L^4 MO%T T>U SOLEIL
I had a dream, which was not ail a dream. Byron.
Lit. s tsiganes jouaient un air Sombre, plaintif et monotone, Pareil aux clameurs de la mer Sous les crépuscules d'automne.
Les violons, comme des flots De tumultueuses pensées, Semblaient jeter tous les sanglots Des générations passées.
Dans cet océan de douleurs, Dans cette mer plaintive et sombre, Moi-même aussi, versant des pleurs, J'étais comme un noyé qui sombre ;
Et tout au loin à l'horizon, Par delà les vagues funèbres, Par delà l'immense prison Où je sombrais dans les ténèbres,
LA. GLOIRE DU NÉAN1 2]'t
Le Soleil palpitait sanglant Et, dans une angoisse infinie, Répandait sur mon cœur tremblant 1. 1 pourpre de son agonie.
Dans mes yeux béants l'avenir Roulait déjà sa nuit profonde, Et le monde allait donc finir Avec mes veux, miroirs du monde!
Le Soleil, comme un Christ en croix, Perdait son sang, perdait son Ame Et, beau pour la dernière fois, S'ensevelissait dans sa flamme.
Et, mes yeux dans ses yeux de feu, Je mourus; et l'astre splendide, Hélas! c'était le dernier Dieu, Entrant avec moi dans le vide!...
Et les violons sanglotant Chantèrent les douleurs, les gloires, Et la chute dans le néant De ces visions illusoires !
LE ^U^IGE
1 o ut naît en toi, tout meurt, tout tombe et rentre en toi Océan éternel aux larges eaux profondes, O père dont je sors, Océan, reprends-moi; Donne au nuage errant le repos dans tes ondes.
Le souffle de la Mort et celui de l'Amour Agitent le remous des effets et des causes ; Et de ces flots confus j'ai dû surgir un jour; Rêve, j'aurai flotté dans le rêve des choses.
Un jour, hors de ton sein obscur je suis monté ; Devant moi s'est ouvert l'infini de l'espace, Et les vents au hasard m'ont poussé, m'ont porté : Car notre âme est pareille au nuage qui passe.
Le nuage a longtemps erré par l'univers;
A toute heure changeait sa bizarre fortune ;
Tantôt il traversait l'ouragan des hivers,
Et tantôt se baignait en de bleus clairs de lune.
O pure, de splendeurs un moment ébloui, J'ai béni ma naissance et je t'ai rendu grâce. Quand en toi se perdra mon cœur las aujourd'hui, De toutes ces splendeurs où survivra la trace?
Que reste-t-il au ciel du nuage mouvant? Notre vie éphémère, en sa vague apparence, Est le jouet ainsi des caprices du vent; Rien ne dure, sinon l'impassible Substance...
J'ai connu les hivers, les printemps, les étés ; J'aspire maintenant au calme dans ton Etre. J'ai vu de longs jours d'or et d'immenses clartés, Et pourtant je n'ai peur que de pouvoir renaître.
Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau Et, si je participe à ta vie éternelle, Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau Que la mer roule et berce inconsciente en elle.
Je ne jouirai plus, mais ne souffrirai pas;
J'ai ri, pleuré, souffert, j'ai vécu : fais-moi trêve ;
Je veux le vrai néant et l'absolu trépas,
Et le sommeil sans fin, que ne trouble aucun rêve...
O mon âme, éteins-toi, lumière d'un moment! Ta folle soif d'errer et d'être est assouvie ; Ne redoute la mort que si la mort te ment, Et nous leurre à son tour autant que fait la vie.
Père, anéantis-moi : j'ai vécu ; c'est assez. Tu ne m'entendras pas pousser de cris funèbres; En ton abîme, avec tous les siècles passés, Fais-moi descendre au plus profond de tes ténèbres !
IOIRE Dl 2]<.)
