RIOU
Riou est un dessinateur de valeur; son talent excelle surtout dans la représentation des forêts inextricables, des cours d'eau et des torrents inconnus d'où émergent les formes massives des hippopotames et la tête tortueuse des caïmans; il reste l'évocateur par excellence de l'inconnu. Tantôt il fouille la jungle, tantôt il court la brousse. Riou était évidemment l'interprète indiqué de tous les grands explorateurs.
L'artiste excelle surtout dans le paysage, dont il a des visions très personnelles, bien qu'un peu inspirées de Gustave Doré, son maître, dans leur effet et leur interprétation quelquefois fantastiques. Si les personnages que Riou nous représente ne sont pas toujours d'un dessin très châtié, combien ils sont justes d'allures et de mouvement!
Voyez ces nègres, comme ils ont bien l'air d'avoir été dessinés d'après nature, alors que bien souvent Riou ne les aperçut qu'à travers le récit pittoresque, du voyageur, sans autre document.
Cette intuition spéciale des pays inconnus, cette faculté rare dans la compréhension et l'expression, devaient attirer à Riou les sollicitations de tous les grands explorateurs. Tous, en effet, eurent recours au talent de l'artiste; ce furent Victor Girard, le colonel Gallieni, Stanley, de Brazza, le capitaine Binger, et en dernier lieu le colonel Monteil, pour lequel il a dessiné dans son fauteuil, d'après des renseignements, des notes et des croquis, son beau livre Bu Sénégal à Tripoli.
Tous ces dessins ont l'accent de la vérité comme s'ils avaient été faits en route ; la photographie n'aida jamais l'artiste que pour les « types » seulement.
Dessin de Riou pour le Tour du monde (librairie Hachette).
Riou fut envoyé en Italie par le Monde illustré quand la Yénétie fut rendue à ce pays, en novembre 1866. Riou nous donne à ce sujet les détails
suivants : le roi Victor-Emmanuel fit son entrée sur le Bucentaure moderne, par un épais brouillard. La position était ainsi, disait-on dans l'entourage de M. Ratazzi, premier ministre présent à la cérémonie, car l'Italie venait de reconquérir la Yénétie à la suite de deux défaites avec l'Autriche, l'une sur terre à Custoza, l'autre sur mer à Lissa. Mais, l'Autriche ayant été battue par la Prusse à la bataille de Sadowa, celle-ci avait obtenu qu'on rendît la Vénétie à l'Italie par l'intermédiaire de la France, représentée par le maréchal Lebœuf.
A Venise, lors de cette cérémonie, il n'y avait ni drapeau français ni drapeau prussien. « C'était assez réussi, nous dit Riou, et bien italien. »
Envoyé en Egypte en 1869 par Ferdinand de Lesseps, Riou y resta quatre ans, qu'il passa à exécuter une suite de tableaux commandés par le khédive lsmaïl Ier, destinés à représenter les cérémonies de l'inauguration du canal de Suez.
En 1874, l'artiste partit pour la Russie, à la demande de M. Dalloz, alors directeur du Monde illustré, à l'occasion du mariage du prince d'Angleterre le duc d'Edimbourg avec la fille du czar. Riou envoya à ce journal des dessins représentant les scènes principales de ce grand mariage, qui eut lieu à Moscou à la cathédrale de l'Assomption.
De retour à Saint-Pétersbourg, l'artiste fut invité par le grand veneur à assister aux chasses de l'empereur, dont il fit des aquarelles fraîches de ton et d'un mouvement puissant. Ces aquarelles, dont une partie est restée en Russie et l'autre fut publiée dans le Monde illustré, nous font suivre les péripéties curieuses de la chasse au loup et à l'ours.
Puis Riou dessine successivement pour les plus grands éditeurs. Le Tour du monde, pour lequel son talent semblait presque indispensable, renferme des pages bien documentaires, qui nous donnent des aperçus frappants de ces pays lointains, dans la représentation desquels l'artiste se complaît.
11 dessine tour à tour Sur l'eau de Guy de Maupassant, pour les éditeurs
Marpon et Flammarion ; il illustre avec un soin minutieux les relations de voyage du duc d'Uzès, pour l'éditeur Pion, puis Un Voyage au continent noir de Félix Dubois, relatant la mission du colonel Brosselard-Faidherbe, au retour de laquelle Adrien Marie mourut. Ce livre, édité par la maison Hetzel et illustré par Riou, avait déjà paru dans Y Illustration avec les dessins d'après nature retrouvés dans les malles d'Adrien Marie, envoyé par les soins de ce journal.
Riou, dont la production est énorme, est un travailleur infatigable; il continue à envoyer tous les ans au Salon des toiles de paysages toujours intéressantes, dans cette même note pittoresque qui lui réussit.
L'artiste fut décoré de la Légion d'honneur en 1883, à la demande de ses éditeurs.
Riou avait aussi dans sa jeunesse un charmant talent de musicien. Il composa sur les paroles de Victor Hugo :
Madame, autour de vous tant de grâce étincelle...
un air de valse très réussi, ainsi que sur le Retour des hirondelles du poète Gustave Mathieu :
Les hirondelles sont venues, Sortant du bleu du firmament, De la brise et des blanches nues, On ne sait pas d'où ni comment!
Les hirondelles sont venues a été chanté par toute une génération d'artistes et de poètes, vers 1865-67, sur les bords de la Seine, depuis Samois jusqu'à Valvins où habitait, à demi caché dans la bordure de la forêt, Charles Furne, qui attira dans ce beau pays les Félix Dupont, Veyrassat, Gustave Mathieu, Nazon, Andrieux, Adrien Marie, Toussenel, Saint-Marcel, Émile Rayard, Yan Dargent, Charles Jacques, Adrien Marx, Courbet, etc. etc.
C'est à Valvins qu'Emile Rayard et de Neuville eurent tour à tour leur atelier à cette époque.
A. DE NEUVILLE. — ADRIEN MARIE. — GODEFROY DURAND. YAN D ARGENT. — DANIEL VIERGE.