‹ L'illusion de fausse reconnaissanceChapitre 12 sur 94 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CONSÉQUE^’C£S PSYCHOLOGIQUES DE LA FAUSSE RECONNAIS¬ SANCE, COMPLICATIONS ET PRONOSTIC.

On imagine sans peine à quelle singulière conception de l’existence la fausse reconnaissance, pour peu qu’elle se renouvelle fréquemment, pourra conduire le malade qui en est dupe.

Une conséquence assez inattendue de la fausse reconnaissance est que dans certains cas, elle entraînera de la part du sujet la négation plus ou moins formelle du fait sur lequel elle porte :

Ils seront surtout portés à contester l’exactitude d’une nouvelle si elle leur est annoncée dans de telles conditions: tel, par exemple, un des malades deSander (obs.8 ) Il était couché lorsqu’on vint lui dire : «Muller est mort! » « Muller est mort 1 répondit-il, Seigneur Jésus ! Mais il ne peut pas être mort une seconde fois ! » Il lui semblait en effet qu’il avait déjà vécu la même situation et que la même nouvelle lui avait été annoncée dans les mêmes circonstances.

Chez le malade de M. Arnaud (obs. 3^ Cette idée venait renforcer dans certains'cas les idées de persécution :

« J’ai suivi jour par jour mon séjour précédent dans

cet établissement, écrivait-il à son frère,. Vous m'y

avez envoyé les mêmes fausses nouvelles : la mort de Mlle X, le mariage de Mlle Z. Je ne puis écrire à Mme X, ne sachant pas exactement si c’est vrai ou faux. Il me semble pourtant bien que c'est faux^ puisque je suis sur d’avoir lu la même chose l’an dernier, ainsi que le le mariage de Mlle B. J’ai beau avoir la tête malade, il y a des choses qui se fixent, et celles-là en sont, je n’écrirai pas à Mme X, malgré la parfaite occasion que me donne la pseudo-mort de sa. IiWé. J’agirai exactement de la même façon que la première fois, et je suis sûr de ne pas lui avoir écrit F an dernier.

Nous avons vu que certaines personnes, parfaitement saines d’esprit d’ailleurs avaient tendance à admettre que les faits qu’elles reconnaissaient, elles les avaient déjà vécu « dans une autre existence ». Les explications que formulent les aliénés sont moins métaphysiques : Les uns admettent, comme celui de l’observation 9 qu’ils vivent une « vie double » c’est-à-dire partagée, en périodes récurrentes formées d’éléments identiques et s’écoulant par exemple, la première pendant la nuit, et la seconde pendant le jour ; d’autres que ce sont seulement certains évènements, certaines périodes de leur vie qui recommencent : Il est fréquent alors que le malade se croie interné pour la deuxième fois (cf. les obs. 2, 9 et 17).

Noui avons vu par suite de quel mécanisme le malade de.M. Arnaud en était arrivé à croire qu’il était interné pour la troisième fois.

Dès lors, pour peu que le malade soit ami de la logique, sa chronologie sera complètement bouleversée :

En 1894, le malade de M. Arnaud se croyait en 1895 parce que tous les journaux qu’on lui donnait, et qu’il lui semblait avoir déjà lus un an auparavant, portaient la date de 1894 (Obs.36). De même, le malade de Forel (obs. 17), datait obstinément ses lettres de 1880 au lieu de 1879.

Ces conceptions délirantes peuvent se compliquer encore en s’amalgamant avec des éléments empruntés au délire fondamental du malade. C’est ainsi qu’un malade de Forel, atteint de délire de persécution (Obs. 17) prétendait avoir fait à l’asile un premier séjour identique au séjour actuel, mais à la suite duquel on l’avait abruti pour lui voler le souvenir de ce qui s’était passé si bien qu’il ne se l’était rappelé qu’en voyant les mêmes évènements se reproduire. - •.

Certaines personnes, ne pouvant se résoudre à admettre que le même fait se soit déjà passé déjà une fois intérieurement, pensent qu’il est réellement nouveau, mais qu’elles en ont eu antérieurement une représentation mentale, soit en rêve, soit ailleurs; en un mot, qu’elles l’ont prévu.