L'ILLUMIK^TIOX, T>ES ^LTES
.L r. s Alpes au corps blanc se dressent dans l'air bleu ; L'ardent Soleil les mord de ses lèvres de feu; L'amant divin est près de quitter ses maîtresses, Lt pour suprême adieu, pour dernières caresses, Sur leurs beaux seins neigeux par son àme embrasés En un large incendie il répand ses baisers. L'illumination immense de sa joie Roule sur l'océan des cimes qui flamboie; Et tout rougit, tout brûle, et le Soleil descend Dans les gloires de l'or, de la pourpre et du sang- Tandis qu'une ombre froide envahit les abîmes, Cette pourpre s'attarde et fleurit sur les cimes ; Puis le couchant s'éteint; plus un sommet ne luit; Un crépuscule vert précède encor la nuit; Silencieuse et morne, ainsi qu'un temple vide, Chaque cime présente une face livide, Pale de la pâleur d'un cadavre ulacé; Et tout ce fol éclat s'est soudain effacé.
— O symbole entrevu, devant ces Alpes roses, Des trompeuses clartés que revêtent les choses; Ces splendeurs, ces éclairs embrasant les sommets Transfiguraient aussi mon âme, quand j'aimais! Je la sais aujourd'hui, la fantasmagorie De ce vain monde avec ses heures de féerie; Et cependant je suis heureux d'avoir été L'éphémère témoin de sa vague beauté, Et d'avoir, conscient de l'infini mensonge, Parfois pleuré d'amour, attendri par le songe.
L'E'MCH^IsLTEME'MT DE SLV^i
Jous un figuier sacré, Siva, le Solitaire, Méditait, accroupi sur des peaux de panthère, Les yeux de la couleur d'un fer rouge, effrayant, Sans souffle, nu, sordide, et tel qu'un mendiant. Et les Dieux redoutaient le formidable Ascète Qui, des éclairs soudains jaillissant de sa tète, Pouvait anéantir tout ce vague univers; Et devant ses regards, les ctés, les hivers, Et les siècles passaient, ainsi que des fantômes Ou que, vains et sans but, des tourbillons d'atomes.
Donc, les grands Dieux craignaient d'être tués un jour Par ce Dieu de la Mort, qui méprisait l'Amour Et demeurait très chaste, ayant vu le mensonge De l'éternel désir, dont l'objet n'est qu'un songe, Mais qui goûtait la paix ineffable des morts Et, n'ayant rien créé, n'avait pas de remords.
Les Dieux, ayant pensé que pour troubler une âme
Il suffisait des yeux ou d'un souffle de femme, Afin d'illuminer et peut-être émouvoir, Comme la Lune aimante émeut l'Océan noir, Cet immuable Esprit, ce gouffre de ténèbres, Cet ami des bûchers et des choses funèbres, Créèrent, en prenant aux astres leur clarté, Un être féminin d'éclatante beauté ; Et quand cette Apsara, dans son lever d'étoile, Apparut nue, avec ses longs cheveux pour voile, Les Dieux mêmes, devant ce corps éblouissant, Connurent le désir qui fait brûler le sang.
Et la Maya lui dit : « De tes attraits ravie, Que l'âme de Siva, par qui meurt toute vie, Soit troublée et vaincue, et les Dieux te feront Siéger au milieu d'eux, une tiare au front. Avec ton rire d'or descends donc sur la terre, Et, très belle, séduis le divin Solitaire. »
Mais la Vierge hésita, quand elle lui dit : « Va,
Épouvantée aussi par ce nom de Siva.
La Maya, la voyant morne et d'effroi glacée,
Comme une aube d'hiver par la pluie effacée,
En ce corps rayonnant de sa virginité
Mit l'âme de la femme avec sa vanité.
— Tout armée et parée, alors se sentant prête,
Sereine, l'Apsara chercha l'anachorète.
