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INTERPRÉTATION DU PHÉNOMÈNE DE FAUSSF-RECONNAIS- SANCE

Le caractère éminemment inquiétant des phénomènes de fausse-reconnaissance peut faire penser a priori que les anciens, s’ils les connurent, durent rattacher des idées supertitieuses, et en faire le soutien de croyances religieuses ou métaphysiques, telles par exemple que la croyance à une existence antérieure. Malheureusement, nous n’avons sur ce point aucun'document précis ; on sait que les pythagoriciens affirmaient qu’il était arrivé à leur maître de se rappeler dans le cours de sa vie des souvenirs datant d’avant sa dernière incarnation. Saint- Augustin prit la peine de réfuter ces affirmations en disant qu’il ne s’agissait pas là de souvenirs véritables, mais de faux souvenirs (falsas memorias)... suscités par le diable, pour tromper le pauvre genre humain (1). Quelques vagues que soient ces allusions, il semble qu’elles puissent se rapporter à la fausse-reconnaissance. Quoi

1. Non eniui aeguiescendum eis gui Samiun Pythagoram ferunt recordatum fuisse talia nonnulla guae fuerat expertus eum alio jam fuisset in corpdre, et alios nonnullos narrant alii ejus modi aliguid in suis mentibus passes guas falsas àiisse memorias guales plerumgue experimur in somnis. guar.do nobis videnus reminisci

qu’il en soit d’ailleurs, la doctrine de la transmigration aurait été insuffisante à expliquer la fausse-reconnaissance. Il aurait fallu, comme le fait remarquer M. Lalande (1893, p. 493) admettre avec Héraclité et les Stoïciens le renouvellement intégral du monde, et la grande période éternelle dont parle Virgile ; « Aller erit tum Tiphys et altéra quæ vehat Argo delectos heroas. »

Les psychologues modernes ont proposé un grand nombre d’interprétation. Beaucoup d’entre eux ont considéré la fausse-reconnaissance comme un jugement faux, c’est-à-dire comme une interprétation erronée de données d’ailleurs normales de la conscience ; d’autres ont voulu l’expliquer par des hypothèses anatomo-physiologiques et quelques-uns par la télépathie, tandis que la grande majorité s’efforçait d’analyser le mécanisne même de la reconnaissance normale, afin de déterminer en quelle manière son fonctionnement pouvait être troublé.

On peut ranger dans une première catégorie les explications qui consistent à nier purement et simplement l’existence de la fausse-reconnaissance en tant que phénomène psychologique spécial : leurs auteurs font de la

quasi egêiMmns aut viderimus, quod nec egimus onnino, nec vidimus et eomodo affectas esse illorum mentes etiam vigilantium, instinctu spirituum malignorum atque fallacium, quibus curae est de revolutionibus animarum falsam opinionem ad decipiendos bomines firmare vel serere. » (Saneti A. Augustini, De trinitate libri quindecim ; L. XII, Gap. XV, § 24. Patrologie de P. Migne, T. XLll ; I. 1012. Paris, 1848, in-8).

fausse-reconnaissance une erreur, un jugement faux, elle n’implique selon eux aucun dérangement dans le mécanisme même de la reconnaissance, mais seulement, de la part du sujet, une interprétation erronée des données qui lui sont fournies par ce mécanisme. Toutes se fondent en principe sur ce fait que chez l’homme adulte, ou même chez l’adolescent, il serait bien difficile, probablement même impossible, de constater une perception absolument nouvelle.

M. Lapie (1893, p. 351 et 352) pense que la fausse reconnaissance se produit lorsque par hasard se réalisent des combinaisons formées par la rêverie ou le rêve : « pourquoi, dit-il, parmi toutes ces combinaisons imaginaire, quelques-unes ne se rencontreraient elles pas avec la réalité? Pourquoi certains rêves ne seraient-ils pas vérifiés par la veille ?... Certains faits imaginaires sont devenus des faits historiques. Tel détail de Germinal inconnu des mineurs de Montceau-les-Mines, semble le récit anticipé du meurtre de l’ingénieur Watrin... Les paramnésies sont, au sens strict de l’expression des hallucination vraies, ou plutôt, ce sont des illusions qui deviennent vraies. »

Il est inutile, je crois, d’insister longuement sur cette théorie : jamais les rêves, jamais les rêveries, ne se réaisent de point en point, avec une exactitude dans les moindres détails suffisants pour donner au sujet cette impression d’fde/i^iVe aôsoZwe ressentie constamment dans la fausse reconnaissance. D’ailleurs, pour expliquer le retour de pareils phénomènes avec une fréquence aussi grande que celle qu’ils affectent chez certaines personnes

(M. P. Bourget, par exemple) ; il faudrait invoquer autre chose qu’un pur jeu du hasard : un véritable don prophétique.

