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PHÉNOMÈNES ACCESSOIRES

La fausse reconnaissance peut s’accompagner d’impressions diverses, variant entre un simple état affectif vague, pénible ou agréable, plus ou moins intense, et de véritables illusions venant se superposer à elle.

Gomme tous les phénomènes psychologiques anormaux, lorsqu’ils se répètent fréquemment, elle peut occasionner aux sujets qui y sont sujets d’une façon habituelle, un sentiment de gêne provenant du fait même de cette répétition fastidieuse. Un sujet étudié par M. Lalande Obs. XXV, p. 24) racontait avoir traversé étant enfant une « période où il était presque malade d’ennui, parce que tout ce qu’il faisait, tout ce qui lui arrivait, lui semblait déjà connu, et qu’il lui paraissait très fatigant de revoir toujours les mêmes choses. » Mais c’est là un fait qui paraît en somme assez rare ; dans le cas d’Arnaud, où cependant la fausse-reconnaissance était pour ainsi dire à l’état permanent, nous ne voyons rien de tel : le malade ne s’inquiète que parce qu’il réfléchit sur son état et se rend compte qu’il présente quelque chose d’anormal. M. Paul Bourget, A. C. et plusieurs autres chez qui le

phénomène s’est produit à certaines époques avec une fréquence extrêmement grande paraissent n’en avoir été nullement gênés. Il est fort possible que la fausse reconnaissance, quelle que puisse être sa fréquence, ne prenne un caractère fastidieux, que lorsque la recherche de localisation dont elle s’accompagne ordinairement, prend ellemême, si peu que ce soit, les caractères d’une obsession. Il n’y a là en tout cas rien de bien spécial au phénomène en question.

Mais il est des cas où un état affectif plus ou moins pénible accompagne la fausse reconnaissance, soit au moment même où elle se produit, soit à l’instant qui la suit immédiatement.

Ce paraît être le plus souvent un sentiment d’oppression ou d’inquiétude assez léger. « Un assez grand nombre, ditM.Lalande (1893,p. 486) remarquentque cette inquiétude n’est pas d’un caractère ordinaire, mais ressemble aux frayeurs sans cause de certains cauchemars, et donne l’impression d’un autre monde que celui où nous vivons habituellement ». Les observations que j’ai recueillies ne corroborent malheureusement pas cette remarque de M. Lalande, je ne puis non plus être de sou avis lorsqu’il donne comme presque constante l’existence d’une impression pénible. En effet, sur 39 personnes, il en est 22 qui, ou bien omettent de répondre à la question 24, ou bien n’ont éprouvé rien de pénible, mais seulement de l’étonnement, de la surprise.

D’autre part ils déclarent éprouver habituellement un sentiment d’inquiétude légère, mais sur çe nombre, 13 laissent à entendre assez clairement que cet état ne sur-

vient qu’après la fausse reconnaissance (immédiatement après) et semble lié beaucoup moins au phénomène luimême qu’aux efforts plus ou moins conscients que fait le sujet pour le comprendre ou pour localiser le prétendu souvenir, « C’est, dit M. Mario Pilo, par exemple, (obs. 48 p, 178) un état un peu pénible, un malaise, résultant du doute où je suis si c’est un souvenir réel plus ou moins altéré, ou si c’est une erreur de mémoire, ainsique l’inexplicabilité du phénomène. » Beaucoup comparent ce malaise à celui qui accompagne la recherche obsédante d’un mot ou d’un air. Chez M. F. Gregh, seul, nous voyons celle impression pénible prendre la forme d’un vertige extrêmement violent : « L’angoisse, dit-il, que j’éprouve à ce moment, est indicible ; je me sens devenir fou, et j’en défaille, non métaphoriquement, mais littéralement ; ma tête tourne, mon cœur bat à se rompre, et je tomberais à la renverse si un bras ami ne me retenait ». Cet état vient après la fausse reconnaissance. M. F. Gregh incline à penser qu’il est dû au sentiment qu’il a de l’illogisme du phénomène. Il se prolonge assez longtemps.

