le martèlement des faux sur l'enclumette et le crissant silex dont s'aiguise le fil de l'acier. Une grande paix tombait des arbres, fraîche et séculaire, comme une eau d'ombre, un souffle profond d'éternité. Maintenant ils ne pensaient plus à l'oiseau. Ils allaient riant et chantant : elle imitait la source claire qu'égoutte et perle la fauvette ; il se tourmentait d'égaler la flûte moqueuse du loriot ; et ainsi ils étaient eux-mêmes dans leur jeu les
oiseaux musiciens de la forêt. Mais tout à coup ils se turent, remués d'une chose inconnue. L'ombre s'épaissit, ils traversèrent la pinède, et encore une fois Hylette leva les mains et dit : « Ecoute, voici que de nouveau là-bas s'élève la voix de cet oiseau. » Il la vit toute pâle, prêta l'oreille, n'entendit rien. Mais elle se mit à courir, criant : « Oiseau ami, ne te tais point encore ! » Et du fond de la silve, la voix répondit : « Oiseau ami ! » Alors il s'émerveilla. Jamais il n'ouït musique plus délicieuse. C'était la musique même de la voix d'Hylette. Et ils ne s'arrêtaient plus de courir, appelant toujours l'oiseau fabuleux. Ils coururent jusqu'au bout de la forêt, écoutèrent, et tous les oiseaux chantaient, hors celui qu'ils auraient voulu entendre. Alors s'étant regardés dans le taillis profond, ils eurent peur l'un de l'autre comme si, dans un pays loin des hommes, ils s'apercevaient pour la première fois. Et ils ne savaient plus quelles choses se dire ; il la trouvait terrible, elle eût voulu fuir. Les arbres ici semblaient bien plus hauts que dans le bois par lequel ils avaient passé; ils n'apercevaient plus le ciel; les oiseaux aussi avaient une autre voix qu'ils n'avaient point encore entendue. Ils se crurent perdus dans une telle solitude qu'ensuite il n'y