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GUSTAVE DORÉ

Dessin de Gustave Doré, pour le Tour du monde (librairie Hachette).

Pas un sapin, pas un rocher ne manquait.

Horace Vernet ne fit-il pas le portrait du frère Philippe dans ces mêmes conditions d'extraordinaire mémoire des yeux, alors que ce vénérable ecclésiastique, dont le nom reste pieusement attaché à l'organisation des ambulances de la guerre de 1870, refusant de poser devant l'artiste, celui-ci vint le voir à plusieurs reprises dans une cellule de la rue Oudinot, et fixa les traits du frère malgré lui, aidé seulement de sa merveilleuse faculté de souvenir visuel!

Avec cette belle insouciance du côté métier et cette sorte de divination des arts, il sculpta, peignit et grava, souvent avec bonheur, mais toujours avec esprit. Chacune de ses œuvres si diverses est marquée au coin d'une originalité et d'une élévation incontestables.

C'est à ces mêmes dons que Doré dut un talent de violoniste très enviable.

Les exercices de souplesse le passionnèrent vivement. Il y fut d'une habileté surprenante. Celte double faculté d'agilité du cerveau et du corps n'est pas, croyons-nous, sans quelque intérêt. Le théâtre, les clowns, le cirque, furent ses plaisirs favoris depuis son plus jeune âge.

Quelles joyeuses caricatures nous devons à Gustave Doré! De quelles fantaisies charmantes il parsema le Journal pour rire de Philippon !

Son esprit surabondant, très souvent supérieur à celui du texte à illustrer, peut-êlre alla-t-il quelquefois hors limites, par l'hilarité débordante qu'il provoquait malgré la pensée de l'auteur ; mais nous douions que le lecteur dût s'en plaindre jamais.

11 reste à notre époque fort peu de reproductions originales de Doré, malgré l'œuvre toute colossale qu'il créa.

La perte irréparable du dessin gravé directement sur bois en est la cause. A cette époque, en effet, comme nous le verrons plus loin, les procédés de reproduction étaient encore très incomplets. Que de chefs-d'œuvre furent détruits par la défectuosité de ces moyens !

Toute l'œuvre de Doré illustrateur, et de tant d'autres artistes de cette belle période, ne nous est à présent représentée que par des gravures.

Les anecdotes sur Doré sont fort nombreuses et d'un tour, d'une finesse bien particulière. Un jour qu'il avait invité à dîner le directeur général des postes, il s'ingénia à recevoir son hôte de façon originale. La salle à manger, en effet, avait l'aspect administratif d'un bureau postal, les serviettes étaient pliées en enveloppes, les sucreries étaient posées sur des bulletins télégraphiques, les bouchées à la reine servies sous forme de billets doux, les glaces modelées en boîtes à lettres, etc.

Une autre fois, recevant à sa table l'auteur des Guides Joanne, chaque convive trouva sous un globe de verre rempli de fleurs un exemplaire desdits Guides, dont Doré voulut lire à chacun des extraits. D'un ton très sérieux, l'artiste cita des phrases comme celles-ci : « Telle auberge est recommandable par la beauté de ses servantes, » ou bien : « Cette cathédrale est belle, quoique gothique... » M. Joanne, effrayé, saisit aussitôt un de ses volumes, et ce n'est que lorsqu'il s'aperçut de la facétie de son illustre ami que les rires furent unanimes.

Nous citerons encore les discours en allemand et en anglais qu'il aimait à prononcer, alors qu'il arrivait si bien à mimer et à donner l'illusion de ces deux langues, sans toutefois les connaître.

De lui aussi ce mot piquant, quelque peu dur même, qu'il décocha à un mauvais peintre portraitiste en quête d'une plaisanterie à faire à un ami. « Faites-lui son portrait », s'écria Doré1.

