I.A PERTE D INNOCENCE
mués dans leur chair de mouvements inconnus. Ils auraient voulu s'embrasser, se faire mal, à peine ils osaient se regarder. Sylvan, par jeu^ du pied repoussa la charogne. D'un élan furieux les putrides vermines aussitôt ramèrent par les herbes, remontèrent à l'assaut, comme pour une proie riche, une cité conquise et mise au pillage. - — « C'est donc cela, la mort, Sylvan ? dit Elée. Et tu seras comme ça et moi aussi... Et cette odeur, ô Sylvan ! » Il resta pensif, regardant le myriadaire pullulement. Puis tout à coup secouant ses crins roux : « La mort n'existe pas^ Elée, dit-il avec force. La mort c'est encore la vie. Ne vois-tu pas que le lièvre vit ? »
Alors Elée le regarda frissonnante, et d'un immense espoir : — « Le crois-tu sincèrement^ Sylvan ? » Il haussa les épaules sans répondre, hardi et beau, comme le jeune roi de la mort même. Mais ensuite elle secouait ses cheveux lourds : « Non, non, tu ne sais pas, toi... Oh! il y a la petite âme... La petite âme, Sylvan... Celle-là est bien morte. Et c'est elle alors qui pue, qui sent comme cette horrible bête... O Sylvan, cette odeur ne s'en ira plus. » Avec orgueil il dit : « Maintenant, petite Elée, nous sommes pareils aux dieux... Nous savons la Vie et la Mort. »
Sans un cri, sans une plainte, la pâle Elée soudain s'abat, les lèvres fanées, et ses mains raidies ne se desserrent plus.
— O Elée ! Elée ! se lamente Sylvan. Il s'agenouille, la prend entre ses bras, croit qu'elle est morte. Et il l'appelle, il tâche de la réchauffer sous ses baisers, il évoque du fond des ombres sa petite âme disparue. Elée ! Le cri déchirant monte, la terre n'a pas tressailli, le ciel est resté sourd, et il la laisse retomber, il tord ses poings, gémit lugubrement : — « Elée est morte ! Elée est morte ! Maintenant je suis puni... »Ensuite il court heurter son front contre un arbre, il appelle la mort, et de nouveau il l'embrasse, baise ses prunelles ouvertes et brûlantes. Elée ! chère Elée ! La vie, la chaleur se sont retirées là, en ces regards morts à la terre, ressuscites au ciel. Alors, d'un grand cri d'amour et de foi, il l'appuie plus fort à sa poitrine : — « O Elée... Tu vis! » Et tout à coup elle est secouée d'un long tremblement. Ses dents crissent, se serrent comme si elle-même retenait son âme près de passer. Il pleure de joie, d'espoir. « Elée, chère Elée... ^> Enfin elle entend sa voix. Il l'enlèv^e, la porte sur une herbe fleurie, loin de la mort. Et doucement il lui parle : — « O Elée, tu avais raison... La vie n'est pas dans la mort, la