CHARLET
En parcourant cette suite de magnifiques dessins qui ont marqué surtout la première époque de son talent, on ne sait quel artiste opposer à Charlet, sous le rapport de la simplicité de conception et de la vigueur large du dessin.
L'illustre Gros, son maître, avait déjà dit ses qualités maîtresses dans ses vastes compositions militaires ; on retrouve ces mêmes dons chez l'artiste dont nous parlons, mais combien plus naturels et plus vrais!
Dans ce temps où son talent rayonnait davantage peut-être, Charlet ne cherchait pas à enchérir sur l'effet de ses compositions par l'addition d'un texte comique; il ne cherchait pas le suffrage du gros public, — il ne mettait qu'un titre : le Menuet, V Aumône, le Soldat musicien, etc. Quelquefois même ce titre n'existait pas.
Charlet apportait dans son art une conscience rare; travailleur acharné, il produisit beaucoup, dans cette soif de création que lui donnait la crainte de la mort avant la réalisation complète de son œuvre.
Déchirant les dessins qui ne le contentaient qu'à demi, l'artiste aimait à produire d'une seule venue, recommençant jusqu'à ce résultat qu'il cherchait, auquel on doit la fraîcheur et la tonalité si douce de ses pierres ou de ses toiles.
Les productions de Charlet ne sont pas de celles qui vont s'enfouir dans le salon d'une vanité enrichie, ou qui sont claquemurées dans un musée officiel; elles tapissent, pour ainsi dire, la voie publique; elles sont constamment sous le coup de la critique ; le journaliste, le rapin, l'ouvrier, peuvent exercer leur verve, et tout le monde admire, tout le monde se reconnaît dans ces francs et pétulants écoliers à blouse bleue, à calotte grecque, le tourlourou conscrit, l'invalide en exercice, le troupier galant; toute cette armée ancienne et moderne se mire dans ces dessins comme dans une glace fidèle.
L'homme du peuple, si souvent grossièrement interprété, ne réclame pas ici contre la ressemblance; c'est bien lui, avec sa rudesse, il est vrai, son gros tablier de cuir et ses mains calleuses, mais avec ses franches et loyales
allures, ses bras prêts à défendre la patrie, sa bourse ouverte atout veuant. [Musée des familles.)
On a une foule de variantes de ses lithographies; par suite des remaniements qu'il opérait, dans des mouvements d'humeur ou de mécontentement, ses dessins refaits ne conservaient aucunement la forme des précédents. Il est curieux de les suivre dans ces aspects différents de la même pensée.
Cette admirable retraite de Russie, ce tableau si poignant que Charlet intitule modestement Épisode, fait vivement regretter le peu de productions peintes que nous laissa cet artiste.
Quel poème, quel spectacle saisissant, que celui de cette armée d'Austerlitz, sans lois, sans discipline, devenue une horde hideuse!
Quelle unité dans la conception, quelle vigueur dans l'exécution!
Eugène Delacroix n'hésite pas à placer Charlet, au point de vue de la peinture des caractères, à côté de Molière et de La Fontaine.
Le public qui vint à ce grand artiste ne fut pas, hélas! celui auquel son ambition toute justifiée s'adressait. « Le bon sens des masses est admirable, disait-il, mais il se trompe presque toujours. »
Un bon nombre de belles planches sont restées chez l'éditeur sans trouver d'acheteurs. Quelquefois Charlet en arrivait à douter de sa propre valeur; il se montrait alors aussi sévère pour lui que pour la sottise de ceux qui le dédaignaient.
Une suite de lithographies qu'il avait faites sur l'histoire du costume de la garde impériale, et dont le succès avait été très satisfaisant, le décida à entreprendre un travail analogue. Ce recueil, intitulé la Vieille Armée française, représentait l'habillement et l'équipement de l'ancienne armée de ligne.
L'artiste fit douze planches pour commencer; leur insuccès fut tel, qu'au bout de trois mois il n'en avait vendu que pour vingt-quatre francs!
Découragé, Charlet accourut chez l'éditeur de cette œuvre; les pierres
Dessin de Charlet extrait de Nos Peintres militaires (librairie May).
lui furent envoyées sous prétexte d'une retouche. Au bout de quelques instants, les douze dessins étaient effacés sans pitié.
Les rares épreuves qui restent de ce livre sont aujourd'hui très recherchées par les amateurs; il en est de même de bien d'autres dont les pierres furent grattées ou abandonnées.
Sous le crayon de Charlet, le paysage apparaît sous des formes plus réelles, plus inspirées de la nature; les premiers plans, les terrains, sont étudiés en dehors de tout procédé de convention. Celte préoccupation de l'agencement des fonds, du décor, si nécessaire à l'établissement des figures, donne aux compositions de l'artiste une tenue d'ensemble irréprochable.
Avec quel humour Charlet nous montre les enfants! Ce ne sont ni des Boucher ni des Greuze. Comme ils ont bien un caractère propre, et comme ils disent bien ce que la courte ligne du texte leur prête! Tout cela est bien jeune, sans la moindre tendance à la niaiserie.
