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Matin et soir il travailla son dessin, sans pour cela, toutefois, abandonner le métier qui le faisait vivre.
Puis, les goûts très prononcés qu'il avait pour les scènes militaires poussèrent Raffet h demander les conseils de Charlet, qui le prit aussitôt comme élève, tout enchanté de voir revivre ses premiers essais dans l'œuvre embryonnaire du nouveau venu.
Tout allait donc pour le mieux, moyennant quelques commandes de dessin à la sépia et de peintures sur porcelaine, lorsque la petite vérole vint arrêter pendant deux mois l'essor de notre artiste. Après avoir achevé sa convalescence, à vingt et un ans il commence ses premières lithographies, dessins timides et de touche incertaine. L'artiste eut à ce moment conscience du peu d'études sérieuses qu'il avait faites jusqu'alors; il se sentit paralysé par son insuffisance de métier, et subitement il rechercha les conseils du baron Gros, si estimé à cette époque.
Dès lors, devenu l'élève de ce maître, Raffet concourt brillamment à l'École des beaux-arts, qu'il abandonne cependant en pleine réussite pour se consacrer à l'illustration, dans laquelle son genre semble se complaire davantage.
Une similitude étroite unit le talent de Charlet à celui de Raffet : même genre en effet, mêmes procédés employés, mêmes recherches d'esprit dans la composition et dans le dessin.
Raffet cependant pratiqua peut-être davantage d'après nature; ses études apparaissent plus solides que celles de son maître.
La recherche du vrai le passionna, sans quelquefois même qu'il s'arrête aux côtés les plus rebutants de cette vérité. Dans ses scènes de la Révolution, entre autres, il se livra à des études d'après nature sur des têtes détachées du cadavre auquel elles appartenaient. Quelquefois même il poussa son amour pour l'exactitude jusqu'à garder ces tristes modèles une semaine, faisant tous les jours des études nouvelles, au fur et à mesure de la décomposition.
Dessin de Raffet, extrait des Journées révolutionnaires, par M. Armand Dayot (librairie Flammarion).
L'artiste recherchait cette technique macabre; il la considérait comme indispensable pour l'interprétation vraie des sujets de guerre, de carnage et de mort.
Il en vint même à se désintéresser des scènes dont il n'avait pas été témoin; las de rendre de chic le grouillement enfiévré et la fougue impétueuse des batailles, il accourt à Anvers, où il assiste au siège de cette ville. Puis il entreprend des voyages nombreux, qu'il choisit en raison de ses futures productions : il part avec le prince Demidoff pour la Russie méridionale, source féconde d'observations et de progrès rapides, d'où l'artiste nous rapporte une magnifique série de cent planches lithographiées. Nous le retrouvons ensuite en Espagne, puis en Italie, où Raffet suit les opérations militaires des Autrichiens. Il arrive à Rome quelques jours après l'entrée des Français.
Il faut lire dans l'ouvrage de M. Demidoff la part qui revenait à notre artiste clans toutes ces excursions et voir les superbes planches dont fut illustrée cette grande publication.
Pour nous, dit M. Aug. Rry, nous nous rappellerons toujours un épisode que RafTet nous conte lui-même, avec ce sens pittoresque et ces gestes significatifs qui n'appartenaient qu'à lui.
« J'étais occupé à faire du croquis au camp de Vosnessonsk, nous dit-il, étudiant de mon mieux ces soldats si nouveaux pour moi. J'avais autour de moi un assez grand nombre d'officiers, lorsque tout à coup, en relevant les yeux, je me retrouve seul assis sur mon pinehard; mes admirateurs étaient à une distance respectueuse, et j'entends une voix qui me dit : « Ron- « jour, Monsieur Raffet... » Je me retourne, et je me trouve face à face avec un homme de haute taille, l'empereur de toutes les Russies!... Je porte vivement la main à ma casquette, et, fort interloqué dans le premier moment, je balbutiai une réponse assez confuse. L'empereur voulut voir mes dessins, me répéta mon nom plusieurs fois, et enfin me donna un officier d'état-major pour me piloter comme bon me semblerait. J'offris à Leurs
Majestés un Souvenir du camp (aquarelle), et je reçus en échange deux joyaux enrichis de diamants. »
A Grenade, il fut appréhendé par une sentinelle et prisonnier pendant deux heures. Voici pourquoi : l'artiste dessinait des grenadiers antiques, sculptés du temps de Philippe V pour le moins, sur la porte d'un grand édifice qui n'était autre qu'une caserne d'artillerie. Or, l'officier du poste ne voulait pas relâcher le peintre, d'ahord parce que Grenade est une ville forte, ensuite parce que la maison était un lieu essentiellement militaire, d'où le crayon était proscrit. Raffet recouvra sa liberté après une détention préventive de deux heures, « qui nous priva, dit M. Demidoff, de quatre croquis au moins, pleins de vie et de vérité, comme il savait les faire ».