L'artiste parlait rarement à la légère ; doué d'une mémoire peu commune, il se souvenait des moindres promesses, témoin cette anecdote. Un jour que Doré dînait avec son ami le littérateur E. Forgues (c'était en 1864), dans la chaleur d'une discussion, le célèbre dessinateur paria toute son œuvre contre celles de son adversaire qu'avant deux ans les Français seraient

1. Nous empruntons ces anecdotes à Mme Roosevelt, qui a écrit un livre fort documenté sur G. Doré.

Dessin de Gustave Doré, extrait du Baron de Munchausen (édité à la librairie Furne).

maîtres du Rhin. — Le pari fat tenu. Grand fut l'étonnement de M. Forgues lorsque, au bout de deux ans, il vit arriver chez lui des commissionnaires lourdement chargés, qui portaient un ballot des œuvres les plus importantes de Gustave Doré.

Gustave Doré conçut des effets étranges; il les rechercha, sans toutefois s'inquiéter de leur justesse. L'idée même du texte, la préoccupation de l'interprétation exacte, lui importaient peu, pourvu que les pages qu'il imaginait fussent belles; c'est ainsi que dans sa Bible nous voyons une foule suivre l'enterrement d'Abel...

Avec cette habileté incomparable qui est une caractéristique de sa fertilité, Doré en arrivait à lutter de vitesse avec les autres artistes, quand toutefois sa supériorité pouvait être en jeu. Lorsqu'il fit sa Bible pour Marne, concurremment avec celle que Bida exécutait pour Hachette, le grand dessinateur s'écriait : « Mais il ne peut pas arriver au succès avant moi, j'aurai terminé bien avant lui ! »

Pour obtenir X effet dans toute l'intensité qu'il voulait, Doré enduisait complètement ses bois de noir, puis, avec de la gouache superposée, en valeur, il atteignait un résultat éclatant, théâtral, féerique même, sans effort.

« Doré usa d'un procédé qu'il n'utilisa que très rarement dans la suite (il s'agit de l'illustration des Aventures de Bon Quichotte). Il dessina sur le bois à l'aide d'une plume, et le graveur, n'ayant plus à interpréter, devant uniquement faire un fac-similé du dessin qui lui était soumis, se retrouvait dans les conditions les plus favorables au graveur sur bois. Aussi ce livre, traduit par l'artiste avec une intelligence absolue du sujet, est-il excellent sous le rapport de la reproduction. » (Duplessis.)

Gustave Doré obtint en France un succès aussi grand que légitime, comme

dessinateur. Ses tableaux, trop grands d'abord, d'une insuffisance trop

marquée dans* le dessin, d'une exagération emphatique du mouvement, ne

le mettent comme peintre qu'au second plan. Malgré l'engouement des Anglais, qui ouvrirent à Londres une exposition permanente des œuvres peintes de l'illustrateur, il est bien évident que Doré ne se révéla jamais peintre dans les toiles qu'il nous a laissées, à part quelques rares exceptions cependant dans le paysage, dont il fixa des visions bien personnelles et d'une belle émotion d'art.

La production de Gustave Doré, nous l'avons dit, est énorme. Les œuvres dans lesquelles sa grande verve et son imagination excessive purent prendre librement leur essor lui furent contiées.

Le Rabelais illustré le consacre désormais, ainsi que la Divine Comédie et le Don Quichotte. Puis viennent presque successivement : les Contes drolatiques de Balzac, les Contes de Perrault, Atala, la Bible, le Paradis perdu de Milton, les Fables de La Fontaine, Roland furieux, des gravures nombreuses sur l'Espagne, sur Londres, etc.

Lorsque la guerre avec la Russie éclata, Doré eut l'idée de fonder un journal consacré entièrement à l'illustration des faits d'armes des troupes françaises et anglaises. Cette publication s'intitula Musée anglais- français. Imprimée en deux langues, les partisans de la glorieuse alliance des nations amies se la disputèrent. « Exceptionnellement, dit Doré, le premier numéro fut celui qui causa l'impression la plus vive. »

Le journal cessa de paraître à la fin de la campagne de Russie.