D’après M. Bourdon (1893, p. 630 et 631), la fausse reconnaissance dépendrait principalement de deux conditions : 1° on reconnaît quelquefois ce qui n’est que semblable, et même que peu semblable, à quelque chose d’antérieurement perçu ; 2“ on tend à reconnaître ce qui provoque l’attention, ce qui est intéressant, ce qui, pour des raisons inexplicables, par suite d’un état physiologique momentané, est plus fortement perçu que le reste. )>

La deuxième proposition tend à rien moins qu’à faire de la reconnaissance une conséquence de l’attention, alors qu’il est d’observation courante au contraire que l’attention facilite la discrimination et tend en général à rectifier les erreurs de mémoire.

Quant à la première, d’une part, elle est en contradiction manifeste avec certaines observations où les sujets racontent avoir reconnu une situation, alors qu’il était matériellement impossible qu’ils se fussent trouvés auparavant dans une situation analogue, et d’autre part, elle tend à confondre avec la fausse reconnaissance des états qui n’ont avec elle aucun rapport, même au point de vue subjectif.

Voici une pièce où je me trouve tous les jours, trouvais liier, et où je me suis trouvé presque tous les jours depuis longtemps. Entre la disposition des meubles, l’éclairage, la température d’aujourd’hui et d’hier, je ne trouvé pas ■de différences sensibles. Mon état d’esprit est aussi le

même ; c’est le même entrain à me remettre au travail après une nuit de repos. Bref, même en cherchant bien, je ne trouve aucune différence appréciable entre la situa^ don d’aujourd’hui et celle d’hier. En réalité, je me trompe, des différences existent certainement, mais elles sont trop faibles pour que je m’en rende compte nettement, ou bien, je ne les voyais pas quoiqu’elles soient relativement considérables, parce que je me rappelle mal mon état d’hier. En un mot, je prends l’analogue pour l’identique, et cependant, cette erreur n’a au point de vue subjectif, rien qui se puisse comparer à la fausse reconnaissance. Si la fausse reconnaissance n’était qu’un jugement inexact de ce genre, elle n’impressionnerait guère les sujets, et les observations qu’on a recueillies n’auraient probablement pas été jugées dignes d’être publiées.

Sander a proposé une explication, qui n’est en somme que la précédente, exposée sous une forme un peu plus compliquée, et M. Ribot, sans paraître connaître celle de Sander en propose une à peu près identique, comme pouvant « suffire pour les cas très simples » (1881, p. 150).

« L’impression reçue, dit-il, évoque dans notre passé des impressions analogues, vagues, confuses, à peine entrevues, mais qui suffisent à faire croire quel état nouveau en est la répétition. Il y a un fond de ressemblance rapidement senti, entre deux états de conscience, qui pousse à les identifier. C’est une erreur, mais elle n’est que partielle, parce qu’il y a, en effet, dans notre passé, quelque chose qui ressemble à une première expérience. » Il est évident que les « cas très simples » que ce mécanisme suffit à expliquer, ne sont pas des cas de fausse

reconnaissance, dans le sens restreint que nous avons cru devoir donner à ce mot.

II n’y aurait donc pas lieu d’insister autrement sur cette hypothèse, si elle n’en contenait en puissance une autre beaucoup plus spécieuse, et que l’on peut énoncer ainsi :

L’impression fausse de reconnaissance est due à ce que l’état émotionnel accompagnant la représentation actuelle, est identique à celui qui est associé à une représentation quelconque antérieurement perçue.

Cette explication a été proposée pour la première fois par M. le professeur E. Boirac dans la note citée plus haut (1876). « On peut admettre, dit-il, que toute sensation, toute représentation spéciale, surtout quand l’esprit n’est pas encore habitué, est accompagné d’un sentiment propre, d’une saveur (en anglais relish), et ce qu’on pourrait nommer aussi un timbre, une masse-^affective. Dans le cas qui nous occupe, un objet nouveau existe peut-être dans l’esprit, le même sentiment indéfini, innommé, qu’un objet ancien qui ne lui ressemble pas nécessairement et qui est depuis longtemps oublié : d’où la reconnaissance d’une disposition mentale déjà connue en effet, et l’effort impuissant pour ressusciter la perception primitives dont elle faisait partie ».