Elle allait au travers d'une immense forêt,
Parmi la pourpre et l'or d'un soir qui se mourait, Quand elle vit l'Ascète, au fond d'une clairière, D.ms l'immobilité d'un yougîn en prière; Et le rouge soleil, très bas disparaissant, Sur sa tète posait un grand nimbe de sang. Il la terrifia par sa face plus pâle Que celle d'un mourant qui s'éteint et qui râle, Et l'Apsara resta longtemps sur un rocher, Debout, le contemplant, ne l'osant approcher, Ses yeux bleus dilatés par la peur de cet Être, Sombre abîme où jamais la pitié ne pénètre, Et dont l'âme, perdue en l'horreur du néant, La semblait attirer vers son gouffre béant.
Or voici qu'argentant les feuilles et la mousse, Blanchissant la forêt, une lumière douce, Tandis que s'effaçait la rougeur du couchant, S'exhala d'elle, avec la tendresse d'un chant; Et, comme dans les bois quand le matin les dore, Les oiseaux, affolés par cette étrange aurore, Les oiseaux, qui déjà tous regagnaient leurs nids, Emplirent les rameaux de leurs cris infinis... Et la Vierge avança, de splendeur revêtue ; Puis sans un mouvement, ainsi qu'une statue, Se tint devant- Siva, qui ne la voyait pas. Murmurant un salut, elle fit quelques pas; Mais l'Etre, en qui jamais un désir ne s'élève, Ouvrait au loin ses yeux aveuglés par le rêve...
Tel qu'un serpent qui dort, l'Ascète lentement, Sentant autour de lui ce tendre enchantement, S'éveilla. La forêt entière fit silence : Car d'un regard terrible, aigu comme une lance, Siva fixait enfin cette apparition.
Il vit alors venir à lui la vision...
Elle se rapprochait, et n'était plus tremblante, Mais le bravait, farouche, et, tout étincelante, Ainsi que dans l'azur l'un des palais des Dieux, Aux yeux du Solitaire elle plongeait ses yeux. Elle était là, dressant son jeune corps robuste , Sous des gazes d'argent pointaient durs sur le buste Ses deux seins qu'enfermaient leurs étuis de santal ; Ses colliers, sa ceinture, étaient faits d'un métal Sombre et lourd, où flambait un ciel de pierreries ; De topazes ses mains d'enfant étaient fleuries; Et ses jambes, ses pieds et le bas de ses flancs D'une lueur d'éclairs perçaient, tendres et blancs, La frissonnante nuit, la nuit de mousseline De sa jupe très noire, et si légère et fine Qu'un amant l'aurait pu soulever d'un soupir. Ses orteils s'étoilaient de bagues de saphir. Et comme elle cambrait, si souple, sa stature, Entre les petits seins bombés et la ceinture, Ses chairs de lys avec leur pulpe de satin Apparaissaient, ainsi que blanchit, au matin, Sur la terre endormie et ténébreuse encore,
LA OLOIR1 DU N i \ ■. i- 2 \]
Souriante et nacrée, une bande d'aurore.
Large nappe d'or pur et de cuivre tondus, Ses cheveux ruisselaient jusqu'à terre épandus, Et, fleur plus belle enfin que ne l'était la tige, Sa tète à tout mortel eût donné le vertige.
Siva la regardait, cherchant à concevoir Ce qu'était ce prodige éclairant le ciel noir.
— Et le funèbre Dieu comprit que la Nature Dans tout cet être avait miré son imposture : Cette chair rose et blanche avait pris ses couleurs A l'apparent éclat des nacres et des fleurs;
Son regard bleu semblait condenser la lumière ; Et ses cheveux, c'était la forêt printanière; Et dans sa voix coulaient le murmure des eaux Et tous les gazouillis, tous les chants des oiseaux..