Parmi les tableaux de Gustave Doré, nous citerons :

La Bataille de l'Aima, le Dante et Virgile sur l'étang glacé où sont retenus les traîtres à leur patrie, Entrée du Christ à Jérusalem, le Tapis vert, le Néophyte, la Mort d'Orphée, œuvres d'une harmonie sans justesse, d'un dessin défectueux, mais d'une ingéniosité de composition très réelle.

A propos de XEntrée de Jésus à Jérusalem, il nous revient une amusante anecdote :

Doré avait presque complètement peint son tableau de chic, mais l'âne du premier plan était informe, il fallut recourir à la nature. Alexandre

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Dessin de Gustave Doré pour le Voyage en Espagne (librairie Hachette).

Dumas fils et Giacomelli se chargèrent d'amener la bête demandée à l'atelier de l'artiste. Ce ne fut pas chose facile : l'un tirait à hue, l'autre à dia,

m L'ILLUSTRATION

mais l'âne restait rebelle '; pendant ce temps, Doré, du haut de son échelle, regardait tout simplement son modèle. Ne pouvant faire de croquis, Farliste s'inspirait de la bête, fort de sa mémoire visuelle.

Lassés d'efforts inutiles, Dumas et Giacomelli remmenèrent l'animal. À leur retour ils purent constater que le document cérébral avait, pour ainsi dire, suffi à Doré. Si le dessin de l'âne n'était pas impeccable, il avait été tout au moins rectifié à souhait.

Ajoutons que l'artiste débuta au Salon de 1848 : il avait quinze ans.

La sculpture tenta également Doré dans sa manifestation créatrice de la forme; ses doigts habiles au service de son cerveau effervescent modelèrent des œuvres d'un sentiment religieux très pur, comme la Madone, des groupes mythologiques d'une puissance réelle, comme celui de la Parque et l'Amour, et des compositions d'ornements d'une valeur très artistique, comme son vase en bronze.

L'exagération dans les proportions de ces œuvres, étant donnée leur faiblesse d'exécution, est bien regrettable; tous ces sujets eussent gagné à être moins importants.

La dernière œuvre sculpturale de Gustave Doré fut le monument d'Alexandre Dumas, cet autre génie d'une surabondance d'imagination dans laquelle on trouverait facilement quelque analogie avec celle de l'artiste qui nous occupe.

D une composition un peu lourde, cette statue nous plaît cependant par les idées heureuses d'arrangement et l'intelligence qui suppléent la facture rudimentaire de l'ensemble.

Revenons à la partie essentielle du talent cle Doré, à ses travaux de dessinateur. Ce fut surtout pour la maison Hachette que Doré prodigua son étonnante verve ; citons les romans qu'il illustra pour la belle collection du Journal pour tous; puis les pages étincelantes dont il orna les Émotions de Polydore Marasquin.

La critique d'art n'a parlé nulle part de cette dernière publication : la

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critique semble parfois ignorer qu'il peut y avoir des œuvres tout à fait remarquables dans des livraisons à deux sous.

Les chefs de la maison Hachette devinèrent le grand talent de Doré, malgré la critique, et c'est alors qu'on lui confia l'illustration du Dante, qui inaugura la série étincelante des succès du grand illustrateur. OEuvre dramatique et puissante, conçue alternativement avec les Aventures du baron de Munchamen, d'une drôlerie et d'un comique irrésistibles.

Cette originalité cérébrale empêcha souvent Doré de rester dans les limites de l'illustrateur exact. Ses Fables de La Fontaine sont évidemment conçues dans un esprit tout autre que celui du bonhomme. Ses dessins n'ont pas cette qualité de simplicité qui fait tout le charme de cette poésie fine et légère ; dans les Contes de Perrault, Doré est bien supérieur : là toutes portes sont ouvertes à la fantaisie de cette imagination féconde.