Toute prévisiou réelle implique forcément deux phases, : 1*’ la représentation subjective d’un évènement à venir.; 2“ la réalisation de C3t évènement. Si l’on met à part les pressentiments qui sont surtout des phénomènes'.émotiiif^j, et les prévisions scientifiques, on voit que dans la plupart des cas la représentation subjective constituant la première phase ne présente sur h moment pour le sujet aucun caractère spécial qui permette de la différencier d’une construction quelconque de l’imagination, et elle passerait presqu’inaperçue, serait oubliée, si la deuxième phase ne venait en réveiller le souvenir. Affirmer qu’un fait a été prévu, c’est en somme le plus souvent affirmer simplement qu’au moment où le fait s’est produit^ il a été reconnu comme ayant existé déjà antérieurement à l’état de création subjective. Pour la plupart des gens, la preuve unique et suffisante de la prévision consistera en un phénomène de reconnaissance. On peut donc imaginer a pWoW des cas où une fausse reconnaissance ferait croire à l’existence la réalisation d’une prévision, et le récit suivant n’a rien qui puisse surprendre : « Dans tous les cas de paramnésie que j’ai éprouvés... je reconnaissais les circonstances actuelles comme une possibilité déjà prévue? et non comme un passé déjà vécu. Dans un moment de ma vie antérieure, semblait-il, j’avais imaginé un ensemble de sensations possédant une saveur spéciale, ensemble que j’avais totalement oublié, et qui se reproduisait aujourd’hui. Mais à quel moment de ma vie j’avais eu cette prévision, ét si en imaginant jadis cet ensemblëde sensations j’avais eu conscience qu’elles se produiraient un jour, bref, si elles avaient été conçues comme possibles ou

comme futures, i’idée de le chercher ne m’est jamais venue au moment de la paramnésie. Je sentais seulement que f avais dû prévoir, puisque je reconnaissais. » (Obs. 39).

La plupart de ceux qui sont dupes d’une telle illusion, croient que c’est dans un rêve qu’a eu lieu la première perception ; c’est ainsi que certaines personnes affirment n’avoir pas de paramnésies, « mais souvent, au cours de la conversation, elles ajoutent d’elles-mêmes qu’elles reconnaissent tel paysage, ou tel spectacle, « parce qu’elles l’ont déjà vu dans un rêve. » Il me semble que ces gens-Ià sont sujets à la paramnésie tout à fait comme les autres ; mais qu’ayant l’imagination plus vive et l’esprit plus actif, ils ont inconsciemment inventé une explication pour la fausse mémoire qui les choquait. « Je croierais volontiers que cette interprétation est surtout fréquente de la part des personnes qui n’ont éprouvé de fausses reconnaissances que dans leur enfance, ou, en tous cas, trop rarement pour s’y être habituées. Presque toutes les personnes qui, comme B. E..., ne les ont observé qu’un très petit nombre de fois, se disent comme lui immédiatement : « Comment se fait-il que j’aie déjà rêvé cette même situation où je me trouve actuellement. » A. R... entre un soir dans une boulangerie avec des amis ; « à peine installé, dit-il, j’ai l’impression très vive, violente même, que j’ai déjà vu toute la scène, et que ce doit être en rêve, la nuit précédente, ou l’autre... » Shelley, dans ses mémoires, raconte le fait suivant : « Je me promenais avec un ami dans les environs d’Oxford. Tous deux absorbés par une conversation intéressante et animée. Au

détour d’une allée, un tableau jusqu’alors caché par les plis du terrain et par un repli de hautes haies, s’offre tout à coup à nos yeux. Un moulin à vent au milieu d’une prairie close de murs, et entourée de plusieurs autres herbages ; entre les murs de l’enclos et la route que nous suivions, un terrain irrégulier, tourmenté, aux lignes abruptes ; une longue collisSDasse derrière le moulin; un rideau de nunges gris, uniformément répandu sur le ciel, »

« C’était le soir. Nous étions à cette saison où l’hiver commence déjà, où la dernière feuille tombe des bouleaux dépouillés.

« Rien de plus ordinaire à coup sûr que ce spectacle, dans ses détails et dans son ensemble. Ni l’heure, ni la saison n’étaient de celles qui devaient, ce semble du moins, déchaîner subitement les orages de la pensée.

« Cet assemblage insignifiant d’objets vulgaires ne pouvaient faire songer qu’à une paisible continuation de l’entretien commencé; à une soirée finie âu coin du feu, entre quelques bouteilles de vin et quelques conserves de fruits.