En somme, comme le fait remarquer M. Dugas (1894 p. 40), « la plupart des sujets, quelle que soit lagravité de leur cas, parlent de la fausse mémoire comme d’un phénomène simplemement curieux ; il semble qu’ils restent plutôt au-de;sous de l’émotion qu’ils devraient éprouver, et qu’on leur suppose. Le phénomène serait donc moins troublant en loi même que parles réflexions qu’il fait naître et par les inductions qu’on en tire ».

On peut toutefois ajouter aussi ou par les autres phénomènes anormaux qui peuvent l’accompagner.

Le moins extraordinaire de ces phénomènes (mais non le mieux étudié) est le vertige, non plus survenant après les fausses reconnaissances' et attribuable à des raisons intellectuelles, comme dans le cas précédent, mais bien survenant en même temps qu’elle est due vraisemblablement aux mêmes causés. M. A. Lalande (1893, p. 487)en rapporte un exemple :

« T..., se trouvait en chemin de fer, lisant un roman qu’il ne connaissait pas auparavant : tout à coup, dit-il, je fus saisi par l’idée que je l’avais lu, et en même temps il se produisit dans mon esprit un tel tourbillon de souvenirs et d’images que j’ai cru devenir fou... Le même phénomène s’est produit plusieurs fois, sans que je me souvienne bien à quel propos » (Obs. 24). Cette description est à rapprocher de la suivante: difficiles à comprendre isolément, elles s’éclairent un peu l’une par l’autre : « J’éprouve quelquefois en rêve, dit le sujet qui est intelligent et connaît fort bien par expérience les phénomènes de fausse reconnaissance, une impression très étrange ; quelque chose comme un tourbillon indéfinissable vient sur moi, grondant d’une façon étrange, s’approche, s’approche et ne m’atteint jamais (je ne puis exprimer ce que j’éprouve que d’une façon très vague) ce rêve était assez fréquent dans mon enfance... Il survient quand je suis à demi éveillé. — Je sais alors très nettement que je l’ai déjà eu, mais, comme il est absolument indéfinis-

sable et inexprimable, l’impression de souvenir que j’ai alors n’est nullement intellectuelle, elle est pour ainsi dire purement organique, purement émotive... Cet état ressemble fort à la fausse reconnaissance. » (Obs. 38). Malheureusement, faute d’autres faits, je ne puis que signaler ces vertiges et non en faire l’étude qu’ils mériteraient. Cette pénurie d’observations paraît prouver du moins qu’ils sont assez rares.

L’illusion de fausse reconnaissance, est, dans un certain nombre de cas, accompagnée d’autres impressions très singulières, et qui ont fort embarrassé les psychologues. Non seulement alors les états de conscience sont reconnus, mais encore ils coexistent avec des sentimal définissables que les sujets traduisent de façons très diverses, quoiqu’au fond ils soient à peu près identiques entre eux, et aient du moins ce caractère commun très remarquable de donner aux choses et aux faits une apparence d’irréalité.

La fausse reconnaissance n’est guère compliquée de tels phénomènes que chez 1/10® des sujets, et d’autre part, il n’est point rare de les observer sans fausse reconnaissance. Ils ont été notamment sigalés parKrishaber (1873), à titre de symptômes accessoires de la névropathie cérébrocardiaque, Taine en a fait une étude d’après les observations de Krishaber, dans un appendice ajouté à la

3®édition de son livre de Vlatelligence^ti tout récemment M. Dugas en a proposé une interprétation (1898).

Pour plus de clarté, nous étudierons d’abord ces impressions en elles-mêmes.