Elle pâlit soudain d'une pâleur lunaire,
Lorsque Siva, debout, de la voix du tonnerre,
Lui cria, formidable, et levant une main :
« O mensonge, va-t'en 1 c'est là-bas ton chemin:
Ou prends garde à ces yeux dont le regard foudroie. «
— « Pourquoi refuses-tu de goûter à ma joie? Lui dit-elle. Mes bras te voudraient enfermer. Ne me repousse pas; va, tu me peux aimer : Je suis terrible aussi, je fais souffrir et tue ; L'âme des héros fiers à mes pieds abattue
Râle et meurt, en pleurant vers l'aube de mes seins ;
J'ai su troubler les Dieux, j'épouvante les saints; Mon mystère est obscur non moins que ton mystère ; Cruelle autant que toi, j'ensanglante la terre. Ton santal est, dit-on, la cendre des bûchers; Moi, j'ai la cendre aussi des cœurs que j'ai séchés, Des âmes que mes feux consument tout entières, Et je règne avec toi sur les froids cimetières. »
Il lui redit : « Va-t'en. » Mais le Dieu cette fois Fit son regard moins dur et moins rude sa voix. Et lente, à reculons, sans dire une parole, La Vierge, s'entourant d'une blanche auréole, Les yeux toujours vers lui, rentra dans la forêt.
Un vent chaud dans la nuit passa, qui soupirait... Et Siva dans sa chair sentit une morsure, La flèche vénéneuse ayant fait sa blessure.
Elle disparaissait, et ses grands cheveux clairs Mêlaient, phosphorescents, leur lueur aux éclairs... Et Siva se voulut replonger dans ses rêves; Mais des oiseaux jetaient au loin des notes brèves, Ainsi que des soupirs entrecoupés d'amant, Et toute la forêt frémissait doucement; Sous l'incantation des étoiles tremblantes, Languissamment s'ouvraient des corolles de plantes, Et ce lourd vent d'amour, propice à leurs hymens, Sur leur cœur dispersait l'averse des pollens...
i A GLOIRE DU Ni: A NT 247
Et Siva, les yeux fous et brûlants d'un feu sombre, Poursuivit cette femme et s'enfonça dans l'ombre.
Il courait, il volait; mais, plus rapide encor, Là-bas, elle fuyait, ainsi qu'un éclair d'or. Il rampa sous les bois, se rua par les jungles, Il déchirait ses mains et s'arrachait les ongles: Il faisait se lever des troupeaux d'éléphants; Féroce, il écrasait la biche avec ses faons; Il entrait dans la vase où grouillent les reptiles : Il se heurtait au dos squameux des crocodiles; Et les lions tapis sous les fourrés profonds Tremblaient comme en ces nuits où hurlent les typhons. Légère, elle glissait, pareille à l'hirondelle; Et Siva, qui par bonds s'était rapproché d'elle, En un rayonnement par la fuite exalté, Un instant put revoir sa sublime beauté; Et l'Apsara, cachée à demi par un arbre, L'attendit, lui montrant un sourire de marbre ; Et vive, et de nouveau sous le bois se perdant, S'éteignit, puis brilla, telle, en ce vol ardent, Qu'une étoile emportée au fond des nuits d'orage. Et que tour à tour couvre et découvre un nuage.
Bleuissant la forêt, la lune se leva. La Vierge brusquement disparut ; et Siva S'arrêta tout à coup, surpris d'un appel tendre... C'étaient des voix d'oiseaux qui se faisaient entendre.
24H l'illusion
En tout il retrouvait, voyait, halluciné, Celle par qui l'espace était illuminé : Quand la lune monta, dans ce pâle incendie Il avait cru revoir sa lumière agrandie ; Tous les astres du ciel lui rappelaient ses yeux; Les torrents, les flots lourds de ses cheveux soyeux; A des troncs s'enroulant, les reptiles eux-mêmes Faisaient rêver sa chair aux étreintes suprêmes, Et des serpents unis qui broyaient les roseaux, A ces embrassements dont craquent tous les os. Le vent soufflait du Sud : sous sa tiède caresse Les fleurs qu'il fécondait frissonnaient de tendresse ; Et tout râla d'amour ; et les grands cerfs bramaient ; Dans l'ombre miaulaient des tigres qui s'aimaient; Et pesants, et passant comme l'ouragan passe, Des éléphants en rut se perdaient dans l'espace. Et de nouveau Siva, terrifiant, hagard, Se jeta dans la nuit qu'il fouillait du regard!
