‹ L'Ile viergeChapitre 6 sur 50 · DE COME .\ SÉVÈRE · texte numérisé non relu

DE COME .\ SÉVÈRE

Mon frère.

Longtemps séparés par l'esprit et la vie, moi le cadet des quatre qui ne furent une famille que par le sang, je reviens vers toi, l'aîné. Je touche à mon demi-siècle, j'ai beaucoup souffert; j'espère ne pas mourir avant que nous nous soyons réconciliés, nous et les nôtres. L^ne destinée accable la race déchirée des Barba. Par ta volonté, d'une âme antique, tu te libéras du malheur d'en

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être issu ; toi seul les as vaincus et rachetas le péché originel. Mais la chair horrible des ancêtres gémit et hurle toujours dans les autres.

Il est quelque part, mon frère, en une geôle de misère et de torture, une morte vivante. Il court aussi par le monde la démence et la fureur d'un homme qui durement expie l'hérédité. Mais peutêtre moi, le Juge, sis par devoir au carrefour des détresses et des erreurs de la créature, je suis le plus malheureux, puisque je sens la douleur de les porter tous deux en ma chair fraternelle et ne puis rien pour leurs maux. Eux, du moins, subissent inconscients cette fatalité que réprouve mon àme chrétienne et dont, tout sanglant de mes luttes avec l'Ange-au-front-de-ténèbres, j'essaie lamentablement de m'affranchir.

O Sévère, je tends les bras vers les espaces infinis ;aux sources de la miséricorde et du pardon, je vais cherchant Dieu. Toi, mon frère, tu voulus le trouver en ton âme libre ; tu créas ton dieu à l'image de ta force. Au fond, nous sommes restés persécutés par une égale horreur du sang funeste qui charrie en nous ses limons. Tandis que je m'humilie et courbe le front sous la Loi, ta sagesse et ta sérénité ne sont peut-être que le défi d'un cœur qui, en bravant les providences, mon-

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tre encore qu'il les redoute. Je ne te juge pas, ô Barba, mon frère ; ma justice est boiteuse et aveugle ; et je succombe sous le dur eflFort de me juger moi-même. Maintenant que l'âge et la peine m'ont dessillé les yeux, je m'atteste seulement qu'un peu plus de ténèbres est l'unique certitude laissée aux hommes. Je ne suis qu'un faible esprit ; je chancelle sous le faix de l'Insondable ; mes mains éperdument tâtonnent devant moi. C'est pourquoi je regrette que nos âmes se soient séparées pour avoir cherché le salut par des voies différentes. Et je te le dis, je crois que nous portons tous le supplice épouvantable de notre chair expiant en nous. Dieu éternellement combla de douleur l'homme, le fils de sa dilection, et ainsi lui révéla le secret de son Immensité solitaire et triste. Car Dieu est lui-même la suprême Douleur et nous sommes, à travers les temps, ses pensées vivantes, les parcelles de son infinie Désolation.

Maintenant donc, ô Sévère, je viens te prier d'oublier mes torts vis-à-vis de toi et ensuite je te parlerai de ceux des autres. Une grande tolérance mutuelle est l'une des formes très précieuses de la Charité et de la Justice. Telle fut jusqu'à ce jour ma loi sur ce siège que le Juge tient des hommes, ses pareils, mais qu'il lui faut rap-

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porter à Dieu, principe de toute investiture. Jamais je ne m'approchai du tribunal sans ressentir l'accablement de mon infirmité devant les infirmités d'autrui. Notre père Régule, le magistrat terrible, communiait avant de revêtir la simarre : il implorait le Dieu des châtiments afin qu'il lui octroyât une âme brillante et froide comme le glaive dont il était le gardien. La Sainte-Table était le marchepied de l'autel où il consommait la Messe de sang, où il se transfigurait le Sacrificateur. Ma Sainte-Table, à moi, fut le tribunal même; je tâchai d'y être le Ministre de la clémence, l'Intercesseur des douleurs plutôt que le Vengeur armé. Je me oignis le cœur, j'écoutai les voix secrètes, je ne suis moi-même qu'un eflfrayant pécheur. A défaut des fulgurantes lumières, des cataractes et des volcans d'évidence qui seuls pourraient élucider le mystère de la vie, assignons-nous du moins l'effort de discerner quelle part dans le mal fut le legs inconjurable. Le criminel peut-être n'est que l'ouvrier des Œuvres d'expiation, le machinal et sombre fleuve écoulant aux mers purificatrices les lies séculaires, les pléthores de la démence et du sang.

J'élève vers toi une voix suppliante. Les Barba, vaincus en l'aîné de nous, se sont relevés dans

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