Elles peuvent revêtir quatre formes types, entre lesquelles on peut trouver d’ailleurs toutes les intermédiaires :

a. — Ce peut être simplement, comme nous l’exprime M. Bourget (obs. 43) , « une espèce de sentiment inalysable que la réabté est un rêve ». Kraepelin (1887^ p. 410, ill) analysant ses propres impressions, avait déjà noté que, lorsqu’il exprimait le sentiment de fausse reconnaissance, la réalité cesserait de lui apparaître avec sa clarté habituelle, et semblait un rêve, une ombre. Tout ce qui l’entourait lui paraissait comme éloigné, comme couvert par un voile.

b. —Cette impression d’éloignement n’est jamais une impression d’éloignement matériel ; c’est quelque chose de plusvague et déplus général: souvent, le monde extérieur paraît moins éloigné à proprement parler, qu’étrange, ou plus exactement étranger au sujet, c’est en quelque sorte une impression éloignement moral, ou plutôt d’éloignement matériel. Le sujet dit alors parfois qu’il ne reconnaît ghiS rien, qu’il se sent dans le même état que si tout était pour lui nouveau, étrange, que s’il était tombé dans une autre planète (obs. 2 de Krishaber, Taine 1878. p. 467). La malade E. N. dont nous reparlerons plus bas éprouvait parfois cette impression avec tant d’intensité qu’elle était aussitôt prise d’une terreur folle, et se sauvait dans l’escalier.

c. — Parfois ce sont précisément les propres actes du

sujet qui lui paraissent avec cette couleur d’étrangeté^ d’inattendu; il s’étonne de ce qu’il fait ou dit, et traduit alors cette impression en disant qu’il lui semble que ce sont les actes d’un autre, qu’il n’a rien de commun avec eux, sa voix, no.amment lui paraît étrange, il ne la reconnaît pas comme sienne (obs. 2 de Krishaber; Taine, 1878, p. 166, 467). 11 lui semble enfin que ce soit quelqn’inconnu, ou quelqn’automate qui agisse à sa place. Moreau de ^Tours (1845, p. 77), éprouva fréquemment cette impression, étant sous l’influence du haschish, notamment, un jour en valsant:

« Il me semblait, dit-il, que ma volonté n’était pour rien dans le tournoiement rapide qui m’emportait, et mon corps obéissait irrésistiblement aux impulsions sonores qui partaient du piano, comme le jouet de l’enfant sous les coups de lanière dont il est frappé. Je ne manquai cependant pas une mesure, et j’échangeai quelques paroles avec la personne qui valsait avec moi ». — « Mes fausses reconnaissances, dit A. K. (obs. p. ), sont accompagnées d’une véritable sensation de dédoublement: il me semble qu’il y a une individualité qui ne fasse qu’agir, tandis que l’autre voit l’acte et éprouve les sentiments afférents a cet acte ». La bizarrerie de la situation est peut-être augmentée par ce fait que, souvent le sujet se sent en même temps étranger à ses propres organes, à ses membres, à son corps, comme le malade de l’observation 38 de Krishaber (Taine, 1878, t. Il, p. 471) déjà cité : « Constamment, disait-il, il m’a semblé que mes jambes n’étaient plus à moi; il en était àpeu près de même de mes bras...lime semblait que j’agissais par une impulsion

étrangère à moi-mêm?, automatiquement. Parfois, je me demandais ce que j’allais faire. J’assistais en spectateur désintéressé à mes mouvements, à mes paroles, à tous mes actes ».

d. — Enfin, nous avons ce qu’on pourrait appeler la forme complète de Vimpression de dépersonnalisation lorsque le sujet se sent étranger à toutes ces perceptions, actions, soavenirs, pris en bloc comme dans le cas suivant : « Il m’arrive, dit D. N. quand je suis fatigué et que je soutiens une conversation, de continuer à parler tout en me sentant comme étrangère à moi-même, à mes pensées et à mes actions » (Obs. p. ). — G... s’exprime à peu près ainsi, commandant le récit d’une fausse reconnaissance assez longue : « J'écoutais ma voix comme j’aurais écouté celle d’une personne étrangère, mais] en même temps je la reconnaissais comme mienne : je savais que c’était moi qui parlais, mais ce moi qui parlait me faisait l’effet d’un moi perdu, très ancien, et soudainementretrouvé ». (Obs.34p.) — Cette impression «consiste, dit A. C., en ce que pendant un temps très court, l’ensemble de mes états de conscience est accompagné d’un sentiment particulier et indéfinissable que donnent d’ordinaire seulement les choses anormales, ou les choses dont nous n’avons ja- 'mais rencontré l’analogue ; ma voix me fait alors la même impression que si jene l’avais jamais entendue auparavant, mes raisonnements et mes pensées me paraissent inattendus, le monde extérieur est lointain et je me pa¬

