ALPHONSE DE NEUVILLE
les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas. A cette époque, de Neuville fut très impressionné par Philippoteaux; les dessins exécutés pour ce livre, entre autres, témoignent de ce dire : même facture et mêmes tendances dans la composition.
Peu à peu l'originalité de ce grand artiste, jusqu'alors contenue, se fait
Dessin de A. de Neuville, extrait de V Histoire de France de Henri Martin (librairie Furne).
jour et apparaît subitement. Les productions de de Neuville deviennent supérieures, ses bois sont d'une invention charmante et d'une exécution brillante, d'un mouvement endiablé et d'une facilité surprenante. L'artiste a rarement exécuté une œuvre tout entière, h' Histoire de France de Guizot, publiée à la maison Hachette, est peut-être le livre qui renferme la suite la plus nombreuse de dessins de de Neuville, bien qu'encore P. Philippoteaux ait fait, lui aussi, pour cet ouvrage de très belles pages.
Dans Y Inde des Radjahs de Louis Rousselet, alternativement avec Emile Bayard, l'artiste dont nous parlons a fait des dessins remarquables, d'une exécution étonnante de finesse jointe à une habileté de crayon peu commune.
Puis c'est au Tour du monde qu'Alphonse de Neuville prodigue son grand talent. Quelles jolies pages nous lui devons dans ce genre! Quel illustrateur adroit! Comme les procédés lui sont indifférents pour manifester toute sa verve, tout son génie créateur!
11 arriva à de Neuville une aventure plaisante, alors qu'il habitait Valvins. Les modèles de l'artiste, pendant leurs heures de repos, flânaient volontiers sur les bords de la Seine, qui coulait à proximité de l'atelier, revêtus des uniformes qu'ils avaient endossés au gré du maître.
Ces parages, à cette époque, n'étaient guère fréquentés que par des artistes et cette promenade « en costume » n'avait rien qui pût étonner personne.
Mais, un beau jour, un jeune lieutenant en garnison à Fontainebleau, qui péchait tranquillement à la ligne sur la berge, vit s'avancer vers lui un général en grande tenue, constellé de décorations... Aussitôt, rectification de position, salut de la part du subordonné à son supérieur.
Le général, qui n'était autre qu'un modèle, regarda l'officier, tira deux bouffées de sa pipe, qu'il n'avait pas quittée, puis tourna la tête,... d'où étonnement, réflexion et colère,... qu'Alphonse de Neuville eut beaucoup de peine à calmer... « C'est une insulte à l'armée, une grossière mystification, » clamait le lieutenant, qui quelques minutes après serrait cordialement les mains du brillant dessinateur et riait avec lui de son aventure.
Citons encore de cet artiste, dont l'œuvre d'illustrateur est très importante, les Aventures du capitaine Cor cor an, d'Alfred Assolant, le Petit Colporteur, pour la collection de la Bibliothèque rose de Hachette, sans compter les ouvrages qu'il fit pour l'Angleterre. Ce n'est que vers l'année 1874 que A. de Neuville quitta l'illustration, à la suite du succès qu'obtinrent les Dernières Cartouches, si souvent reproduites.
Dessin d'Alphonse de Neuville, extrait de VHistoire de France de Guizot (librairie Hachette).
Cette subite désertion à un art dans lequel A. de Neuville a laissé des merveilles n'est pas sans nous laisser des regrets, dont nous nous consolons, il est vrai, en présence des toiles très belles que le grand artiste a brossées.
ÂDRIEN MARIE
Adrien Marie, né à Paris en 1848, fut un dessinateur de grande valeur. Doué d'une étonnante habileté et d'un œil très sensible au service d'une intelligence de conception très fertile, l'illustration devait davantage attirer cet artiste.
Les quelques tableaux qu'il fit, exécutés trop rapidement, sont conçus avec une science plutôt aimable que réelle, sortes d'illustrations mises en couleur.
Adrien Marie réussit davantage dans l'aquarelle, vers laquelle son habileté de dessinateur le conduit plus sûrement. Certaines de ses œuvres, exécutées au moyen de ce procédé, sont très réussies, lavées avec brio et d'une facilité étonnante. La production d'Adrien Marie comme dessinateur nous retient davantage; rapide, variée, elle rendit aux journaux illustrés surtout des services très appréciables. Ses pages de Théâtres, faites dans la nuit, d'après des croquis lestement enlevés aux répétitions, sont uniques dans le genre.
Nous retrouvons dans l'éducation artistique de Marie les qualités bien essentielles que lui avait inculquées son maître Emile Bayard.
C'est Émile Bayard, en effet, qui, pressentant un talent très réel chez son élève, lança celui-ci dans la voie de l'illustration. Adrien Marie, peu fortuné, entra d'abord chez un graveur sur bois, puis, bientôt rebuté, le jeune homme ,
qui n'avait alors que quinze ans, vint trouver Bavard à qui il soumit des dessins, des croquis faits dans la rue au hasard de l'œil. Le maître prit aussitôt avec lui Adrien Marie, dont les progrès rapides jusqu'au succès furent pour Bavard une vraie joie.
Marie, à trente ans, épousait la fille de son maître, dont il avait sollicite la main dès ses débuts.
L'artiste, entre temps, passa par l'École des beaux-arts, dans l'atelier de Pils, où il séjourna peu, obligé qu'il était de gagner rapidement sa vie. A vingt ans il envoya son premier tableau, l'Avare, dont il avait fait lui-même le cadre, puis plus tard une Eve, et des Mendiantes, la Mère Gigogne, le Buveur... Le cheval passionna Marie; ses œuvres dans ce genre sont très intéressantes, surtout au point de vue de la justesse de l'allure et du mouvement.
Les études d' « enfants » de cet artiste sont remarquables ; nous citerons : Une Journée oV enfant , recueil de planches en couleurs, très personnel, d'une observation délicate et d'un dessin spirituel, qui lui furent posés par ses propres bébés.
Doué d'une nature très aventureuse, et très avide de nouveau, Adrien Marie voyagea beaucoup. L'Angleterre particulièrement le captiva; le caractère froid de ce pays, très en rapport avec celui de l'artiste, lui plut davantage. Ses dessins et aquarelles qu'il rapporta de Londres sont très beaux.
A son dernier séjour clans cette ville, très amoureux du danger à courir, très courageux aussi, l'idée vint à l'artiste de se risquer dans les faubourgs les plus périlleux de Whittechapel. C'est dans le quartier de la boucherie, le plus redoutable, paraît-il, que Marie s'installa.
Il ébaucha alors une aquarelle curieuse représentant l'intérieur sanglant d'un abattoir; tandis qu'il peignait, très attentif à sa seule besogne, la foule s'amassait autour de lui, curieuse, puis menaçante.
Un policeman vint alors vers l'artiste et lui fit comprendre le danger qu'il courait, avec l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de pouvoir le secourir