Cette théorie repose en somme sur une donnée parfaitement exacte,quoi qu’elle ne fut pas encore, je crois, couramment admise à l’époque où M. Boirac publia sa note, — à savoir que toute sensation ou représentation, est pour ainsi dire doublée d’un certain état émotif. Mais l’application de cette donnée à l’interprétation des phénomènes

de fausse reconaaissaace présente des difficultés sérieuses.

Et d’abord, la dernière proposition de M. Boirac, est manifestement inexacte ; On s’expliquerait mal, dans son hypothèse, l’impuissance du sujet à ressuciter l’impression primitive, il est aujourd’hui admis qu’un état émotionnel donné tend à faire renaître les idées ou les images auxquelles il fut primitivement associé. M. Ribot en particulier a insisté sur ce rôle des états affectifs dans la succession des idées: « plus d’une fois, dit-il (1894p. 5) il arrive qu’une idée en évoque une autre, non en vertu d’une ressemblance qui leur serait commune en tant que représentation, mais parce qu’il y a un menu fait affectif qui les enveloppe et qui les réunit ».

Une autre erreur est de croire qu’à chaque sensation, à chaque représentation, corresponde une nuance affective spéciale différente de celles qui correspondent aux images voisines, ne se fondant pas avec elles et susceptible de revivre isolément. En fait, ces états émotifs, souvent peu distincts déjà sur le moment même, se fondent, s’amalgament rapidement, et il en résulte, pour une période donnée de la vie (M. Ribot prend comme exemple un voyage) un sentiment général et prédominant. Ce sentiment général, ajoute M. Ribot (1897 p. 4) est un extrait de la masse des impressions particulières;il s’est formé par la fusion et la prédominance des états affectifs les plus fréquemment répétés dans l’expérience. C’est un caractère émotionnel général et un résumé. Remémoré plus tard, il ressuscite en nous la marque sentimentale que le pays nous a laissé. Il peut même chez ceux Leroy 6

qui ont une bonne mémoire affective susciter l’émotion complète.

Les premières tentatives d’explication vraiment dignes de ce nom, étaient à base anatomo-physiologique :

Ces explications reposent sur l’hypothèse de l’indépendance psychologique des deux émisphères. Le cerveau droit et le cerveau gauche, pensent chacun pour son propre compte.

Cette hypothèse avait avant tout pour objet d’expliquer les phénomènes de dédoublement de la personnalité, les fugues, et les actes subconscients en général, nous la croyons actuellement abandonnée complètement que je crois tout à fait abandonnée actuellement, avait avant tout pour objet d’expliquer les phénomènes de dédoublement de la personnalité et d’amnésie périodique.

Accessoirement on l’avait considérée comme seule capable d’expliquer l’existence de deux représentations simultanées,ou successives, ne différant que par leur intensité, et par conséquent, la fausse reconnaissance.

Wigan, dans son hvre sur la dualité cérébrale (1847), p. 84 et 85) est le premier qui ait tenté cette application d’une théorie à cette époque tout à fait nouvelle. Il suppose qu’au moment qui a précédé le phénomène, un seul hémisphère était en activité, l’autre étant plongé dans le sommeil, ou dans un état très analogue, il ne peut se produire ainsi qu’une image faible. Mais, si l’instant d’après, les deux hémisphères sont éveillées, la perception

de la même scène donnera lieu à une image forte, qu apparaîtra comme présente, alors que la première sera rejetée dans un passé indéterminé.

Il est évident que le côté anatomique de cette hypothèse est au moins inutile : car elle ne vient là en somme que pour expliquer la succession d’une sensation forte à une sensation faible.

Jensen (1868) p. 50 et 51) en a certainement tiré un meilleur parti :

Il admet que toutes nos sensations sont doubles (une pour chaque hémisphère), mais que normalement, elles sont rigoureusement superposées, si bien qu’elles paraissent uniques; si pour une raison quelconque, cette superposition se fait incomplètement, il en résulte un trouble qui est au cerveau ce que la diplopie est à la vision. L’une des deux images est perçue comme actuelle, et l’autre est prise pour une image ancienne.