Grondant et chaud, ainsi qu'une haleine de forge, Son souffle lui brûlait et desséchait la gorge; Alors il voulut boire, et, comme il approchait D'une source, il la vit, Elle, qui se penchait, Lissant ses cheveux blonds emmêlés par la course, Devant le miroir clair que formait cette source. Le matin blanchissait; dans les moires de l'eau L'aurore se mêlait aux reflets de sa peau ; Et, cette eau l'attirant, la Vierge se mit nue.
Désaltérant ses yeux à cette nudité, Et jaloux de ce flot qui léchait sa beauté. De ses petites mains accrochant une branche, Elle se balança, merveilleusement blanche; Puis, cessant de troubler le miroir du bassin, Dans l'onde transparente elle entra jusqu'au sein, lit les fleurs de sa gorge, avec leur pointe rose, Y semblaient des lotus où l'abeille se pose.
Avec un cri d'oiseau qui découvre un serpent,
Elle aperçut Siva sous les herbes rampant,
Et pareille à l'étoile au sortir de la nue,
Hors de l'eau, radieuse, elle s'élança nue.
Ht le Dévorateur, qui l'avait cru saisir,
Flagellé plus encor par le fouet du désir,
En hâte des deux mains mit de l'eau sur sa bouche,
Et déchiré, saignant, se redressant farouche,
Il laissa l'herbe morte où son œil avait lui ;
Et la course reprit ardente entre elle et lui.
Elle, fuyant rapide et comme avec des ailes, Lui, tigre bondissant qui chasse les gazelles, Au travers d'un désert hérissé de rochers Ils allaient, par moments l'un à l'autre cachés ; Et lui sentait parfois, ainsi qu'une brûlure, Le parfum que livrait au vent sa chevelure, Tandis que loin toujours, toujours le devançant, Sur ce désert en feu, mirage se dressant, Elle laissait flotter, manteau d'or et de moire,
LLUSION
Ses cheveux qui dans l'air lui faisaient une gloire.
Le ciel était torride et le sable aveuglant;
Elle glissait d'un vol qui devenait plus lent.
Or un bois apparut, où, dans son ermitage,
Sous les arbres priait un brahme de grand âge ;
Et franchissant le seuil, ainsi qu'à l'Orient
La candide splendeur du matin souriant,
Elle s'arrêta droite en face du vieux sage ;
Et lorsque celui-ci, relevant son visage,
Eut vu ce corps en fleur, de l'éclat des jasmins,
A son front il porta la paume de ses mains
Et, se courbant, lui dit : « Sois bénie, ô Déesse
Dont la venue est pour les yeux une caresse;
Ta joue est en sueur, tu palpites d'émoi;
Serais-tu donc mortelle? alors, Vierge, dis-moi,
Vierge aux regards d'enfant, toute nue et si chaste.
D'où tu viens, quelles sont ta naissance et ta caste ? »
L'Apsara doucement lui demanda du lait,
Et le vieillard trembla, tandis qu'elle parlait :
c J'ignore qui je suis et comment j'ai pu naître.
Q.ui peut dire comment et pourquoi naît un être?
Un matin, j'ai fleuri sur l'abîme profond ;
Les Dieux en nous créant voient-ils bien ce qu'ils font ?
