‹ L'illusion de fausse reconnaissanceChapitre 15 sur 94 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ÉTIOLOGIE

Il est bien difficile, en lisant les auteurs, de se faire une idée exacte de la fréquence de la fausse reconnaissance chez les sujets normaux.

Wigan dit que, de toutes les personnes qu’il a interro gées il n’en est certainement pas une qui n’ait ressenti cette impression (1844, p. 84). Evidemment, il est tombé « sur une série ».

Burnham (1889, p. 431) estime approximativement à 500/0 la proportion des personnes qui y sont sujettes. Mais Burnham admet comme fausses reconnaissances bien caractérisées des faits dont le diagnostic est au moins douteux.

Lalande (1893) croit devoir réduire cette proportion de 30 0/0. ■

Malgré mon désir, il m’a été absolument impossible d’établir une statistique un peu précise.

J’ai, dans l’espoir de me procurer des observations, interrogé, soit directement, soit par l’intermédiaire de mes amis, 500 personnes environ, toutes suffisamment insruites et intelligentes pour comprendre le sens de 1&>^

question, et pour la plupart âgées de moins de 35 ans ; il y en a largement la moitié qui ont affirmé qu’elles connaissaient les phénomènes par expérience.

D’autre part, pendant deux mois à la consultation de mon regretté maître, le docteur Auguste Voisin, à la Salpêtrière, j’ai interrogé indistinctement tous les malades à qui leur état de santé physique et mentale permettait de répondre. Mais là, je me suis heurté à des difficultés insurmontables. Sauf de rares exceptions, ces malades ne comprenaient pas que ce n’était pas sur leur maladie qu’ils étaient interrogés, et faisaient des réponses incohérentes. Aussi, sur une soixantaine de sujets, n’en ai-je pas trouvé six dont on put affirmer qu’ils connussent le phénomène.

Néanmoins, mon impression générale est que, quoique un peu faible peut-être, le chiffre proposé par Lalande, est celui qui se rapproche le plus de la vérité.

Le sexe, la race, la condition sociale, paraissent absolument sans influence, mais il n’en est pas de même de l’âge.

Wigan et Lalande considèrent la fausse reconnaissance comme beaucoup plus fréquente chez les enfants que chez les adultes. C’est une assertion que je crois exacte, mais qu’il est à peu près impossible de vérifier. Il est seulement certain que le plus souvent le phénomène se manifeste pour la première fois antérieurement à la puberté.

Sur 26 personnes qui ont répondu avec quelque précision à la 3® question, 2 pensent avoir observé le phénomène dès l’âge de 6 ans, 2 pour la première fois vers 8 ^ns, 1 vers 9 ans, 2 vers 10 ans, 4 vers 12 ans, 3 vers 15 ans. Soit 14 personnes à 15 ans, ou au-dessous. 2 vers'16

ans, 1 vers 17 ans, 3 vers 18, 2 avant 20 ans. Soit en tout 22 personnes qui l’ont observé avant d’avoir dépassé la 21® année. On peut donc légitimement considérer comme exceptionnelles les 4 personnes restantes qui ne l’avaient pas observé avant 29 et 30 ans.

Plusieurs sujets disent que la plus grande fréquence a coïncidé plus ou moins exactement avec la puberté. Il semble que ce soit une loi assez générale, mais nullement absolue.

L’influence de la fatigue, physique ou intellectuelle sur l’apparition du phénomène, a été admise par la plupart des auteurs : « L’illusion disait déjà Wigan (1845, p. 85) survient seulement quand l’esprit a été épuisé par une excitation, ou est languissant par suite d’une indisposition ou pour tout autre cause. » SelonHavelock Ellis (1897,p. 285) la fausse reconnaissance ne se produirait jamais que quand le cerveau se trouve dans un état à’êpuisemeat et Ôl anémie cérébrale occasionnant une notable mentale. Elle se rencontrerait surtout chez les individus chloro-anémiques ou surmenés. Le meilleur exemple que l’on puisse citer à l’appui de cette thèse est la célèbre auto* observation de Wigan lui-même (Obs. 1).