On peut considérer la théorie dejEnsen comme une combinaison de métaphores curieuses. (« Superposition exacte des images »— « Diplopie ») mais non comme une explication scientifique.

Maudslej (1889) qui paraît ne connaître le phénomène que par l’article de Huglings-Jackson (I 889 ) incline à penser également qu’il résulte d’un désaccord entre les deux émisphères (dissentientaction of the hemispheres). Il en est de même de plusieurs autres auteurs.

Il serait superflu de discuter ici ces théories, l’hypothèse de la dualité cérébrale étant aujourd’hui universellement abandonnée.

Fût-elle acceptable d’ailleurs dans son ensemble.

qu’elle ne pourrait être d^aucun secours pour l’interprétation psychologique de la fausse-reconnaissance.

Il est en général impossible, dans l’état actuel d e nos connaissances de fonder une interprétation satisfaisante de faits de conscience donnés, sur des hypothèses à tendances purement physiologiques et, dans le cas présent (comme presque toujours d’ailleurs), les hypothèses à forme anatomique de Wgian et de Jensen, n’étant pas vérifiables directement (c’est-à-dire anatomiquement) ne représentent qu’une traduction en langage imagé, un schéma, en quelque sorte, de théories psychologiques qui seront exposées plus loin.

On peut considérer comme faisant preuve des tendances diamétralement opposées M. Lalande cherchant un élément d’explications dans le fonctionnement de ces facultés mystérieuses qui, selon quelques auteurs, tendraient à établir sans l’intermédiaire des organes sensoriels actuellement connus, des communications entre les consciences. Quelle que soit la nature de la « présensentation télépathique », dit M. Lalande (1893 p. 496), si l’on admet que par accident une excitation plus ou moins vive de l’esprit vienne à la mettre en jeu, elle doit vraisemblablement avoir pour résultat de nous faire percevoir deux fois le même objet, en un temps qui sera souvent très restreint. C’est ainsi que nous voyons venir un coup, on croit le sentir d’avance. Prenons un exemple pour fixer

les idées: Je me promène arec un ami; il pense une phrase qu’il va prononcer. Une sensation télépathique se produit, et perçois directement la parole intérieure par laquelle il a pensé sa phrase. Mais cette perception, à laquelle je ne suis pas habitué, reste inconsciente si la phrase n’est pas réellement prononcée. S’il la prononce immédiatement, au contraire, la sensation auditive éveillera dans le fond obscur de mon esprit la perception identique que je viens d’avoir à l’instant même ; je croirai donc la reconnaître, ou plutôt, je la connaîtrai réellement. La seule illusion sera de projeter mon souvenir dans un passé plus ou moins lointain, pour en expliquer le caractère confus, qui vient seulement de son origine ». Cette hypothèse avait l’avantage, dans la pensée de son auteur d’expliquer non seulement la fausse reconnaissance pure et simple, mais encore le sentiment de prévision qui l’accompagne souvent.

Il n’y a pas lieu de discuter ici la réalité des phénomènes dits télépathiques ; quoi qu’on puisse en penser, il est certain que, dans l’espèce, l’hypothèse d’une communication télépathique entre deux interlocuteurs ne pourrait expliquer la reconnaissance du décor, des circonstances extérieures, et par conséquent serait sans valeur dans la plupart des cas. Quant au sentiment de prévision, on a vu (chap ) qu’il se ramenait en somme à une illusion fort curieuse, mais sans aucun rapport avec les diverses formes de la « connaissance mystique ».

D’ailleurs l’hypothèse de M. Lalande, proposée par son auteur sous toutes réserves, n’a jamais, que je sache, été reprise depuis.

Tout autre a été la fortune de l’hypothèse suivante qui, proposée pour la première fois par Anjel (1878, p. 60-62), fut soutenue depuis par différents auteurs, avec quelques modifications.

Selon Anjel,la sensation et la perception, qui normalement se superposent l’une à l’autre de telle façon qu’on ne peut les distinguer, peuvent dans certaines circonstances être séparées par un laps de temps relativement considérable, si bien quela sensation est réellement ancienne par rapport à la perception, et quand cette dernière? se produit, elle apparaît comme déjà connue d’où l’illusion.