Un délire est entré dans le rêve des choses,
Et je les trouble aussi, sans en savoir les causes. »
Le sage, enveloppé par le charme fatal
LA GLOIRE nu N É I N r
De ce beau corps, pareil à l'arbre Je santal, Ivre, comme ébloui, sans bouger devant elle,
Lui murmura : « Splendeur immortelle ou mortelle, Dont, si calmes et doux, les moindres mouvements Glissent harmonieux, onduleux et charmants, Le rythme qui ré^it les danses des étoiles N'égale pas celui qu'a mes yeux tu dévoiles! Vierge, les Livres saints, tous les Védas, c'est toi ! Ta beauté, c'est le Rythme éternel et la Loi! J'ai vécu toujours pur; mon âme s'est trompée : 'l'on regard entre en moi, perçant comme une épée, Plus fort que n'est ma force et déliant mes vœux, Et je voudrais mourir en touchant tes cheveux. Dans le ciel de tes veux rit la seule lumière; Je lais le sacrifice et je dis la prière : Qu'obtiendrai-je par eux que ne vaille ton corps? L'hymne saint du matin ne vaut pas les accords De cette voix d'enfant me demandant à boire; Le flamboiement du ciel brûle moins que ta gloire. »
Le vieillard se traînait, rampant sur les genoux, Et ruisselant de pleurs qui lui paraissaient doux, Quand Siva, se ruant devant l'anachorète, Férocement cria, l'ayant pris à la tète : « Qu'oses-tu bégayer, vieillard lubrique et fou? » Le roula sous ses pieds et lui tordit le cou ; Et le corps disparut, consumé par la flamme.
Et Siva, la cherchant, ne vit plus cette femme :
Il prononça des mots magiques, pour la voir; Mais, vaincu par l'amour, il était sans pouvoir; Et lâche alors, afin de retrouver sa trace, Il implora les Dieux et leur demanda grâce.
Et voilà que, plongeant ses yeux de toutes parts,
Il aperçut, fuyant au loin, des léopards;
Et ces bêtes passaient ainsi qu'une rafale :
Elle était sur l'un d'eux, superbe, triomphale,
Et, d'un bras enroulée à son cou tacheté,
Étendait de son corps la fière nudité,
Et, telle qu'un rajah qu'une troupe protège,
Entraînait à sa suite un bondissant cortège
De tigres, de lions et 'de lynx, dont les voix
Rugissaient et tonnaient dans l'épaisseur des bois.
La Vierge souriait parmi cette tempête ;
Des oiseaux bleus volaient en cercle sur sa tête,
Pour ombrager son front de fatigue pâli,
Grand parasol couleur de lapis-îazuli.
En les suivant des yeux,, Siva vit d'une roche, Comme le soir tombait, que la mer était proche ; Et par elle effarés, ces fauves, ces oiseaux Tumultueusement vaguaient dans les roseaux...
Le Dieu d'un prompt élan atteignit le rivage, Et la Femme plongea dans l'abîme sauvage...
Et la mer était sombre et roulait des sanglots.
ILOIRI DU NÉANT 2])
Siva, dont l;i douleur hurlait comme ces Ilots, La nuit étant venue, aperçut de la dune Sur les eaux palpiter un clair lever de lune : Ht c'était elle encor, montant du gouffre amer; Et, Balançant vers elle, il marcha sur la mer.
Elle glissait, lumière ardente, sur les vagues; Et les tlots adoucis calmaient leurs plaintes vagues: Sur ses pieds blancs les flots qui s'étaient apaisés Semblaient éparpiller des essaims de baisers, Comme des papillons volant sur des fleurs pâles : Et dans la mer coulait un long fleuve d'opales. Et le Dieu s'avançait infatigablement ; Et l'attirant toujours, comme le fer l'aimant, La Vierge paraissait une colonne en flamme Qui dansait, descendait et montait sur la lame ; Et la poursuite ainsi dura jusqu'au matin, Où tout à coup la Vierge, à l'horizon lointain, Alors qu'un peu de jour aux ténèbres se mêle, Se fondit dans l'aurore, adorable comme elle. Et lorsque le Dieu sombre eut cessé de la voir, Le ciel, qui s'éclairait, à ses yeux se fit noir; Et tout autour de lui la mer comme une chienne Aboyait, unissant ses fureurs à la sienne...
