EUGÈNE DE VÉR [ A
agréables, dessinées à peine. Tout cela respire cependant une saveur particulière ; on reste saisi par la grâce d'un ensemble original, et cela suffit, sans qu'on approfondisse. C'est une tache colorée, dans laquelle se rencontrent les styles, les costumes les plus disparates, des reîtres avec des mignons, des clochers avec des mansardes, dans un mépris curieux, étrange, de l'arrangement strict, de la pureté dans l'ordonnance.
Ce fut Nanteuil qui dessina l'en-tête de la romance Castibelsa, V homme à la carabine...
Nanteuil reçut la croix de la Légion d'honneur sous l'Empire.
Dans les dernières années, avant le 4 septembre, il était conservateur du musée et directeur de l'école des beaux-arts de Dijon; il avait succédé dans ces fonctions à Louis Boulanger.
« Tenez, voici, de Célestin Nanteuil, une histoire qui a été bien près de me mettre les larmes aux yeux. Ayant toujours donné plus qu'il ne gagnait, Nanteuil n'avait plus guère pour courtisan et pour ami qu'un chat qui lui tenait compagnie dans sa solitude, accourant au bruit de son pas dans l'escalier, se frottant à lui dès qu'il avait franchi le seuil de son appartement, allant s'arrondir auprès de lui sur sa table de travail quand il avait repris ses crayons, couchant aux pieds de son lit, toujours ronronnant et l'enveloppant, même dans l'ombre, de la caresse d'or de ses grands yeux; et, comme il vantait à Nadar les ressources de cette société fidèle d'un animal ayant accepté sa vie, celui-ci lui demanda comment, ayant ce besoin de tendresse autour de lui, il n'avait pas plutôt pris un chien? « Un chien ? « oh non! lui répondit Nanteuil avec un indicible accent de mélancolie, « c'est trop bon : il ne faut pas s'y habituer!... »
Jolie, n'est-ce pas, cette anecdote que nous empruntons au délicat poète Armand Silvestre, et que nous devons aussi à l'excellente mémoire de Nadar, qui mérite ici une mention de caricaturiste spirituel et habile pour son Panthéon célèbre, le Panthéon Nadar, qui passa en revue de façon si amusante les physionomies des hommes célèbres de son temps.
Célestin Nanteuil est mort à Marlotte, près de Fontainebleau, le 6 septembre 1873. Son œuvre est aimable, plus gracieuse que savante, mais d'un goût très personnel.
La maison où habitait en dernier lieu l'artiste dont nous venons de parler avait précédemment abrité Eugène Delacroix; après la mort de Nanteuil, Paul de Saint-Victor, le brillant écrivain et critique d'art, vint y mourir, et tout dernièrement le paysagiste célèbre Harpignies fut l'hôte de celte demeure justement remarquable, sise 6, rue Furstenberg.
Nous nous sommes rendu chez le maître paysagiste Français, qui fut aussi un des grands lithographes de son temps. Nous avons demandé au maître, l'un des rares survivants de cette belle époque, de vouloir bien nous parler des Tony et Alfred Johannot, des Devéria, desGigoux, des Nanteuil, de toute cette pléiade si intéressante qu'il connut et qu'il aima.
Nous sténographions, pour ainsi dire, cette causerie si pittoresque du maître : comme nous parlons à Français de Tony Johannot, il tressaille, il nous dit tout de suite l'admiration profonde qu'il avait pour cet artiste et pour son œuvre.
Tony Johannot me connaissait depuis peu de temps, lorsqu'il entreprit avec moi Paul et Virginie, pour l'éditeur Curmer, cet ouvrage considérable, la plus belle illustration de l'époque. Quand Curmer me connut, j'obtenais un grand succès parmi les graveurs. Ceux-ci n'étaient pas comparables aux graveurs d^aujourd'hui ; c'étaient des gens soigneux, mais ils manquaient de hardiesse et ne faisaient que sur les indications du dessinateur. Ils ne savaient pas leur métier, ils n'osaient pas interpréter les demi-teintes
CÉLEST1N NANTEUIL
avec des tailles. Ils me préféraient, car je dessinais tellement finement que toute leur tâche leur était indiquée comme dans l'eau-forte.