Il est assez difficile de se rendre compte de ce qu’Anjel entend par sensation. Î1 fonde en effet en grande partie sa distinction entre la sensation et de la perception sur le passage suivant de Flourens : « Il y a une expérience qui sépare nettement la sensibilité de la perception. Quand on enlève le cerveau proprement dit (lobes ou hémisphères cérébraux) à un animal, l’animal perd la vue. Mais par rapport à l’œil, rien n’est changé : les objets continuent à se peindre sur la rétine, l’irireste contractile,le, nerf optique parfaitement sensible, est cependant, l’animal ne voit plus ;il n’y a plus vision quoique tout ce qui est sensation subsiste : il n’y a plus vision parce qu’il n’y a plus perception. Le percevoir, et non le sentir, est donc le premier élément de l’intelligence. La perception est partie de l’intelligence, car

elle se perd avec l’intelligence, et par ablation du même organe, les lobes ou hémisphères cérébraux, et la sensibilité n’en est point partie, puisqu’elle subsiste après ]a perte de l’intelligence et l’ablation des lobes ou hémis^ phères. » Ce passage n’établit pas autre chose que la distinction banale entre la perception, phénomène psychologique, et l’ensemble des modifications provoquées par une excitation extérieure dans un organe des sens et dans e nerf périphérique correspondant ensemble de modifîca tions très improprement appelé parFlourens «se/waffon ». Il est très probable qu’Anjel a voulu faire illusion à une distinction tout autre, fort mal connue d’ailleurs à cette époque, mais bien mise en lumière depuis par Pierre Janet (1889, p. 185, § III, IV, V et VI), il s’agit de la distinction entre la sensation brute, impersonnelle (M. Pierre Janet dit inconsciente) et la perception devenue, grâce au mécanisme de la synthèse mentale, parfaitement consciente et personnelle, connue du sujet pensant.

Les conditions de la fausse reconnaissance seraient donc celles-ci : un spectacle donné, produit une sensation, ou plutôt un ensemble de sensations qui, par suite d’un état particulier du sujet, (défaut de synthèse mentale) reste d’abord inconscient ; quelques instants après seulement, ces sensations entrent dans le chanap de la conscience, et comme elles sont en réalité anciennes, elles apparaissent au sujet comme déjà connues.

Ainsi comprise la théorie d’Anjel ressemble beaucoup à ce que Wigan etJensen avaient ensevelis sous des allé gories anatomiques, et elle ressemble beaucoup aussi, à quelques différences de terminologie près, à celle que

M. Arnaud a proposé récemment (1896). M. Arnaud suppose l’existence de deux perceptions « formées à peu près simultanément » etidentiquessauf en ceci que la première (qui n’est autre chose en somme que la sensation de Anjel) resterait inconnue du sujet, jusqu’à ce que, par suite de la durée ou de l’intensité de l’impression, elle fmitpar être imposée à la conscience. L’illusion consiste à croire que les deux représentations sont séparées par un laps de temps considérable. Cette hypothèse paraît identique également à celle que M. Dugas (1894 p. 41) avait imaginée, sans l’adopter, d’ailleurs. « Soit, disaitil, un paysage qu’on regarde sans voir : son image flottante traverse l’esprit sans laisser de traces. On ne l’entrevoitque pour l’oublier. Mais il n’y a pas d’oubli absolu, tout état mental, si faible qu’il soit, si inaperçu qu’il ait été, peut toujours renaître et renaître avec une intensité que primitivement il n’avait pas. Supposons que l’esprit s’éveille de sa torpeur : le paysage que tout à l’heure, comme disait Leibnitz, on percevait sans l’apercevoir, maintenant on l’aperçoit en éprouvant la sensation étrange de l’avoir déjà perçu. Le souvenir surgit des ténèbres de l’inconscient et dissipe ces ténèbres. La contiguité et la similarité de la perception primitive objet du souvenir, et la perception actuellement éprouvée qui est le prolongement de la première expliquent la fausse mémoire : ces deux perceptions s’associent sans pouvoir se fusionner ; de là un souvenir qui fait l’effet d’une perception, et une perception qui fait l’effet d’un souvenir ».

J’aurai à examiner plus loin la valeur de fond de ces interprétations, et la façon dont elles s’accordent avec

les faits, mais de prime abord, elles paraissent manifestement incomplètes, insuffisantes :

En premier lieu parce que leurs auteurs paraissent ne s’être inquiétés que d’un seul côté de la question. Ils ne prétendent expliquer que la reconnaissance des objets extérieurs, du spectacle objectif.