Charlet, du reste, même dans ses œuvres les plus comiques, a toujours copié fidèlement la nature, non pas en cherchant des monstruosités exceptionnelles, comme on le fait souvent de nos jours, mais en prenant le caractère général pour type. Ce n'est pas seulement, en effet, un admirable et naïf chroniqueur, c'est aussi un grand et profond philosophe.
Combien ses nombreuses charges dénotent une connaissance intime de nos passions et de nos instincts!
Comme Molière, il aie tact de la bonne plaisanterie, de la fine critique, et, même dans ses caricatures les plus plaisantes, il attaque toujours le ridicule sans toucher aux gens.
« 11 était bon jusqu'à la faiblesse, dit MUc Louise Leneveux, dévoué dans son amitié, généreux jusqu'à la prodigalité, et jamais il ne connut un sentiment de haine ni d'envie... » Un jour, on vint lui rapporter qu'un ami auquel il avait fait du bien disait du mal de lui. « Je sais bien, dit-il, que ce pauvre L. a une très mauvaise langue; que voulez-vous y faire? C'est une maladie, et l'on ne peut pas en vouloir à ses amis d'être malades. »
Voulez-vous une anecdote qui vous peindra admirablement le caractère de l'homme ei son talent, écoutez encore Mllc Leneveux. Un individu assez mal vêtu se présente à Charlet et lui dit : « Monsieur, comme je désire avoir un tableau magnifique, je me suis adressé à vous, parce que votre talent est apprécié de tout le monde.
— Monsieur, lui répond Charlet, je suis très fâché, mais, depuis assez longtemps, je ne peins plus ; ainsi veuillez vous adresser à un autre.
— Je vous payerai tout ce que vous voudrez, et si quinze cents francs (prix très élevé sans doute à cette époque) pouvaient vous être agréables...
— Je vous l'ai dit, je ne peins plus... »
L'individu ne se tient par pour battu ; il voit dans l'atelier un habit de grenadier de la vieille garde; il l'endosse sans mot dire, couvre sa tête d'un vieux bonnet à poil, saisit un fusil et prend une de ces attitudes que Charlet savait si bien rendre.
« Eh bien! me reconnaissez-vous, Monsieur Charlet?
— Oh, parbleu! oui, répondit l'artiste : vieille garde! »
Et Charlet fit le tableau : ce tableau était l'enseigne d'un cabaretier, et l'enseigne fit la fortune du maître!!
Comme peintre, Charlet reste le fidèle traducteur de l'armée française. 11 a compris le soldat dans sa naïveté attendrie, dans son courage intrépide et son héroïsme bon enfant, insouciant du danger.
Voici les tableaux qui nous restent de Charlet : le Passage du Rhin à Kehl (galerie de Versailles), le Ravin (musée de Valenciennes). Le musée du Louvre possède douze dessins de cet artiste; et le musée cle Rouen, la Maîtresse d'école.
On peut évaluer son œuvre lithographique à environ deux mille pièces.
Détail curieux, Charlet fut fait chevalier de la Légion d'honneur comme officier de la garde nationale ; ce ne fut que sept années après que l'on récompensa son grand talent par la croix d'officier.
Charlet fut professeur à l'École polytechnique, où, dit un rapport, « il
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composa des modèles à l'aide desquels il est défendu de ne plus apprendre le dessin ». L'artiste prend plaisir à cette époque à se moquer de tout ce qu'essayent de faire les derniers Bourbons; il « boude avec les blancs qu'il ne porte pas dans son cœur », et s'écrie ironiquement : « Dieu! que Paris est triste sans émeutes ! » faisant ainsi allusion au gouvernement de Juillet qui, né de la barricade, sans cesse troublé par elle, périt parla barricade.
De lui cette boutade si connue : « Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le chien! » De lui également cette fîère réponse : « La garde meurt et ne se rend pas, » que l'on imputa à Cambronne à la place de son dernier mot.
Vers la fin de ses jours, on le montait souvent à son fauteuil. Là, entouré de ses nobles élèves, il retrouvait la force et essayait encore de reprendre la vie en se faisant apporter ses crayons.
« 11 travaillait, nous dit encore M110 Leneveux, quelques heures à peine avant de mourir, à réunir dans un seul monument à la grande armée toutes les pages qu'il lui avait dédiées çà et là. Il terminait un Napoléon à cheval : a Oh! pour le coup, dit-il en appelant sa femme, tiens, regarde, cela vaut Géricault. »
Ce fut sa dernière œuvre et son dernier souvenir. Géricault avait été le camarade de Charlet et l'un de ses plus sincères admirateurs.
Ce fut le célèbre sculpteur David d'Angers qui s'occupa pécuniairement des obsèques de Charlet; grâce à cette généreuse amitié, les funérailles du grand artiste populaire furent dignes de lui.
De nos jours un monument très artistique, d'aspect spirituel, d'arrangement heureux, se dresse dans un quartier populeux, bien en rapport avec la physionomie simple et de bonne humeur de la vie et de l'œuvre du maître. Cette statue est comme un coup cle coude à l'indifférence des foules, qu'elle force en leur imposant l'admiration et l'effort clu souvenir.