Entre temps l'artiste, toujours sollicité par les éditeurs les plus en renom, illustra : la Némésis, Waterloo, les Portes de fer, le Fils de l'homme, Ncipoléon en Egypte, le Combat d'Oued-Alleg. Comme il est beau d'allure, ce grand empereur que Raffet nous représente dans cette dernière œuvre! Combien ses mouvements sont exacts, et cela dans les moindres proportions; qu'il soit de dos, au premier plan ou perdu dans la brume, on le reconnaît. Nul mieux que Raffet ne rendit l'expression altière et la rudesse sans exagération des traits de Napoléon.
Raffet eut l'idée, un moment, de consacrer un recueil à la gloire des Polonais. — Mais il abandonna bientôt ce projet, dont il ne reste qu'une planche intitulée : Infanterie polonaise marchant à V ennemi.
Son album de 1833 débute par une magnifique planche intitulée 181 S. Elle représente Napoléon, suivi de son état-major, avec cette même remarquable exactitude que nous mentionnons plus haut. Citons encore : Provins, puis Y Inspection, VŒU du maître, etc., etc.
C'est rue des Reaux-Arts n° 5 qu'il entreprit son beau tableau de Napoléon à Waterloo.
Raffet n'abandonnait pas, entre temps, ses études de peinture; il alternait avec ses dessins, se reposant ainsi d'un genre avec l'autre.
Dessin de Raffet, extrait de Nos Peintres militaires (librairie May).
Parmi les portraits que fit cet artiste, il convient de citer celui de M. Amabîe Gihaut, puis ceux du Fils de Panaris et de M. Dupont, naturaliste.
Dessin de Raffet (librairie Flammarion).
Puis une Rue de Caudebec, vue du port et du havre, des Navires, des Paysans, des Nourrices sur le bateau de la Bouille, Petit Bras, Intérieur de cuisine, etc., etc, œuvres d'une belle sincérité et conçues avec simplicité
dans l'exécution et le choix. Parmi ses études à l'aquarelle, nous parlerons de celles qu'il fit d'après plusieurs armures du musée d'artillerie.
Citons en outre de nombreux dessins de chasseurs de la garde nationale, et ses illustrations pour Walter Scott, Chateaubriand, etc.
11 exécuta également le portrait de M. Benoist des Sablons dans son uniforme ; c'était un hommage destiné à la compagnie de cet officier, qui venait de lui donner les galons de sergent. Raffet devint par la suite sous-lieutenant et capitaine dans la 11° légion de la garde nationale, où il fit dix-sept années de service. Il donna sa démission, obligé qu'il y était par ses fréquents voyages.
Effectivement, à partir de l'année 1849, Raffet séjourne presque constamment hors de France. Il va à Berlin, puis en Écosse, passe quelque temps à Vienne et en Toscane, où il revoit avec bonheur ses chers troupiers.
La mort le surprit à Gênes, en pleine jeunesse de talent et dans toute la force de l'âge.