rais étrange à moi-même, et étranger à moi-même, autant, (plus même en un certain sens), que si j’étais un autre ».

Deux hypothèses jusqu’à présent ont été proposées pour expliquer ces impressions étranges: celle de Taine et Krishaber et celle de M. Dugas.

Taine attribue le phénomène à une réelle « perrersion des sensations proprement dites » avec intégrité de l’intelligence, « Gomme presque toujours, dit-il, la maladie arrive brusquement, l’effet est immense; on ne peut mieux comparer l’état du patient qu’à celui d’une chenille, qu] gardant toutes ses idées et tous ses souvenirs de chenille deviendrait tout à coup papillon avec les sens et les sensations d’un papillon.... Les sensations nouvelles ne Ircu vent plus de série antérieure où elles puissent s’emboîter le malade ne peut plus les interpréter, s’en servir ; il ne les reconnaît plus, elles sont pour lui des inconnues. » (1878 T, II p. 466.) Cette extraordinaire per^^rsion des sensations serait due à « une contracture des vaisseaux qui nourrissent la région sensitive cérébrale où reproduisent les sensations brutes ». (Taine, p. 465. Krishaber, 187) à une contracture des vaisseaux du tiers postérieur de la capsule interne, du carrefour sensitif de Charcot.

Est-il besoin de dire qu’au point de vue anatomo-physiologique cette hypothèse est insoutenable? Que même en admettant comme possible cette contracture de vaisseaux (dont la paroi est en réalité dépourvue de couche musculaire), elle n’aurait probablement pas du tout les effets que, gratuitement, lui attribuent Taine etKrishaber?

Au point de vue psychologique, l’hypothèse de Taine et de Krishaber s’appuyait sur l’existence d’illusions de la perception extérieure cnïncidant avec le phénomène.

Nous verrons à la fin du présent chapitre en quoi consistent ces illusions.

En 1894 (p. 43 et 44), M. Dugas avait émis cette idée que si le- sujet éprouvant l’impression de fausse-reconnaissance se sentait en même temps double, c’était peutêtre en somme parce qu’il se dédoublait réellement : « Le sujet atteint de fausse mémoire, disait-il, a conscience de devenir autre se sent rester le même en devenant deux. Le sentiment est contradictoire et pourtant réel.., C’est bien là ce qu’éprouverait une personne qui se dédouble, si aulieu de percevoir, comme il arrive d’ordinaire, le dédoublement opéré, elle le percevait au moment où il s’opère. Mais comment et pourquoi le dédoublement a-t-il lieu ? On ne sait. Peut-être vient-il à la suite d’une autohypnotisation spontanée. La fausse mémoire se produirait exactement au point de rencontre de l’état hypnotique et de la veille normale. » Actuellement, M. Dugas admet que l’impression est due à ce que « les opérations volontaires et mentales deviennent accidentellement l’effet d’une spontanéité machinale... » c’est-à-dire, qu’en un certain sens, les opérations du sujet ne paraissent pas seulement automatiques, mais le sont réellement (1898, p. 503).