En ses œuvres la lumière se joue, ardente ; la couleur rappelle les eauxfortes de Rembrandt, dans l'aspect seulement, puisque la science solide du dessin manque totalement. Depuis Gallot, peut-être, nul ne s'est affirmé plus nettement « drôle », plus singulièrement « cocasse », dans une facture rien qu'habile, dans des compositions si faciles et dans des effets si surnaturels.

Mourant, Doré disait à ses amis : « Il faut me relever, j'ai à achever mon Shakespeare. » Dans cette dernière œuvre, le grand artiste désirait se mesurer avec les illustrations remarquables que sir John Gilbert en avait faites.

On payait à Doré une lithographie quarante francs à ses débuts, et ce n'était point mal. Veut-on savoir combien on paya au même artiste, vingt ans plus tard, pour l'illustration de Londres, par exemple? Deux cent vingt mille francs, paraît-il!

« Doré est à ne point disséquer, mais à prendre en bloc : son œuvre est alors d'un homme extraordinaire, plus même, unique! » s'écrie M. Béraldi; et nous sommes tout à fait de l'avis du distingué bibliophile. Qu'importent certaines faiblesses à côté du réel génie! Que nous fait, quand nous résumons notre impression si grande, cette absence de métier évidente? Alors que

nous sommes émus, à quoi bon chercher la critique dans une satisfaction d'art profondément ressentie?

Doré fut certes très discuté; il se débattit fièrement, et souffrit même un peu, dans sa vanité atteinte, de toutes ces égratignures à son œuvre; mais d'autre part combien dut lui être douce l'admiration un peu exagérée, il est vrai, que l'Angleterre lui manifesta dans ses dernières années!

M. Ronjat, un dessinateur de mérite, qui eut ses succès à côté des grands noms qui nous intéressent, nous a conté que Feyen-Perrin, ami intime de Doré, collabora souvent avec le maître, notamment dans sa toile intitulée le Tapis vert, dont il indiqua la perspective, équilibrant aussi les personnages mis en scène, leur donnant leur place exacte, les mettant à leur plan.

Doré, nous dit notre aimable interlocuteur, se laissait aller toujours à sa fantaisie, à sa vision exagérée des choses; quand il avait un clocher à représenter, il en dessinait dix; il n'hésitait pas à mettre un troupeau d'oies là où la description de l'auteur en demandait une seule.

Après même qu'il eut illustré sa belle Bible, son Don Quichotte, Rabelais, sur l'instance de ses intimes qui lui conseillaient fermement de consolider son génie par des études sérieuses d'après nature, Doré entra résolument à l'atelier Cogniet. Savez-vous qu'il ne resta là que quinze jours à peine? Vous expliquez-vous l'impossibilité dans laquelle'le grand artiste se trouvait d'étudier la nature? « Je n'ai pas besoin d'apprendre la forme, s'écriait-il; je la vois, je la sens, je ne puis me dégager de ma vision personnelle, je m'inspire de mon modèle, il importe peu que j'aille plus loin que ce souvenir qui me reste au cerveau, il me semble que j'ai vu tout cela! »

C'était, continue M. Ronjat, l'homme imperfectible par excellence; il ne donnait que ce qu'il pouvait; ses facultés étaient innées, il lui était impossible de les faire progresser. Il fit de l'eau-forte très curieuse immédiatement. Son énorme planche du Néophyte, d'après son tableau, entre autres, révèle tout d'un coup la dernière expression de tout son talent de graveur.

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11 joua du violon très agréablement sans presque avoir appris; il était doué d'une voix de ténorino charmante, aussi naturelle que tous ses autres

Dessin de Gustave Doré pour le Voyage en Espagne (librairie Hachette).

dons. Et avec cela quel gymnasiarque consommé il y avait en lui! quelle souplesse était plus comparable à celle de son prodigieux esprit!