J'avais été présenté à Curmer par un camarade qui travaillait depuis longtemps pour lui ; il m'apprécia aussitôt et me confia quelques travaux en me prévenant que bientôt il aurait besoin de ma collaboration pour longtemps.
J'étais parti clans mon pays lorsque je reçus une lettre, où l'on me disait de revenir de suite. Tony Johannot m'attendait au sujet de Paul et Virginie, que nous devions illustrer tous deux, et un petit collaborateur, nommé Marville, qui m'avait précédé, — artiste habile, mais peu courageux au travail, dont j'avais fait la connaissance à l'Académie suisse. — Quel artiste que ce Johannot ! quelle facilité ! quelle imagination !
Son œuvre est innombrable. Don Quichotte, Molière, lés Animaux peints par eux-mêmes, quelles charmantes choses ! Ce fut évidemment l'Homère du dessin! Quel excellent homme, avec cela!... Savez-vous qu'il faisait de douze à quinze bois par jour, ce roi de la vignette !
Tony Johannot ne voulait plus d'autre collaborateur que moi ; je restais interdit de tant d'honneur, je ne savais plus ce que cela voulait dire. Je considérais en sus que, pour moi qui n'avais pas d'autres ressources que mon travail, une telle aubaine était l'Eldorado (sic).
Tony Johannot voulut faire de la peinture, mais il n'en avait pas l'habitude, et souvent il avait recours à moi. Il me demandait des conseils, des documents, souvent même il me pria de travailler à ses tableaux.
Je réussis à le faire nommer du jury de peinture, où il resta à mes côtés très longtemps ; c'était une joie pour moi de voir le cher artiste satisfait dans une de ses plus chères ambitions.
h ILLUSTRATION
Gigoux, lui, était le contraire de T. Johannot; il n'avait pas d'imagination, pas de facilité; mais quel excellent peintre! Il adorait la peinture, il ne visait qu'à ça, et il en fit de très bonne. Ce fut le promoteur de la belle et bonne peinture française. Gigoux était de l'époque romantique, mais il n'a pas été romantique. Il n'avait pas, comme les Devéria, par exemple, une imagination coloriste; il fut toujours obligé de procéder d'après nature : ses productions ont puisé presque dans leur impuissance une force extraordinaire.
Gigoux fut le premier qui ait fait de la peinture saine, tandis que les autres artistes, plus doués du côté de l'imagination, se laissaient aller à leur facilité et négligeaient les principes de l'art solide.
Devéria fut inférieur à Johannot... »
Comme nous demandons à Français quelques souvenirs au sujet de Delacroix, dont il fut un interprète hors ligne, le maître continue :
Delacroix m'aimait beaucoup ; il m'attirait chez lui, aimant, comme iï disait, à tailler des bavettes. « Mais, cher maître, hasardais-je timidement, je n'ose pas vous déranger. Je m'aperçois que votre bonne fait quelques difficultés à laisser entrer les camarades ; elle vous ménage, et elle a raison.
— Cela ne fait rien, répondit Delacroix, venez quand vous voudrez; je serai toujours enchanté de vous voir. »
C'était lui qui parlait tout le temps, et c'était cela seul qui m'intéressait, naturellement.
Un certain jour je dis au maître : « Je dois aller à la campagne d'ici quinze jours à trois semaines; je serais bien heureux d'employer ces quelques
Dessin de Français, extrait des Jardins (librairie Maine).
jours qui me restent, à faire une grande lithographie de votre barque de Bon Juan. »
J'en avais déjà dessiné une petite, et c'est celle-là qui est restée la meilleure.
« Vous êtes bien aimable, me répondit Delacroix ; savez-vous que c'est un gros travail que celui-là?...
— Oui, mais cela m'intéresse tellement... »
Je me rappelle que j'allais au Salon où ce tableau figurait, et que dès les six heures du matin jusqu'à l'ouverture des portes au public je faisais des bouts de croquis que je reportais sur ma pierre ensuite.