Wigan était incontestablement surmené lorsque, à l’enterrement de la princesse Charlotte, il ressentit d’une façon si violente cette impression inattendue : il avait passé plusieurs mauvaises nuits, et la dernière nuit, il ii’avait pas reposé du tout, il était en outre épuisé par l’afliction, le manque de nourriture, et le fait d’être resté debout pendant 4 heures.

Nous trouvons en outre deux cas où le symptôme a pris

un caractère inquiétant à la suite de surmenage chronique 'les observations de Forel et d’Anjel. Dans cette dernière, l’étiologie, est particulièrement nette puisque le malade semble n’avoir jamais eu de fausses reconnaissances avant la période de surmenage, et n’en avait plus eu après.

Mais il sembFe que ce soit là des cas exceptionnels : il résulte de mdn enquête personnelle que 7 ou 8 personnes seulement, pensent qu’en général, un certain état de dépression physique intellectuelle, ou une certaine fatigue, favorise l’apparition du phénomène etencore s’agit-ilchez eux d’un état passager et peu profond, nullement comparable à celui où se trouvait Wigan, car un seul, B. G., (Obs. 51) prononce le mot de surmenage. 37 aulres,ou bien n’ont rien remarqué,ou biennient formellement toute liaison entre la fausse reconnaissance et la fatigue.

L’influence des intoxications, aiguës ou chroniques. (Alcol, opium, etc.) paraît sensiblement nulle, celle des infectionsest, sinon douteuse, dumoins irrégulière : aucun de nos correspondants n’a dit avoir observé le phénomène dans le cours, ou la convalescence d’une maladie. Dans certains cas, néanmoins, (obs. 36) l’infection paraît avoir favorisé indirectement l’apparition du symptôme, en créant un état de dépression mentale.

On pourrait penser également que l’état émotionnel du sujet eut une certaine influence : il n’en est rien :

Sans doute un ou deux cas nous ont été rapportés où les sujets se trouvaient dans une situation grave, c’est-àdire dans un état évident de tension émotionnelle. Mais il semble que ce soit là un jeu du hasard, les mêmes per-

sonnes ayant eu un grand nombre d’autres accès dans les circonstances les plus banales de la vie quotidienne..

L’Epilepsie paraît avoir une influence assez sulle-sur le phénomène, du moins, ai-je pu réunir six observations où l’on observe un parallélisme marqué entre les manifestations de cette névrose et l’apparition de l’illusion. (Obs. 3, 7, 8, 18, 19, et 22).

L’observation due à Huglings Jackson est particulièrement remarquable, parce que la fausse feconnaissance y apparaît comme un aura précédant l’accès.

11 ne faudrait pas en tout cas exagérer l’importance du rapport que je viens de signaler : Sur 98 épileptiques interrogés à la Salpêtrière, dans les services de MM. Jules Voisin et Auguste Voisin, et choisis parmi ceux que je jugeais assez intelligents pour comprendre mes questions, aucun n’a paru connaître le phénomène. On pourrait donc, en se fixant à cette statistique soutenir que la fausse reconnaissance est plus rare chez les épileptiques que chez les sujets normaux.

Des enquêtes que j’ai faites à la consultation de la Salpêtrière, il résulterait également que la fausse reconnaissance n’est pas plus fréquente chez les sujets communément appelés névropathes (neurasthéniques, hystériques, déséquilibrés de toutes sortes sans délire systématisé) que chez les sujets normaux.

On remarquera que les quelques vésaniques proprement dits dont les obsei'vations sont signalées danslepré" sent travail sont tous des malades attei its de délire de persécution. Malheureusement ces observations ne sont point assez détaillées pour que l’on puisse juger s’il s’agit

de délire chronique à évolution systématique. Il faut excepter cependant l’observation de M. Arnaud dont le malade est manifestement un dégénéré atteint d’idées de persécution.

De nouvelles observations mettraient peut-être en lumière des rapports intéressants entre la fausse reconnaissance et les diverses formes d’aliénation mentale.

Ce serait d’autant plus intéressant qu’en somme nous sommes obligés d’avouer qu’actuellement nous ne savons rien, ou à peu près rien de l’étiologie de ce curieux phénomène.

Et l’on conçoit facilement combien celle absence de données étiologiques complique l’étude de sa pathogénie et de son mécanisme.

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