Or, nous avons vu que ce qui frappait le plus la plupart des observateurs, était moins la reconnaissance de ce spectacle lui-même, que celle des impressions, sentiments, émotions dans lesquels il lui semble qu’il s’est déjà trouvé une fois : au moment illusoire de la première perception.

En second lieu, parce qu’ils n’expliquent nullement pourquoi c’est dans un passé toujours indéterminé et relativement lointain qu’est rejetée la date de la perception illusoire. Pourquoi l’impression du sujet n’est-elle pas comme le voudrait la logique d’avoir vu, ou entendu la même chose deux fois, coup sur coup ?

On remarquera enfin, que, contrairement à ce que dit Anjel, la perception consciente ne se produit jamais qu’après la sensation brute ; jamais les deux phénomènes ne sont simultanés, superposés comme le dit Anjel. L’intervalle entre les deux, normalement imperceptible, peut, il est vrai, être plus ou moins grand, la perception consciente peut être en retard, mais le retard constitue un fait d’observation courante, qui ne paraît guère avoir de rapport avec la fausse reconnais rance. M. Lalande fait remarquer que, tel que le décrit Anjel, on le rencontre journellement chez les gens distraits. On leur parle, ils, réentendent pas, quelquefois répondent aussitôt « comment? » Mais d’une façon pure,

ment automatique. Un instant après, la synthèse mentale ayant eu le temps de se faire, ils répondent parfaitement, sans qu’on ait eu besoin de répéter la phrase. Mais, je n’ai pu recueillir aucun cas de fausse reconnaissance survenue dans des circonstances de ce genre. Il faut donc admettre qu’il y a dans la fausse reconnaissance quelque chose de plus qu’un simple ralentissement dans le jeu de l’attention normale, et l’hypothèse d’Anjel ne fait en somme que reculer la difficulté, sans la résoudre.

Pour résoudre cette difficulté, M. Lalande (1893, p. 495) qui admet comme les auteurs précédents la succession de deux sensations, l’une consciente, et l’autre inconsciente, s’appuie d’autre part sur une donnée, qui depuis Taine, je crois est à peu près indiscutée, à savoir que l’esprit peut se présenter en quelques secondes des séries d’états de conscience qui valent subjectivement plusieurs heures (H. Taine, 1876. T. I, p. 400, 404).

Voici d’ailleurs comment il décrit le mécanisme du phénomène :

« Vous arrivez devant un nouveau paysage et vous en éprouvez un bloc d’images que votre esprit ne distingue pas tout d’abord consciemment, mais qui n’en entre pas moins tout entier dans l’intelligence. Supposez alors une distraction d’un dixième de seconde, pendant laquelle vos pensées vont ailleurs et remplissent une durée subjective un peu plus grande, ne fût-elle que d’un quart d’heure. Que va-t-il se passer auretour ? Vous retrouverez sous vos yeux ce que vous avez un instant abandonné, vous le reconnaîtrez, et vous ne localiserez pas la première impression à sa vraie place, d’abord à cause du carac-

tère inconscient des images perçues, mais surtout à cause de la longueur apparente de la distraction qui jette une contradiction dans le processus mental par lequel nous comptons le temps ».

- Si les choses se passaient ainsi, la fausse reconnaissance s’accompagnerait toujours d’une illusion relative à la durée du temps, c’est-à-dire qu’elle serait précédée d’une période de distraction ayant une durée subjective d’un quart d’heure au moins. Or, dans aucune observation il n’est fait allusion à quoique ce soit de ce genre.

La fausse reconnaissance/na/tjoe le plus souvent d’une |açon brusque, au milieu d’une conversation, par exemple, parfois au milieu d’un geste commencé. Nulle part il n’est question d’erreurs notables commises dans l’appréciation de la durée, pendant la période qui a immédiatement précédé la fausse reconnaissance, non plus que de la durée du phénomène lui-même : toutes les réponses à la question 22 sont négatives. Il est bien difficile de mettre de telles omissions au compte d’oublis ou de défauts d’observation : On n’aurait guère oublié de mentionner une distraction survenue par exemple au milieu d’une conversation, étayant eu une durée subjective d’un quart d’heure, chiffre que M. Lalande paraît considérer comme un minimum.