Ayant un jour manifesté, devant Delacroix, le désir d'avoir le tableau chez moi, pour la facilité de mon œuvre, je le reçus aussitôt.
Au bout de huit jours, je priai le maître de venir pour qu'il m'aidât et me guidât dans ce travail.
11 vint et me dit : « Ah! c'est effrayant, je vois seulement mon tableau ici, chez vous, et je m'aperçois que c'est un tissu d'erreurs. Mon Dieu! tenez, voilà un homme: d'où vient son bras? Il est attaché dans le dos... En voilà un autre qui tombe à la mer, il est gras comme un moine... Il faut que vous me recaliez tout cela!
« Vous voulez bien vous faire graveur pour moi ; eh bien, généralement les graveurs en prennent un peu à leur aise dans leur interprétation, et ils ont raison... Voyez les Lebrun traduits par Audran, comme c'est mieux, comme c'est plus élégant que les peintures!
— Ma foi, lui répondis-je, écoutez... Je n'ose pas prendre sur moi de faire ce que vous me demandez là; si c'était du paysage, j'interpréterais encore, mais ici je suis l'esclave, et non pas le maître. »
lime dit : « Est-ce curieux? Moi, je suis très nerveux : j'ai de l'imagination, et quand je fais un tableau je ne peux pas me servir de la nature ; ainsi, pour faire cette main, c'est un accent, une simple note, il faudrait que je la connusse pour bien la rendre. Les Grecs avaient des canons, et
nous n'en avons plus, de sorte que quand je fais un tableau, je préfère beaucoup mieux mon sentiment à une étude de main, par exemple. Quand je regarde ma main, c'est un univers, il y a de quoi étudier des temps infinis; mais, quand elle est dans mon tableau, ce n'est plus qu'un geste, une expression; mais je l'indiquerai dans sa proportion, informe quelquefois, comme une épaule de mouton... »
J'éprouvai ce jour-là, nous dit Français, une gêne en même temps qu'une tristesse profonde de voir ce grand artiste, pour lequel j'avais tant de respect, se dénigrer ainsi lui-même.
Nous parlons ensuite de Célestin Nanteuil à notre grand interlocuteur. Français continue aussitôt, entraîné par ses souvenirs :
Célestin Nanteuil joua comme romantique un rôle beaucoup plus grand que son talent.
Victor Hugo se l'était attaché à un point inouï, il en avait fait son second, son inséparable. Célestin Nanteuil avait mon âge, et même il était plus âgé que moi d'un an; Victor Hugo avait dix ans de plus que lui.
Célestin Nanteuil était un fanatique de Hugo ; d'une fidélité à se faire briser les reins pour son modèle; il semble que le grand poète ne comprit pas assez le dévouement et toute l'affection de son admirateur.
Nanteuil se dépêchait de dîner ayec ses parents, qui étaient à sa charge cl qu'il entretenait péniblement, et il courait avec une fleur à la boutonnière chez Hugo.
Puis, tous deux, ils partaient sur le boulevard Bourdon, faisant, pour ainsi dire, Hernani en collaboration.
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Victor Hugo et Nanteuil connaissaient seuls ce qui était achevé RHernani, et en se promenant le poète disait au dessinateur : « Mon cher, j'ai fait un changement au troisième acte ; ainsi, au lieu de faire dire à Doua Sol... »
Nanteuil connaissait toutes les variantes ftHemani, il les savait même par cœur.
Lors de la première d'Hernani, Nanteuil, qui était élève des Ingres, convia tous les élèves de l'atelier au Théâtre-Français ; cela fit près d'une centaine de claqueurs résolus; on les avait fait entrer à trois heures de l'après-midi, pour éviter le tapage. Là, parmi tous les élèves des Ingres, l'école romantique était au grand complet : Théophile Gautier, Préault, Camille Rogier, Gérard de Nerval, Pétrus Borel, etc.
Mais, vers les quatre heures, voilà que toute cette masse de spectateurs se met à chanter, à fumer ; les pipes et les saucissons à l'ail sortent des poches, et l'on mange.