Nous n'avons pu donner qu'un rapide aperçu des voyages et des travaux entrepris par Raffet. 11 ressort de la vie de cet artiste un enseignement suprême, à savoir : ce que peut une organisation d'élite fécondée par la volonté. Travailleur toujours préoccupé de la culture de son intelligence, avide de s'instruire, il se mit à faire du latin à vingt-sept ans : il n'avait pas fait d'études classiques à ses débuts, et la perspective d'un arrêt quelconque dans l'expression de chacune de ses idées lui fît entreprendre un travail acharné qui le mena à parfaire admirablement l'instruction rudimentaire qu'il avait reçue dans son jeune âge. « Son esprit était gai, sympathique, nous dit M. Eugène Tourneux. Doué d'un grand bon sens, d'un esprit vif et d'un excellent cœur, il était volontiers causeur et nous surprenait par la variété de ses vues; mais il procédait toujours, si je puis m'exprimer en peintre, par la masse, et revenait ensuite au détail. Mais au milieu de toutes les choses nouvelles que lui offrirent de nombreux voyages, on peut affirmer qu'il garda toujours l'instinct de l'enfant du faubourg Saint-
Dessin de Raffet, extrait de Nos grands Peintres militaires, par M. Armaud Dayot (librairie May).
Antoine et l'amour passionné du soldat. Il eut le rare bonheur d'être fort apprécié par ses confrères les artistes, et, de son côté, il rendait justice à ceux qui n'élaient pas dans sa voie. »
Nous pourrons dire en terminant que les pensées de Raffet, claires et
Dessin de Raffet (librairie Flammarion).
poétiques, étaient de celles qui veulent être disséminées et répandues à un nombre considérable d'exemplaires.
Raffet restera grand dans l'histoire de l'art pour avoir exprimé, avec un crayon incisif, les mœurs militaires de plusieurs époques, et admirablement pénétré dans la vie intime des pays qu'il lui a été donné de parcourir et d'étudier.
Parlant de Charlet et de Raffet, M. Giacomelli s'exprime ainsi :
« Charlet semble avoir taillé dans un bloc de pierre^sa statue de soldat de
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l'Empire. Son grognard a la vigueur du corps et la sérénité de l'âme : je le trouve superbe, et c'est à peine si j'ose reprocher parfois à Charlet la négligence du dessin. Mais il ne m'est jamais venu à l'idée que la face de ce héros, immobilisé par le peintre dans une allure sculpturale, pouvait s'animer, et son bras se lever pour frapper. »
3v5«: Se
Dessin de Gavarni (librairie Flammarion).
Quelle différence avec le soldat de Raffet! Regardons ensemble les grenadiers du 32e de ligne : Prêts à partir pour la ville éternelle. L'artiste a représenté l'angle d'un peloton; trois soldats sont en vue... c'est toute notre jeune armée! Quelle énergique volonté empreinte sur ces visages aux pommettes saillantes, quelle intelligence dans le regard, quelle vérité dans l'attitude de ces formes souples et dures comme des lames d'acier!... et leurs pieds, voyez leurs pieds! La statue est vivante, et non pas scellée au sol; un roulement de tambour, en avant! marche! et les voilà partis de ce
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de ce pas régulier et rapide, si victorieusement rendu dans le Drapeau du 17* léger...
Dessin de Daumier (librairie Flammarion).
M. Auguste Bry, à<mslta/fet, sa Vie et ses Œuvres, nous conte cette anecdote, qui montre l'étonnante révélation subite de l'artiste dont nous nous occupons.
« Au commencement de l'année 1830, Raffet fit paraître un album dans
lequel on remarquait deux planches capitales : la Moskowa et surtout Waterloo. Un jour que M. Gros, notre grand peintre de batailles, passait sur le quai, il sarrête devant l'étalage d'un marchand d'estampes. 4
« — Combien ce Waterloo ?
« — Un franc.
« Puis, après l'avoir examiné attentivement :
« — C'est beau, très beau! De qui est ce dessin?
« — D'un jeune élève de M. Gros qu'on appelle Raffet.
« — Vous êtes dans l'erreur; M. Gros n'a pas d'élève de ce nom.
« — Pardon, Monsieur, mais c'est la vérité que je vous dis; plusieurs de ces messieurs me sont connus, et c'est ainsi qu'ils appellent un de leurs camarades d'atelier.
« — Vous n'avez pas sans doute la prétention d'être mieux renseigné que moi? Je ne connais pas ce Raffet, et je suis le baron Gros. »
« Le marchand salua en ajoutant :
« — Je n'avais pas l'honneur de vous connaître, Monsieur le baron, mais je vous répète que je suis parfaitement sûr de ce que j'avance.
