EMILE BAYARD
« Issu de parents bourguignons, conçu à Naples, je naquis à la Fertésous-Jouarre ; » c'est ainsi qu'Émile Bayard aimait, en riant, à expliquer son origine.
Ce grand artiste, dont le nom restera plus mémorable comme dessinateur que comme peintre, mourut au Caire, où il hivernait dans l'intérêt de sa santé ébranlée; il n'avait pas cinquante-quatre ans. Il avait reçu dans cette ville le plus cordial accueil de la part de son ami M. Rostovitz-bey, qui recueillit pieusement son dernier soupir et mérita dignement de la famille absente, qu'il représenta aux obsèques brillamment organisées par ses soins dévoués.
Emile Bayard fut un très fécond producteur. Son œuvre est immense, surtout quand on réfléchit à la brièveté de sa carrière. Nous avons connu des personnes qui le croyaient mort bien avant qu'il ne le fût, sous le prétexte — un peu égoïste, du reste — qu'il avait amusé leur jeunesse.
Dès le collège, l'artiste se révéla; les charges les plus plaisantes inondaient son pupitre, et déjà, âgé de quinze ans à peine, de son banc d'écolier, il collaborait au Journal pour rire de Philippon avec Gustave Doré.
Avant d'entrer au collège Sainte-Barbe, Bayard était resté quelque temps au lycée Saint-Louis, où il avait comme professeur le célèbre historien, futur ministre de l'instruction publique, Victor Duruy. Il eut un jour avec son maître une altercation amusante. Bayard, qui passait presque tout son temps à dessiner, se trouva un jour fort embarrassé lorsqu'il fallut lire, sur l'ordre du professeur, les notes qu'il « aurait » dû prendre au cours précédent. Tout à coup l'idée vint au jeune homme de lire tout simplement, dans le livre de l'historien distribué aux élèves, le passage relatif à ce qui lui était demandé. Comme, après lecture faite, le maître complimentait Bayard, celui-ci, ébahi, s'écria : « Eh bien, vous n'êtes guère modeste! c'est votre propre prose que je viens de lire ! » Cette irrévérencieuse sortie valut à son auteur un tour de porte qu'il aimait à se rappeler.
Pendant le siège de Paris, Duruy, qui avait le grade de commandant dans la garde nationale, remit en mémoire cette anecdote à Bayard, qui comptait parmi ses « hommes », et l'historien avoua à l'artiste qu'il avait joliment ri ce jour-là.