De sorte que le public, à son entrée, devinait plutôt qu'il ne voyait une foule grouillante au milieu d'un nuage bleu de fumée!
Puis vint la brouille de Célestin Nanteuil et de Victor Hugo, et aussitôt je louai, avec lui, un atelier où nous travaillâmes longtemps côte à côte. Il faisait alors tous ses titres de romances. Il n'était certes pas très savant, ce brave Nanteuil, ses dessins n'étaient pas toujours de haute valeur; mais quel coloriste, et que cela était charmant et d'une jolie invention!
Avant la représentai ion de sa pièce des Burgraves, Victor Hugo envoya à Nanteuil Vacquerie, le nouvel admirateur du poète. Vacquerie était porteur d'une lettre, que Nanteuil lut à haute voix. J'étais là, très vivement intéressé. Voici ce que disait à peu près cette lettre : « Mon cher Nanteuil, plus que jamais j'ai besoin d'amis comme vous ; tâchez de retrouver ces braves jeunes gens à'Hernani, cette foule d'enthousiastes... »
Nanteuil répondit simplement : « Vous direz à Victor Hugo qu'il n'y a plus de jeunes gens... Je ferai ce que je pourrai, mais, encore une fois, il n'y a plus de jeunes gens !... »
Nous allâmes cependant à la première des Bargraves, avec nos amis Baron. Leleu, Cloppel, etc. Nanteuil avait reçu une douzaine de billets pour celte représentation.
Durant la pièce, j'examinais Nanteuil : il était rouge comme une cerise; absorbé, malgré sa brouille avec Hugo, il était toujours sous le charme, il écoutait avec une attention extraordinaire, ne répondant à aucune question, frémissant.
Lorsque nous rentrâmes, à minuit, aussitôt dans notre atelier, je dis h Nanteuil :
« Tu es encore tout ému : cela t'a donc fait beaucoup d'effet? »
Mon compagnon, aussitôt, se mit à réciter quelques vers de la pièce qu'il venait d'entendre, puis, comme je restais étonné, il me dit : « Demain je te réciterai le drame tout entier... »
L'influence qu'exerça Hugo sur Nanteuil est une chose extraordinaire !
Le maître Français nous parle ensuite de Mouilleron : Mouilleron, c'était la lithographie même, un talent extraordinaire dans le métier, mais pas inventeur.
11 interpréta de façon étonnante ; ce fut, pour les Robert Fleury, les Gigoux et tant d'autres, une véritable fortune que d'avoir été traduits par lui.
Puis il nous parle de Lemude, qui eut beaucoup de talent, mais dont la production fut peu nombreuse. Il avait débuté par un chef-d'œuvre : Maître Wolfram; dès lors on ne lui parlait plus que de cette planche... Il en conçut beaucoup de chagrin, et il partit pour Nancy...
Et de Paul Huet, le peintre romantique qui osa l'un des premiers le paysage vrai, et sut trouver la couleur dans le seul crayon lithographique.
Français définit de façon amusante Pinguili , sur lequel nous lui deman-
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dons son avis : c'était un peintre pour les artilleurs, et un artilleur pour les peintres1...
Puis le maître paysagiste nous parle de Lami : c'était un esprit charmant, distingué, possédant une grande facilité.
Il fit partie des aquarellistes jusqu'à la fin ; âgé de quatre-vingts ans et plus, il produisait encore avec une ardeur juvénile.
A propos de Leroux et de Baron qui furent des dessinateurs de valeur,
Français nous raconte qu'il a publié, avec ces artistes, Mouilleron et
Nanteuil, un ouvrage intitulé : les Artistes contemporains. C'est pour cet
ouvrage que les chefs-d'ceuvre de la lithographie ont été faits. Il est
devenu introuvable.
Nous prenons congé sur ces dernières paroles du célèbre paysagiste, à
qui nous adressons nos plus sincères remerciements2.
1. Pinguili avait été conservateur du musée d'artillerie avant de s'occuper de peinture.
2. Cette interview fut prise chez Français quelques mois avant sa mort.