« Arrivé à son atelier, M. Gros demande s'il y a parmi les élèves un nommé Raffet; plusieurs de ses camarades répondent affirmativement, et notre ami se lève en disant à son maître :
« — C'est moi.
« — Ah! c'est vous qui avez fait cela? lui demanda-t-il en lui montrant la lithographie qu'il venait d'acheter. Et d'après qui avez-vous fait celte planche?
« — Mais, d'après personne, répondit timidement l'élève; j'ai lu les relations de celte grande bataille, et j'ai composé mon sujet.
« — Alors que venez-vous faire ici ?
« — Je viens apprendre ce que j'ignore.
« — Soyez moins modeste, mon ami, vous n'ignorez pas grand'chose, lui dit le grand artiste en lui frappant familièrement sur l'épaule, et vous savez qu'en fait de batailles je m'y connais. »
ET LES ILLUSTRATEURS
Horace Vernet, Charlet, Bellangé et Raffet furent les polémistes du crayon, épris de la légende impériale plutôt par son côté artistique, son mouvement épique et le triomphe de ses batailles. Ils luttent pour le libéralisme qui réunit leurs quatre opinions, tantôt avec la touchante bonhomie de la chanson, tantôt avec la verve mordante d'un pamphlet.
Parmi les nombreux artistes que tenta la lithographie, nous voyons encore les peintres les plus célèbres. Gros et Ingres s'y essayent timidement, sans s'attarder à cette formule mal en rapport avec leur talent, — puis Delacroix, dont la puissance et la vigueur dans le dessin trouvent dans la lithographie un moyen d'expression qui séduit.
Girodet s'exerça également dans ce genre, où il reste plutôt inférieur par la sécheresse de ses contours et la coloration un peu froide de ses compositions.
Citons encore Bonington, très goûté par ses productions à la fois délicates et fermes; puis Devéria, dont nous avons déjà examiné l'œuvre très intéressante de dessinateur; puis Léon Cogniet, le vénéré maître de tant d'illustres artistes de notre temps; et Decamps, dont l'œuvre très variée nous montre à la fois des scènes militaires, des caricatures politiques d'une violence critiquable, des croquis d'animaux, de beaux paysages d'Orient et des ouvrages sentimentaux dans une note attendrie à l'excès, très en vogue à ce moment.
Nous voyons apparaître aussi Gavarni, au talent souple et agréable. Son
Dessin de Grandville, extrait des Animaux peints par eux-mêmes (édition Hetzel).
nom reste plutôt fidèlement attaché à la caricature, dans laquelle il excella, sans toutefois tomber dans le grotesque.
Le genre de Gavarni, d'une allure féminine plutôt, critique spirituelle-
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ment les ridicules de son temps ; la légende qui accompagne les dessins de cet artiste est d'une grande finesse et d'une forme très littéraire.
Lithographie de Grandville extraite des Journées révolutionnaires de M. Armand Dayot
(librairie Flammarion).
Daumier réussit plutôt dans la caricature politique; son crayon s'attaque aux faiblesses bourgeoises, flétrit les niais et nous attendrit sur le sort des humbles. D'une belle couleur, d'une facture large et très personnelle, l'œuvre de Daumier est d'un caractère d'art très élevé.
Mentionnons encore les Grandville, les Monnier, les Pigal, artistes plutôt humoristes que caricaturistes. Grandville, plus particulièrement, a laissé des pages d'un haut intérêt. Ses dessins pour les Fables de La Fontaine enlre autres sont d'un esprit très supérieur, et très en rapport avec la fine philosophie du texte. La valeur de celle publication peut être comparée avec avantage, croyons-nous, à l'illustration que nous a laissée Gustave Doré de cette même œuvre.
A cette époque, Eugène Lambert exécuta des dessins sur le même texte pour la maison Hetzel, apportant à son exécution une vérité dans le détail qui n'existait pas chez ses deux prédécesseurs.
De Grandville également les Métamorphoses, dont les dessins témoignent d'un esprit et d'une observation tout à fait originaux.
Et Grévin, au parisianisme si aigu, qui créa un genre bien personnel et ex alla au plus haut point la grâce prétentieuse de la femme légère.