Je me souviens de lui avoir vu faire, au haut de la cathédrale de Strasbourg, des équilibres dans* « le vide » d'une incomparable hardiesse ; si vous l'aviez vu aux bals masqués que donnait Feyen-Perrin ! Ah! cette aimée

qu'il avait si spirituellement incarnée, cette série de pirouettes à son entrée, et ces mouvements de torse!

Quand Doré allait en voyage, il bourrait ses poches de « bois », et quand l'envie lui en prenait, pendant un arrêt du train, aussitôt il crayonnait. Il voyait son dessin sur le « bois ».

M. Ronjat nous cite encore ce jeu favori de Gustave Doré, qui prouvera d'une façon bien certaine l'étonnante faculté imaginative du grand artiste ; sur une feuille de papier il dessinait douze pieds, douze mains, et puis, d'un simple trait unissant ces extrémités, les têtes et les corps de douze personnages apparaissaient, composés à souhait.

A rapprocher de l'égale facilité d'Émile Bayard, qui s'amusait volontiers à construire un personnage, bien en proportions, dans un mouvement naturel, avec cinq points marqués au hasard sur du papier; chacun de ces points lui indiquait la tête, les deux pieds et les deux mains. Doré, du reste, connaissait tellement la décomposition du mouvement, qu'il en était arrivé à composer lui-même du premier coup chacun des temps de la marche, de la course, etc.; il plaçait ensuite ces images toutes réunies dans un kaléidoscope, au grand ravissement de ses amis, qui voyaient marcher et courir parfaitement lorsque l'appareil tournait.

M. Prunaire, graveur habile de la plupart des œuvres des artistes que nous venons d'étudier, a bien voulu, au hasard de ses souvenirs, causer avec nous et nous donner aussi quelques renseignements intéressants.

Doré, nous dit-il, souffrait, comme une femme du monde, de la moindre critique; sa colère parfois l'eût poussé aux extrêmes les plus regrettables vis-à-vis de Burty, de Théophile Gautier et autres princes de la critique; ceux-ci, du reste, attaquèrent l'exécution de la peinture de Doré avec une ténacité plutôt mal fondée, car l'artiste dont il est question, malgré la grande idée qu'il avait de ses toiles, ne montra guère son génie

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véritable que dans son œuvre dessiné. — L'erreur de la critique était de vouloir traiter Doré en peintre exécutant, alors que, comme vous le savez, les tableaux du grand illustrateur ne furent jamais que des dessins de petites dimensions qu'il mettait ensuite simplement au carreau pour les agrandir. Or, naturellement, ces croquis de premier jet, sans une science approfondie du dessin, mettaient en relief des incorrections souvent grossières qui, une fois enluminées, prenaient des proportions extravagantes.

M. Davillier, avec qui Doré fît un voyage en Espagne, m'a raconté, continue M. Prunaire, l'étonnante vision préalable que son camarade de route avait de toutes choses, à ce point que les expositions d'art ne lui étaient d'aucun agrément, parce que, disait-il, tous ces tableaux, toutes ces productions, il les refaisait mentalement, sans se donner la peine d'apprécier ce que les autres avaient exprimé; de même pour la lecture, que son imagination surabondante jugeait inutile, puisque les idées rendues par l'écrivain s'entre-croisaient avec les siennes, luttaient et s'enfuyaient enfin de l'autre côté du texte...

Doré, à ses débuts, et même bien après, ne rechercha jamais beaucoup le luxe qu'il voyait déjà poindre dans les ateliers de ses confrères. Quelques bibelots disparates dansaient çà et là dans la pièce quelconque qui lui servait de salle de travail. De vastes rayons formés de planches brutes recouvertes de « bois », une grande table, et c'était tout. L'artiste allait d'un coin à un autre, travaillant à plusieurs sujets à la fois, au hasard de ses dispositions. Son bonheur était de retenir à ses côtés un ami avec lequel, tout en dessinant, il s'entretenait de mille choses, satisfaisant ses moindres curiosités; il déployait la plus franche bonhomie avec son interlocuteur. 11 avait acheté une scie circulaire avec laquelle il découpait au fur et à mesure ses bois. « Cela me donne de l'exercice, disait-il, et ce bruit m'amuse. » Les dimensions diverses dans lesquelles il dut exécuter Londres et le Rabelais, notamment, avaient rendu utile, presque indispensable, ladite scie, car Doré ne savait jamais au juste la proportion dans laquelle

il exécuterait telle et telle scène, et bien souvent l'artiste fit-il d'un grand dessin un minuscule cul-de-lampe.