« Cependant l’effet produit en moi fut immense et prompt comme la foudre. Je me rappelai avoir vu, en rêve et bien longtemps aussi avant, ce site exactement reproduit. Le frisson me prit, une sorte d’horreur s’empara de moi..... Je dus quitter aussitôt la place. »

D’autres fois, cette localisation dans un rêve supposé, au lieu d’être ainsi spontanée, immédiate, se présente comme une hypothèse que le sujet adopte « en désespoir de cause » ne pouvant arriver à localiser dans la vie réelle la première perception à l’existence de laquelle il

lui est impossible de ne pas croire. Tel est le cas de Bo.., rapporté par M. Lalande (Obs. 22).

Bo... est un jour frappé de fausse reconnaissance au moment où une femme passe dans la rue. Il cherche ensuite à se rappeler où il a pu rencontrer déjà cette femme : « J’y ai songé toute la journée, dit-il, avec un sentiment très pénible qui s’est renouvelé plusieurs fois pendant un mois. Depuis, en songeant, je pense l’avoir vue en rêve, car je suis absolument sûr que je la rencontrais ce jour-lâ pour la première fois ». La plupart comprennent parfaitement leur erreur dès quhls ont entendu parler de la fausse reconnaissance. Mais chez d’autres, cette interprétatio?i erronée du phénomène est difficile ou même impossible à réaliser, le plus souvent sans doute parce qu’elle date de leur enfance. Ils persistent obstinément à prendre des cas de paramnésie pour des cas de prévisions réalisées de point en point.

Souvent d’ailleurs des souvenirs inexacts venant se cristalliser autour de cette conception fausse d’un rêve réalisé, il en résulte des récits plus oumoins fantastiques dans lesquels le sujet racontera quelquefois les circonstances mêmes du prétendu rêve. A, À... nous raconte ainsi qu’àl’âge de neuf ans, il rêva qu’il lisait dans un ouvrage, qu’il voyait nettement des vers latins dont il ignorait le sens, étant à cette époque dans une ignorance absolue de cette langue... Il lut ainsi plusieurs pages et retint un ou deux fragments. Le lendemain, il trouva par hasard dans une armoire un livre qu’il n’avait jamais vu : c’étaient les eeuvres de Virgile. L’ayant ouvert, il vit avec surprise que

— so¬

les pages constituant le début de VEinde étaient absolument identiques à celles qu’il arat lues en rêve la nuit précédente. A. A. est absolument certain de n’avoir jamais VJ le livre antérieurement an rêve. Il nie également que le rêve ait été une construction spontanément édifiée à l’occasion d’une fausse reconnaissance survenue lors de . la lecture réelle.

C. F. ayant eu connaissance de mon questionnaire m’envoya la réponse suivante, très caractéristique : « Il m’est arrivé à l’état de veille, et sans que je le sollicite en aucune façon, d’avoir comme l’image d’un fait qui ne s’était jamais produit. Presque toujours cette image devenait pour moi une réalité : après un intervalle de temps plus ou moins long, j’assistais réellement au fait que j’avais vujadis en imagination. La , imilitude entre l’image passée et la perception présente était parfaite. Les paroles que j’avais prêtées illusoirement à une personne, m’étaient répétées par elle-même, avec les mêmes gestes, la même intonation... »

Une illusion bien étrange à première vue, mais qui n’est pas sans rapports avec la précédente, vient quelquefois se greffer sur la fausse reconnaissance : le sujet, nonseulement reconnaît les faits, mais encore, croit en prévoir la suite. M. Lalande, (1893 p. 487) considère ce-phénomène comme rare ; Il est cependant signalé par un petit nombre de sujets mais sous des formes assez différentes, et précisément ces différences permettent d’analyser ce phénomène, qui se rattache en réalité assez étroitement au précédent. .