Ces deux hypothèses sont en somme équivalentes, puisque le dédoublement de la personnalité n’est qu’une hypothèse destinée à expliquer les actes automatiques, lorsque ces actes atteignent un certain degré de complexité. Mais il me semble que l’explication de M. Dugas repose sur une confusion due à une analogie purement verbale, et que cette impression de dédoublement n’a que de lointains rapports avec ce qu’on est convenu d’appeler

— Al —

le dédoublement de la personnalité. Le dédoublement de la personnalité n’est jamais connu du sujet que d’une façon indirecte, par l’observation d!actes qui lui paraissent plus ou moins en contradiction avec son état d’esprit, avec ses idées et sentiments actuels. Ces actes sont en réalité inconscients, et ne sont connus que par leurs résultats extérieurs ; quant aux pensées et sentiments de la seconde personnalité (si tant est que l’on doive accorder à cette personnalité hypothétique une conscience réelle) on ne voit pas comment, sans contradiction, on pourrait supposer que la première en prît directement connaissance.

D’ailleurs nous avons vu que cette impression dédoublement ne prend une forme nette que dans un nombre restreint de cas : ce qu’il y a de constant et de fondamental dans le phénomène, c’est le fait que les actes, pensées et sentiments apparaissent avec uti caractère très spécial : En même temps que le sujet en a conscience, il éprouve une impression, un état émotif vague, un sentiment particulier, qui normalement n’accompagne que les états de conscience étranges, nouveaux, inattendus. C’est ce sentiment d’étrangeté, qui suivant son intensité et suivant la plus ou moins grande complexité des états de conscience au milieu desquels il apparaît, est interprété par le sujet de diverses manières ; c’est à lui qu"il faut tout ramener.

Resterait à expliquer l’apparition anormale de ce sentiment dans le cas qui nous occupe. Ici, je crois que si d’une part il faut renoncer (au moins provisoirement) à toute tentative,d’explication physiologique, on risque autre

part de s’égarer si l’on cherche à attribuer à cette appari- ^ lion anormale des causes logiques ayant leur fondement dans les perceptions mêmes ou les actes qu’elle accompagne : il serait plus simple d’admettre que, de même que les sentiments de dégoût, de frayeur, d-angoisse {pour ne citer que les plus fréquents) peuvent, chez certains malades apparaître brusquement, sans causes raisonnables, de même, il faut admettre que ce sentiment de dépaysement, d’étrangeté, très analogue en somme au sentiment d’étonnement, peut apparaître sans causes logiques, dans des conditions qui sont encore à déterminer.

Chez A. V (Obs. 84) le phénomène de fausse reconnaissance était souvent accompagné d’une illusion consistant en ce que les objets placés devant lui, semblaient s’éloigner considérablement, comme vus par le gros bout d’une lorgnette. Cette illusion, comme les précédentes, avait été signalée par Krishaber dans la névropathie cérébro-cardiaque, mais A. Y est à ma connaissance le seul sujet chez qui elle se soit montrée liée avec la fausse reconnaissance. L’interprétation de cette illusion présente des difficultés insurmontables, si ou veut y voir, comme l’avaient fait Krishaber et Taine pour des cas analogues la conséquence d’une « perversion sensorielle » c’est-à-dire d’une trouble d’origine physiologique, périphérique, si l’on veut, alors qu’elle a au contraire les car actères d’une « illusion de l’esprit » non d’une « iilu-

sion des sens. » Elle ne portait en effet jamais sur des parties du corps du sujet, mais seulement sur des objets extérieurs, et avec une préférence marquée pour ceux sur lesquels l’attention du sujet s’était fixée pendant un certain temps.

Cette illusion a été décrite, en dehors des phénomènes de fausse reconnaissance, mais elle est, somme toute, assez rare.