Mais, regagnant la plage, il vit que d'un rocher Des singes se glissaient, cherchant à se cacher, Et roulaient et rampaient, et guettaient une proie; Puis il les entendit pousser des cris de joie
Si stridents et si fous, qu'il se dit : « Elle est là ! » Et d'un long beuglement d'amour il l'appela.
Sur la rive en effet, contre un arbre appuyée, De ses deux bras couverte, et pudique, effrayée, Elle avait des frissons, comme si sur sa peau L'haleine était déjà du monstrueux troupeau... Et plein d'éclairs, typhon écroulé sur leurs têtes, Siva saisit, tordit, broya toutes ces bêtes, Et rouge du sang vil qui coulait de leurs corps, Il dansa, trépignant et chantant, sur les morts.
Elle les regardait songeuse : et dans la femme Obscurément passa comme un regret infâme; Et Siva décela sous sa pure beauté Tout un fonds ténébreux de bestialité.
Il n'en fut que plus ivre et plus ardent peut-être En son désir toujours croissant de la connaître. Elle ne bougeait plus, mais d'un regard humain Contempla le grand Dieu qui lui prenait la main, Et, bien qu'il fût la Mort, se mit à lui sourire.
Or, comme il l'étreignait, voilà que son délire
Se fondit tout à coup; et ce fut le réveil!...
Ses yeux troubles semblaient sortir d'un lourd sommeil
Et d'un songe où longtemps avait erré son âme;
Et gisant à ses pieds, au lieu de cette femme,
Coulait et s'étalait, infect et repoussant,
Tout un putride amas de chair, d'os et de sang.
A 0L01 r i DU N i \ N i
« O mensonge, dit-il, infection immonde,
Te voilà Jonc, objet des délices du monde!
L'Illusion, voulant me trembler, t'envoya,
Fantôme cher à ceux qu'égare la Maya.
Je suis l'Être qui sais que tout n'est qu'apparence,
Et que tout passe et meurt, l'ivresse ou la souffrance,
Et que tout amour ment, pour être un créateur :
Je reste, seul réel, le calme Destructeur.
O Nature, dont luit splendide la surface,
Aux yeux que j'ai fermés tout ton néant s'efface.
Danseuse aux voiles d'or, dont le corps radieux
Tourbillonne devant les hommes et les Dieux,
Et dont la vanité dans la leur se reflète,
Sous tes gloires je vois se dresser ton squelette...
Mais ta vraie et durable image, la voilà,
Néant que le Désir à mon esprit voila! »
Et sous l'arbre sacré l'Ascète au front livide, Siva, se replongea dans le gouffre du vide.
2ï6 l'illusion
LE %ÊVE DE LjL VIE
J'ai vécu, j'ai rêvé : n'aurai-je fait qu'un rêve?
Et la douleur, la lutte, et le labeur humain,
Et la joie, et l'ivresse, ou la gaîté si brève,
Tout n'est-il donc pour nous, mortels, qu'un songe vain
J'ai vécu, j'ai rêvé, j'ai connu le mensonge,
Le mensonge d'aimer et de me croire aimé,
Et les baisers, les pleurs, tout ne fut-il qu'un songe,
Ainsi que la douceur des yeux qui m'ont charmé?
Rêve, j'aurai passé dans le rêve des choses,
Et leur féerie étrange, et la terre et le ciel
A mes yeux morts, scellés sous leurs paupières closes,
N'auront-ils, en fuyant, rien laissé de réel?
L'universel Néant s'est miré dans mon être; J'ai passé, j'ai rêvé, tourmenté comme lui; Rien n'est-il vrai que l'ombre où je vais disparaître Avec le souvenir des clartés qui m'ont lui?