Rappelons-nous en effet la phrase si caractéristique citée plus haut : Je sentais seulement que f avais dû prévoir, puisque je reconnaissais » (Obs. 39. Si nous supposons que la date de cette précision illusoire, au lieu d’être reportée dans un passé indéterminé, apparaisse au sujet comme toute récente, comme coïncidant avec le début de la fausse reconnaissance, sujet pourra parfaitement croire que, en même temps qu’il reconnaissait les évènements, il en prévoyait la suite; quelques-unes d’ailleurs exposent parfaitement eux-mêmes ce mécanisme : « Je n’ai jamais eu réellement, dit C. L. (p. 215), le sentiment que je savais ce qui allait arriver, ce qui allait être dit. Mais quand les mots étaient prononcés je trouvais qu’ils étaient semblables à ceux que j’entendais, » L’illusion est peut-être d’ailleurs quelquefois rendue plus complète par ce fait que cette fausse reconnaissance de la suite des évènements peut être en somme réellement nrévue : « Je crois, dit A. Q. prévoir très nettement les impressions que je vais éprouver : c’est comme la suite d’un rêvé que je connais bien ; mais voici ce qui se passe en réalité : je suis dans la rue, je reconnais ce groupement de maisons, d’hommes, de couleurs, de mouvements dont l’ensemble me donne une impression de « déjà vu » je comprends alors que je suis dupe d’une fausse reconnaissance et je sais que les impressions qui vont se succéder, je les reconnaîtrai, que ee qui va être dit ou fait autour de moi, je l’aurais déjà entendu ou vu. » En somme, le sujet croyant se rappeler le fait actuel, se croit sur le point de se rappeler également ce qui va arriver ; il croit se le rappeler, « comme on se

rappelle dit S... (Lalande 1893p. 488) un mot qui est sur le bord de la mémoire. »

D’une part donc, le sujet, en reconnaissant une scène, a souvent l’illusion qu’il va en prévoir la suite, et d’autre part, quand cette suite arrive, il peut avoir, (si la fausse, reconnaissance a continué) l’illusion qui l’a prévue: c’est ce qu’analyse paifaitement Gr... Quand, dit-il, j’éprouve cette double mémoire, ce qui m’arrive fréquemment, il me semble toujours que je vais prévoir la suite, mais je ne pourrais pas l’annoncer réellement. Cependant, dès que les évènements se produisent, ils me semblent également être déjà connus. (Obs. 25). Voilà qui suffit amplement à expliquer tous les récits de prétendue prévision accompagnant la fausse reconnaissance, le sujet qui, au lieu de rectifier cette double illusion comme le fait Gr..., en est pour une raison ou pour une autre, complètement dupe racontera de très bonne foi qu’il avait prévu les évènements quelques instants à l’avance, et rétablissant par la pensée ce qui lui paraît être l’ordre logique des faits, fera un de ces récits qui ont si fort embarrassé quelques psychologues, et dont voici le type : « Il était deux heures du matin, je jouais aux cartes; c’était une partie de poker qui durait depuis longtemps déjà. Un de mes partenaires joue et dit : « cinq plus cinq ». A ce moment, malgré la banalité de la lormule, je sens subitement que je la lui ai déjà entendu prononcer, assistant au même coup, au même endroit, avec tout le consensus total des mêmes sensations. Un autre joueur réplique : « tenu plus cinq ». L’impression que je ressentais s’accentue, et je prévois, avec un sentiment d’angoisse que

le troisième partenaire va répondre : « Ah ! il a le full des as ! » précisément avec le ton, le timbre de voix et l’expression que j’avais imaginés. » (Obs. 29).

Etant donnée l’existence de ces interprétations étranges, pouvant se produire chez des gens parfaitement sains d’esprit on sera surpris, à la lecture des observations de sujets aliénés atteints de fausse reconnaissance, devoir combien peu d’influence ce phénomène a eu sur l’évolution de leur délire.

• La plupart (observ. 16) interprètent le phénomène dans le sens de leur délire, comme ils interprètent les phénomènes normaux, les évènements extérieurs, mais sans que cela donne au délire une allure spéciale. Lorsque la fausse reconnaissance se produit d’une façon assez fréquente et assez intense pour passer au premier plan des symptômes (obs. 36) elle semble pour ainsi dire constituer un délire à part, se mêle peu aux autres conceptions erronées.

Au point de vue du pronostic, on peut dire que la présence du symptôme fausse reconnaissance n’aggrave pas le délire.

Quant à la gravité de ce symptôme, quand il est isolé, presque tout le monde est d’accord pour la considérer comme faible : Des personnes d’une intelligence et d’une activité au-dessus de la moyenne, peuvent y être sujettes de façon presque continue, sans en être pour ainsi dire ineommodées. Dans les cas, peu nombreux où le phéno-

mène est apparu manifestement à la suite de surmenage, ou d’infection, le pronostic se tirera beaucoup plus de l’état général (physique et intellectuel) du sujet, que des caractères du phénomène lui-même.

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