D’ailleurs, M. Lalande ne prétend pas moins qu’expliquer un fait mal connu, par un fait moins connu encore : Autant le phénomène de fausse reconnaissance est fréquent, banal même, autant sont rares ces illusions portant sur l’évaluation du temps. Je ne crois pas, même, qu’on les ait signalées à l’état de veille, chez des sujets

non intoxiqués. En revanche, on les observe sans cesse chez certains morphinomanes et surtout chez les haschishins. Chez ces derniers, en particulier, elles paraissent ne manquer presque jamais; Moreau de Tours (1845 et surtout Wood (1869) qui en ont donné de bonnes descriptions, les considèrent presque comme pathognomoniques de l’ivresse haschistique. Nous n’avons trouvé chez aucun de ces observateurs la moindre allusion à la fausse reconnaissance. Il y a donc manque de parallélisme aussi complet que possible entre les deux phénomènes, ce qui est bien peu favorable à l’hypothèse d’un lien entre eux aussi étroit que le suppose M. Lalande.

Toutes les hypothèses précédentes, en somme ne sont que les variations d’un même thème. Toutes s’appuient sur l’existence d’une distraction séparant l’un de l’âutre deux phénomènes intellectuels plus ou moins identiques qui

Pour ce qui est de la distraction, M, Dugas, faisant lui-même la critique de sa propre théorie, fait remarquer que l’hypothèse d’une distraction, même pure et simple (c’est-à-dire sans l’illusion du temps imaginée par M. Lalande) est manifestement incompatible avec certains faits : « On ne peut parler en effet d’une absence d’esprit, dit-il, quand le sujet soutient une conversation, passe un examen. L’esprit devrait alors s’échapper et se ressaisir à tous moments ; car se n’est pas la conversation, prise en bloc, qui est rejetée dans le passé, ce sont toutes les phases de la conversation, que le sujet reconnaît à mesure » et même dans les cas ordinaires, cette hypothèse d’une absence n’est-elle pas purement gra-

tuite, imaginée pour les besoins de la cause, sans que rien l’autorise dans le récit du sujet, et comment faire pour intercaler cette période pr épar amnésique dans des récits où il n’en est pas fait la moindre mention, et qui sont cependant minutieusement détaillés (ceux de A. C. par exemple (Obs. 40)?

M. Fouillée, dans ses études sur la mémoire publiées pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes, et M. Ribot, dans son livre sur les maladies de la mémoire proposent des hypothèse où l’on retrouve, comme dans es précédentes,le même jeu de deux images successives, mais sans que ces auteurs aient vu nécessité de supposer qu’un état particulier de l’esprit s’interposât entre elles.

Pour M. Fouillée (1885, p. 154), la cause de la fausse reconnaissance doit être cherchée dans « un phénomène maladif d’écho et de répétition intérieure » analogue à celui qui a lieu dans le souvenir véritable : toutes les sensations nouvelles se trouvent avoir un retentissement et sont ainsi associées à des images consécutives qui les répètent; par une sorte de mirage, ces représentations consécutives sont projetées dans le passé. C’est une diplopie dans le temps. Quand on voit double dans l’espace, c’est que les deux images ne se superposent pas ; de même quand on voit double dans le temps, c’est qu’il y a dans les centres cérébraux un manque de synergie et de simultanéité, grâce auquel les ondulations similaires ne se fondent pas entièrement ; il en résulte dans la conscience une image double; l’une vive, l’autre ayant l’affaiblissement du souvenir; le stéréoscope intérieur étant dérangé, les deux images ue se confondent plus de manière àne former qu’un objet»

je ne discuterai pas les métaphores de M. Fouillée, parce que je ne les comprends pas, et retiendrai seulement ceci c’est qu’en somme pour lui, il y a deux images se suivant à très court intervalle, et que c’est la seconde image qui paraît de beaucoup antérieure à la première, uniquement parce qu’elle est beaucoup plus faible. C’est là .une hypothèse qui ne résiste pas à un examen un peu attentif. Il est fréquent (on pourrait peut-être dire même: il est constant) qu’une image soit suivie à court intervalle d’une image identique, à l’intensité près. Ces répétitions n’engendrent aucune illusion du temps.

M. Ribot (1881, p. 132) admet également l’existence de deux images se produisant successivement à court intervalle et parfaitement conscientes toutes deux. La première image est réelle, la seconde est hallucinatoire ; « elle s’impose comme nne réalité, parce que rien ne rectifie cette illusion. Par suite, l’impression réelle se trouve rejetée au second plan avec le caractère effacé des souvenirs... Cet état hallucinatoire en effet, quoique très vif, n’efface pas l’impression réelle, mais comme il s’en détache, comme il a été produit par elle après coup, il doit apparaître comme une seconde expérience. »

Il me semble que cette hypothèse est infiniment plus satisfaisante pour l’esprit que les précédentes. Mais, pas plus que celle d’Anjel, elfe ne nous explique pourquoi c’est dans un passé relativement lointain et indéterminé qu’est rejetée la première image.