Doré, plus tard, notamment quand il habitait rue Saint-Dominique et ensuite rue Bayard, où il mourut, donna des soirées d'une grande gaieté, que je ne puis comparer qu'à celles que donnait OfTenbach. Doré invitait plus particulièrement des hommes, et Mme Doré présidait ces joyeuses réunions. Maigre, parcheminée, enfouie sous des dentelles, l'aimable maîtresse de maison ressemblait d'une manière bien frappante à ces mystérieuses bohémiennes espagnoles que dessina son fils.

J'étais présent lorsque Doré vint annoncer qu'il était nommé chevalier de la Légion d'honneur. C'était à un théâtre fameux à cette époque, à l'Ecole de la Tour - d'Auvergne , dirigée par Achille Ricourt, professeur d'Agar, la grande comédienne. On donnait \&Méclée de Legouvé. Le célèbre dessinateur avait pour Agar une admiration toute particulière. Aussitôt dans sa loge, Doré se précipita dans les bras de l'actrice fameuse en s'écriant : « Je suis décoré. »

Doré eut également pour Sarah Bernhardt un culte fervent. Je me souviens qu'il me pria un jour de la lui faire connaître personnellement. J'objectai alors le peu d'autorité que j'avais pour servir d'intermédiaire dans la circonstance, et m'étonnai vivement de cette timidité surprenante de la part de mon illustre ami.

« Quand on s'appelle Doré, lui dis-je, on se présente soi-même! »

A quelque temps de là, en enlrant dans l'atelier de Doré j'aperçus de tous les côtés le portrait de la grande tragédienne, de profil, de face!... « Quelle tête exquise ! quel nez divin ! quels yeux ! s'écria l'artiste en m'accueillant; je l'ai vue; j'ai profité de votre conseil! »

Cette anecdote me remet en mémoire un autre cas frappant de manque de hardiesse : il s'agit de Ponsard, membre de l'Académie française. L'auteur applaudi de l'Honneur et V Argent, de Charlotte Corday, me pria un soir de l'accompagner dans les coulisses de la Porte-Saint-Martin, où

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l'on jouait les Eirangleurs de l'Inde. Il désirait saluer Agar, l'interprète principale de cette pièce, et n'osait pas se hasarder tout seul dans les corridors particuliers qui conduisent aux loges d'artistes.

Au plus fort de sa célébrité, Gustave Doré me disait quelle énergie il fallait qu'il déploie pour résister aux charmes et aux entraînements de la vie parisienne, évitant presque toujours, à la fin des soirées passées au théâtre ou dans le monde où l'on s'amusait ferme, le moment du souper.

Il se sauvait, absolument en cachette, pour pouvoir travailler de bonne heure le lendemain matin.

Il possédait, accroché dans un coin du mur d'une des salles où il travaillait, une lithographie de Daumier jeune, qui avait avec lui une réelle ressemblance. Le maître reconnaissait lui-même cette coïncidence avec un certain plaisir.

Un détail pour finir : Doré détestait la campagne; il ne voulait point en entendre parler. « Qu'aimez-vous donc dans ces paysages que vous contemplez, toujours les mêmes, ces arbres monotones à la fin, cette rivière sans cesse pareille? »

N'était-ce pas Doré qui, au retour d'un voyage à la Grande Chartreuse, n'avait conservé pour tout souvenir des sites qu'il avait traversés que celui du goût exquis de la liqueur que l'on y fabriquait!

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