Moreau de Tours (1845 p. 70) dit l’avoir éprouvée, étant sous l’influence du haschish, notamment un jour en parcourant le passage de l’Opéra, « 11 me semblait, dit~ il, que le passage était d’une longueur à ne pas finir, et que l’extrémité vers laquelle je me dirigeais s’éloignait à mesure que j’avançais. J’éprouvai plusieurs fois ce genre d’illusion en parcourant les boulevards. Vue à une certaine distance, les personnes et les choses m’apparaissaient comme si je les eusse considérées par le gros bout d’une lunette d’approche ». Il faut noter que cela s’accompagnait d’une singulière illusion sur ladurée du temps, dont nous aurons à parler dans le chap. VIII il semblait à l’auteur qu’il était là depuis 2 ou 3 heures, alors qu’il n’avait fait que quelques pas. Il semble bien que dans ce cas ce soit cette illusion sur la durée du temps qui ait engendré l’illusion de la vue, par suite du raisonnement suivant : « J’ai mis deux heures pour arriver seulement jusqu’au milieu du passage, l’extrémité vers laquelle je me dirige est donc encore très éloignée » On sait que sous l’influence du haschish, toutes les idées, tous les raisonnements ont une tendance singulière et très caractéristique à apparaître au sujet sous une forme con- Leroy 4

crke \nen (Tètonnant donc à ce que le sujet qui a fait d’une' façon inconsciente le raisonnement ci dessus voit l’extrémité du passage, comme si elle se trouvait à une très grande distance.

Cette explication n’est évidemment pas applicable au cas de A. V., mais on peut se demander, si, chez A. V., par un mécanisme analogue l’illusion de la vue ne serait pas sous la dépendance d’une idée ou d’une impression anormale : l’impression d’éloignement, d’isolement, de fuite du monde extérieur. La filiation paraît assez nette, dans un cas rapporté par Taine (1878 p 470-471) « Les objéts, dit le malade, paraissaient se rapetisser et s’éloigner à l’infini : hommes et choses étaient à des distances incommensurables.le monde m’échappait,.... je re¬

marquais en même temps que ma voix était extrêmement éloignée do moi.... Ce qu’il y avait de plus remarquable c’était le troublé visuel. En regardant dans un verre très concave, n“ 2 ou 3, par exemple (j’ai la vue à peu près normale) je ressens quelque chose d’analogue, à cela près que les objets me semblaient moins petits en ce moment là. 11 en est de même en regardant dans une lorgnette par le gros bout ; cette comparaison est même plus juste ; mais il faut la corriger ; ainsi je veux dire que les objets me semblaient moins petits, mais beaucoup plus éloignés. >>

Cette hypothèse sur l’origine de ces prétendues « perversions sensorielles » peut être encore confirmée par ce fait que l’impression de « dépersonnalisation » paraît pouvoir dans certains cas engendrer de véritables hallucinations :

Mlle E. N. qui se présente à la consultation de la Salpétrière pour des troubles névropathiques extrêmement variés (hystéroneurasthénie) raconte entre autre choses avoir éprouvé à plusieurs reprises l’illusion suivante : Le matin, pendant qu’elle était occupée à faire le ménage, elle voyait apparaître devant elle, àtrois ou quatre mètres, sa propre image, tenant un balai comme elle, accomplissant exactement les mêmes actions qu’elle-même.

Cette hallucination se présentait comme l’image de la malade vue dans une glace, c’est-à-dire que le côté droit de l’image était à droite de la malade, et le côté gauche à gauche. En même temps, E. N. avait l’impression d’être comme transportée hors de son corps véritable, il lui semblait qu’elle assistait comme simple témoin au déroulement de ses propres actes, mouvements, pensées, sentiments comme elle avait assisté à ceux d’une personne étrangère, il lui semblait qu’elle n’était plus elle-même.

Le phénomène a toujours été d’assez courte durée, de 30 secondes à une minute. Souvent la vision ne faisait, suivant l’expression de la malade, que lui passer devant les yeux. D’ailleurs, dès qu’elle avait atteint une certaine intensité, la malade était prise de tremblement, et fondait en larmes.

Ici l’hallucination paraît bien nettement consécutive à l’impression de dédoublement, car E. N. avait fréquemment éprouvé cette impression avant d’avoir jamais été hallucinée. Et plusieurs fois elle l’avait éprouvée dans les mêmes circonstances, exactement, c’èst-à-direle matin en faisant le ménage, jamais d’autre part elle n’a vu l’hallucinatoni sans éprouver l’impression.

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