J’ai cru devoir pour la commodité de la discussion, réserver jusqu’ici l’examen de l’hypothèse même de l’existense d’une double représentation, double représentation sans laquelle la plupart des auteurs paraissent considérer à priori la reconnaissance vraie ou fausse comme inexplicable.

Ce me paraît être une pure construction logique qui ne repose sur aucun fait réel : au moment où nous reconnaissons, il n’y a dans notre esprit qu’une seul image, l’image actuelle. Cette image ne fait renaître en aucune façon ce qu’il pouvait y avoir dans les image antérieurement perçues d’identiquement semblable à elle. L’évocation de ces traits identiques serait d’ailleurs inintelligibles : ils se confondraient forcément avec ceux que le sujet a déjà sous les yeux : deux perceptions, ou deux représentations identiques ne peuvent pas coexister dans l’esprit.

Plus tard, après que l’image (ou le groupe d’images) a été reconnue, elle évoque ordinairement (dans le cas d’une reconnaissance vraie) une ou plusieurs de celles qui lui furent contiguës lors de la première existence, et qui constituent précisément les différences entre la situation ancienne et la situation actuelle. Alors seulement nous pouvons par le raisonnement dédoubler en

l.« La reconnaissance totale des détails suppose nécessairement une double représentation actuelle... » Lalande (1893, p. 493). « Reconnaître son souvenir, c’est superposer les deux images; comme un géomètre superpose deux flgm’es, et avoir conscience de leur identité », Fouillée (1885, p. 153).

quelque sorte l’image unique en la considérant successivement dans deux cadres différents. Mais c’est là une opération logique qu’il faut bien se garder de confondre avec la reconnaissance elle-même : « Au moment où on reconnaît une chose, on ne la connaît qu’une fois, on n’a pas alors deux perceptions ou représentations simultanées, on n’en a qu’une seule, mais on sent néanmoins quelque chose de particulier qui n’existe pas là où il n’y a pas reconnaissance (B. Bourdon 1895, p. 163) (1).

La reconnaissance n’a jamais été je crois ainsi étudiée au point de vue purementpsychologique, c’est-à-dire indépendamment des conditions logiques de son apparition La nécessité de se placer à ce point de vue paraît même n’avoir été aperçue nettement que par M. Bourdon. La légitimité de ce point de vue paraît même n’avoir été nettement comprise que par M. Bourdon : « La reconnaissance, dit-il, est une sorte de sentiment qui s’associe intimement au phénomène reconnu, plutôt qu’un jugement, qu’une comparaison de deux représentations » (1893, p. 630).

On remarquera que c’est la deuxième fois qu’il estquestionici des sentiments intellectuels. Dans le chapitre j’ai déjà tenté d’expliquer l’illusion de dépersonnalisation par l’apparition anormale d’un de ces états émotifs. Je ne puis que proposer la même explication.

V. — Reste à savoir ce que peut être ce quelque chose de particulier et dans quelle mesure, en adoptant une

1. ef. également : B. Bourdon (1893,p. 639) ; B. Pérez, 1888, p. 22 etDelhoeuf (1880).

conception purement psychologique du phénomène qui constitue la reconnaissance des souven’rs, on peut expliquer la fausse reconnaissance d’évènements nouveaux.

Il est aujourd’hui communément admis que les principales opérations logiques, ou, d’une façon plus générale, les opérations intellectuelles quelconques, sont accompagnées de modifications circulatoires, sécrétoires et musculaires. Ces modifications sont consciemment aperçues par le sujet : elle se traduisent par des états de conscience très analogues aux états émotionnels proprement dits, mais en général extrêmement difficiles à analyser. Les quelques auteurs qui les ont étudiés les désignent sous le nom de sentiments intellectuels (1).

On a déjà décrit, ou du moins signalé, dans cet ordre d’idées l’attention (2), la surprise (3), l’étonnement (4), les sentiments de savoir ou de ne pas savoir, de compren-

1. Th. Ribot. La psychologie des sentiments. 2’ partie, chap. XI, p. 369-. 2' éd. Paris 1897, in-8.

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